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Fourmis

Par

 

Le sujet avait été prévu par le texte préparatoire des négociations mais aucune mention n’en avait été faite dans l’accord final de Paris concluant la COP21. La limitation des émissions de gaz à effet de serre par les navires n’en est pas moins l’un des thèmes évoqués depuis un certain temps par l’Organisation maritime internationale (OMI, IMO en anglais pour International Maritime Organization), encore ces derniers jours lors de la 69ème session de son Marine Environment Protection Committee (MEPC).

 

 

À un instant T de l’année 2012, l’état du trafic maritime mondial pour les types de navires les plus importants. Où l’on confirme notamment que la route de Suez entre la Chine et l’Europe est une autoroute. (© UCL Energy Institute)

 

 

On a beau savoir que le transport maritime assure 80 % du volume du commerce mondial, visualiser celui-ci sur un planisphère est intéressant, y compris pour prendre la mesure de sa pollution atmosphérique potentielle. C’est ce que vient de réaliser l’UCL Energy Institute en compilant les données AIS (Automatic Identification System) de l’année 2012 sur une carte interactive (il faut un navigateur internet récent et ne bloquant pas WebGL).

 

 

L’objectif de l’opération – en tout cas quant à son financement… -, est entre autres de quantifier le CO2 émis par les navires. (© Olivier Chapuis)

 

 

Ces 250 millions de données – on peut parler de big data -, permettent non seulement de suivre à la trace ces fourmis sur les océans du monde mais aussi d’estimer un certain nombre de paramètres liés à ces déplacements, notamment le CO2 émis. Cela dit, avant de ne plus croiser des navires fumant leurs soutes, la tâche promet d’être titanesque. Un travail de fourmi.

 

 

La collecte des données a été réalisée à partir de l’Automatic Identification System (AIS), ici à Gibraltar sur MarineTraffic le 27 avril 2016 à la mi-journée. (© MarineTraffic)

 

 

O.C.

 

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Panama

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Depuis des lustres, son nom figure en caractères gras à la poupe de cargos symbolisant une forme d’optimisation fiscale. Le Panama reste le plus important pavillon de complaisance du monde selon les statistiques de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED, UNCTAD en anglais).

 

 

Ayant défrayé la chronique cet hiver dans le golfe de Gascogne, le Modern Express est l’un des innombrables cargos immatriculés au Panama. (© Marine nationale)

 

 

Si l’on analyse les chiffres officiels de son profil maritime (chiffres 2014), on constate que sa flotte sous pavillon national représente à elle seule 21,07 % de la flotte mondiale (en tonnes de port en lourd) ce qui est considérable pour un pays dont le produit intérieur brut ne représente que 0,06 % du PIB planétaire (en dollars) et qui ne possède en réalité que 0,22 % de ladite flotte mondiale.

 

En effet, le pavillon de complaisance (flag of convenience en anglais) est ainsi dénommé parce que la propriété réelle et les contrôles du navire se situent dans un pays autre que celui du pavillon sous lequel le bâtiment est immatriculé. Cela permet de faire des économies très substantielles en matière d’impôts et de sécurité mais aussi et surtout de droit du travail (salaires plus bas, conditions de travail moins bonnes).

 

 

Le premier scandale de Panama fut français et il fut lié au percement du canal. L’emprunt de 1888 (ci-dessus) n’empêcha pas la faillite de la compagnie, l’année suivante. Celle-ci provoqua la ruine de dizaines de milliers de souscripteurs et elle révéla la corruption d’une partie de la classe politique dans une retentissante affaire qui secoua longtemps la toute jeune et encore fragile Troisième République. (© DR)

 

 

Ainsi, près des deux tiers des navires marchands dans le monde sont sous pavillon de complaisance. Dans ce classement, le Panama totalise autant que ses deux poursuivants que sont le Liberia (12,13 % de la flotte mondiale) et les Îles Marshall (9,01 %). Quant à la France, pour stopper l’hémorragie de sa marine marchande face à ce dumping social, elle a créé un pavillon bis aux Kerguelen, le Registre international français (RIF).

 

Avec la proposition de loi sur l’économie maritime, dite loi Leroy, dont la lecture doit prochainement s’achever à l’Assemblée nationale puis au Sénat, le RIF sera désormais ouvert aux navires de plaisance à utilisation commerciale de plus de 15 mètres de long, au lieu de 24 mètres jusqu’à aujourd’hui.

 

 

Panama n’a pas le monopole du pavillon de complaisance. Certains ne sont pas classés comme tels par les uns mais le sont néanmoins par d’autres, c’est le cas de Singapour sous le pavillon duquel navigue ce bâtiment. (© Olivier Chapuis)

 

 

Au grand dam du gouvernement français, le RIF est classé pavillon de complaisance par l’International Transport Worker’s Federation (ITF). Étroitement liés par la première tentative de percement du canal, avant que les États-Unis ne reprennent l’affaire, le Panama et la France conservent quelques connexions…

 

O.C.

 

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La dernière frontière

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Sera-t-elle un jour soumise à des règles, hormis celles déjà existantes qui se rapportent essentiellement à la sauvegarde de la vie humaine ? Du 28 mars au 7 avril, la haute mer est au coeur des discussions au siège de l’ONU, plus précisément la protection et l’usage durable de sa biodiversité. L’objectif du Comité préparatoire, établi par la résolution 69/292 du 19 juin 2015, est de présenter un rapport auprès de l’assemblée générale des Nations unies en 2017, avec en ligne de mire un traité international d’ici cinq à dix ans, si tout va bien.

 

Outre la surexploitation par la pêche industrielle et la collecte des nodules polymétalliques ou autres richesses minières, sans oublier les ressources génétiques, les enjeux sont considérables pour la protection des océans soumis à rude épreuve (voir notamment ici et ) tandis que les technologies progressent à grande vitesse. Au-delà des espaces soumis aux juridictions nationales ou au contrôle des pays sur leurs plateaux continentaux, la colonne d’eau, le sol et le sous-sol restent à protéger même si l’on a déjà proclamé “ patrimoine commun de l’humanité ” la Zone internationale des fonds marins.

 

 

La haute mer couvre près des deux tiers des océans soit un peu moins de la moitié de la surface du globe. (© Olivier Chapuis)

 

 

Suivant la Convention des Nations unies sur le droit de la mer – dite Convention de Montego Bay parce qu’elle fut signée à Kingston (Jamaïque), le 10 décembre 1982 -, l’espace maritime international, autrement dit la haute mer d’un point de vue juridique, englobe tout ce qui se trouve au-delà des 200 milles des lignes de base, donc de la Zone économique exclusive (ZEE) de chaque état (voir les définitions ici ; ou là en ce qui concerne les dénominations et les délimitations des mers et des océans).

 

La haute mer attise bien des convoitises qui ne se situent pas toujours là où on les attendrait. Déjà très impliquées dans la création et la gestion des Aires marines protégées (AMP), des fondations prétendument désintéressées voient dans la financiarisation des océans un nouvel eldorado où certaines ONG (organisations non gouvernementales) deviennent des conseillères en placement pour de grandes multinationales qui soignent ainsi leur image à peu de frais tout en achetant du crédit carbone. La dernière frontière n’est pas seulement indigo. Elle tient aussi du jade, celui du roi dollar.

 

O.C.

 

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Maman les p’tits bateaux

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Il y a les bateaux qui volent et ceux qui font du stationnaire au-dessus de la surface. Leurs jambes descendent jusqu’à se poser au fond de la mer pour leur donner la stabilité nécessaire à de grands travaux tels que la pose d’éoliennes. Il y a trois ans et demi, je vous avais présenté le plus grand navire du genre. Mais on n’a guère l’occasion de les observer en mer puisque la navigation est interdite au milieu des champs éoliens, comme ici au Danemark où est basée la société DBB. Bientôt, l’on verra pourtant se multiplier ces scènes insolites au large de nos côtes. D’où l’intérêt du reportage photo qu’elle nous propose.

 

 

Au port, le Jack-Up (navire auto-élévateur) Wind Server – 79,30 X 32,30 mètres à la flottaison – remonte au maximum ses quatre jambes de 75,10 mètres. (© DBB)

 

 

Arrivé sur zone, le Wind Server descend ses quatre jambes jusqu’au fond et s’élève alors d’un mètre par minute. (© DBB)

 

 

Le navire stabilisé hors de l’eau, en position de travail, la grue peut être déployée ; ici, pour démonter une éolienne réformée. (© DBB)

 

 

Avec un autre bâtiment de la compagnie, notez l’échelle fournie par les hommes d’équipage, sur le pont à côté de la grue. Les dimensions et la masse des mâts et des pales d’éoliennes imposent de grandes précautions pour les manutentions. (© DBB)

 

 

Le même, de profil, avec la passerelle permettant les va-et-vient entre le navire et la plateforme à la base de l’éolienne. (© DBB)

 

 

L’éolienne réformée est en cours de dépose sur le pont du Wind Server. L’homme d’équipage donne l’échelle devant le pied de la machine. (© DBB)

 

 

Le Wind Server est totalement hissé sur ses jambes, lors de ses essais aux chantiers allemands Nordic Yards en 2014. (© DBB)

 

O.C.

 

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Palimpsestes

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Bluffant, le site Remonter le temps l’est totalement par sa fluidité, sa vitesse et son ergonomie. Cette nouvelle réalisation de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) – déjà auteur de l’excellent Géoportail qui n’a rien à envier à Google Maps, bien au contraire -, permet de comparer des cartes actuelles et anciennes et de visualiser un territoire à diverses époques.

 

Les cartes anciennes concernées sont deux séries fameuses dont la couverture est nationale, la carte de Cassini et la carte d’état-major, auxquelles s’ajoutent la carte IGN au 1 : 50 000 de 1950 et les photographies aériennes de la période 1950-1965. Elles peuvent être comparées à volonté entre elles et avec les cartes IGN actuelles (à toutes les échelles existantes) ou encore avec les toutes dernières photos aériennes disponibles.

 

 

La pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec la carte d’état-major à gauche et la carte de Cassini à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. Vous verrez que le zoom est d’une rapidité impressionnante avec une grande fluidité et une synchronie totale entre les deux cartes dont on peut varier la présentation avec les outils de la colonne de droite, la répartition à l’écran se gérant avec le curseur en bas. Attention au dépassement de l’échelle (overzoom) qui intervient un peu avant pour Cassini (1 : 86 400) par rapport à l’état-major (1 : 80 000). (© IGN / Remonter le temps)

 

 

La Carte générale et particulière de la France – plus connue sous le nom de carte de Cassini – fut commandée par Louis XV en 1747 et privatisée en une société de la carte de France en 1756, année de la parution de sa première feuille. Elle fut forte de vingt-sept ingénieurs dès l’année suivante, sous les ordres de César-François Cassini, et ils seront quatre-vingt-trois à y travailler jusqu’en 1780, les publications continuant après 1815 (voir ci-dessous).

 

L’échelle de la carte est d’une ligne pour cent toises c’est-à-dire 1 : 86 400, supérieure à celle des cartes de provinces de cette époque, mais un peu trop petite (pas assez détaillée) pour qu’on puisse la qualifier de véritable carte topographique. La topographie se définit comme la figuration du détail d’un lieu, par opposition à la chorographie qui décrit l’ensemble d’une partie de la terre, d’un pays, d’une région ou d’une province. Par extension, la topographie englobe toute cartographie terrestre à grande ou à moyenne échelle d’une portion de territoire (et non seulement l’image de son relief).

 

 

Toujours la pointe occidentale de la presqu’île de Crozon avec une photo aérienne actuelle à gauche et la carte d’état-major à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Le point fort de cette première carte géométrique de l’ensemble du territoire métropolitain réside dans sa triangulation. Elle repose sur des objets géodésiques aussi importants que les clochers, véritables amers à l’intérieur des terres et sur les côtes. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, ces triangles ne débordent pas sur le domaine maritime, ses auteurs ne s’étant pas aventurés au-delà de l’estran.

 

La carte de Cassini néglige les éléments de la topographie, comme la petite voirie, les usages du sol et le trait de côte. Des signes conventionnels sont bien utilisés, mais jusqu’à très tardivement, avec l’apparition des derniers tableaux d’assemblage, il n’y aura pas de légende propre à la carte.

 

 

Zoom sur Camaret avec une photo aérienne actuelle à gauche – on voit nettement les pontons du port de plaisance – et une vue de 1952 à droite. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Aussi, du 15 septembre au 15 novembre 1802, une commission se réunit-elle à Paris, sous la direction de Nicolas-Antoine Sanson (1756-1840), directeur du Dépôt de la Guerre et d’Alexandre Berthier, le fils du célèbre Jean-Baptiste. Elle doit définir les signes et conventions en usage dans les cartes topographiques, en présence de représentants des divers dépôts cartographiques, dont Pierre-Nicolas Le Roy (1737-1815) qui est à cette époque le spécialiste du dessin au Dépôt général de la Marine, l’ancêtre du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM).

 

En substituant des symboles abstraits, mais étalonnés et quantifiables, à des modes de représentations purement figuratifs, cette assemblée – passée à la postérité sous le nom de Commission de topographie de 1802 -, instaure une référence en matière de signes conventionnels, en se souciant de leur simplification et de leur uniformisation, ce que n’avait pas fait Cassini.

 

 

Marseille vue par Cassini (à gauche) et par la carte d’état-major (à droite) dont on voit qu’en dépit de son échelle à peine plus grande, elle est nettement plus riche en détails, notamment grâce à une gravure plus fine. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Remonter le temps. (© IGN / Remonter le temps)

 

 

Parmi les décisions les plus spectaculaires de la Commission de 1802 figurent la promotion du système métrique au détriment des anciennes mesures de l’Ancien régime (avec bien des exceptions pour les cartes marines), l’orientation des cartes au Nord, l’adoption du nivellement au niveau de la mer, l’abandon de la vue en perspective (sauf pour les vues de côtes), en tout cas le refus de la mélanger à la vue en plan, la normalisation des écritures en fonction de l’échelle et enfin, la création de signes conventionnels. Ces décisions sont immédiatement effectives en topographie.

 

Ainsi, la carte de Cassini présente une échelle en mètres, pour ses planches publiées après l’Empire, à l’instar de la Feuille n° 175 de la carte de France, imprimée en 1790 mais disponible pour le public après 1815. En effet, le 21 septembre 1793, les militaires avaient fait main basse sur les feuilles de Cassini qu’ils avaient transférées de l’Observatoire de Paris au Dépôt de la Guerre où elles furent interdites à la vente et le restèrent, partiellement ou totalement, jusqu’à la fin de l’Empire, afin d’éviter qu’elles puissent favoriser les descentes anglaises, tout un symbole ! Cette véritable nationalisation marquait l’assujettissement de la science au stratégique.

 

 

Bien que tardive dans l’histoire de la carte de Cassini, la légende est détaillée et le site de l’EHESS l’organise de façon très claire. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

La prise de pouvoir des militaires sera encore plus éclatante avec la carte de France au 1 : 80 000 – dite carte d’état-major parce qu’elle est levée par les officiers du corps d’état-major et publiée au Dépôt de la Guerre. Novatrice, elle est la première à être conçue directement avec une échelle métrique en fraction. Son canevas de méridiens et de parallèles est tracé toutes les dix minutes centésimales, la latitude et la longitude par rapport au méridien de Paris étant données d’une part en degrés et minutes, et d’autre part en degrés et en grades. Reprenant notamment le cadastre créé par Napoléon, ses levés commencent dès 1818 et dureront jusqu’en 1866. Les deux cent soixante-treize feuilles de la carte seront publiées de 1832 à 1880 avec une gravure très homogène.

 

La carte d’état-major était déjà disponible ici sur Géoportail, comme celle de Cassini ici. Mais cette dernière a également fait l’objet d’un remarquable site développé par l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), par son Laboratoire de démographie et d’histoire sociale dans le cadre du projet collaboratif GeoHistoricalData. Avec le nouveau site Remonter le temps, le numérique permet de comparer les positions et les tracés qui ont été géoréférencés de la même manière. À l’écran, ces palimpsestes virtuels – d’autant plus virtuels qu’il ne s’agit pas de cartes manuscrites et qu’on ne les superpose pas -, sont la marque troublante d’un voyage dans l’espace et le temps de notre pays. Sans oublier la France de l’estran.

 

O.C.

 

 

L’île d’Ouessant telle qu’on peut la visualiser sur le site Cassini de l’EHESS. Comme je l’ai montré dans mon livre Cartes des côtes de France, l’absence de triangulation au-delà de l’estran explique le mauvais positionnement des îles et leur trait de côte aléatoire. Il faudra attendre pour cela les travaux des ingénieurs hydrographes à partir de 1816. Pour pouvoir juger de l’évolution du terrain dans le temps, il faut d’abord évaluer les cartes que l’on utilise afin d’isoler la part des évolutions liées à leur imprécision ou à leurs erreurs. Cliquer ici pour accéder directement à l’image sur le site Cassini de l’EHESS. (© EHESS)

 

 

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Deuxième bureau

Par

 

Dans mon précédent article, j’appelais de mes voeux la mise en ligne des Annales maritimes et coloniales. Le Bureau des longitudes vient juste de le faire pour les procès-verbaux de ses séances tenues entre 1795 et 1932. Deuxième bureau numérique, ces manuscrits constituent 22 000 fichiers consultables non seulement en mode Image – où le papier et l’encre fleurent bon le XIXème siècle -, mais aussi en mode Texte, précieux pour des recherches avancées sur tel ou tel pan précis de la question, par exemple en ce qui concerne la science nautique (pour l’instant, ce mode Texte n’est disponible que jusqu’en 1853 inclus, le reste est en cours de transcription).

 

Créé le 25 juin 1795, le Bureau des longitudes – tandis que le problème de la longitude à la mer, solutionné depuis à peine plus de trente ans, n’était pas encore maîtrisé par tous les navigateurs au long cours -, fut notamment chargé de la rédaction de la Connaissance des temps en lien direct avec la question du méridien origine. Le bureau qui est installé de nos jours dans les locaux de l’Institut, quai Conti, avait alors sous sa responsabilité l’Observatoire de Paris.

 

 

Daté du 18 Messidor an III de la République (5 juillet 1795), le premier procès-verbal du Bureau des longitudes, établi le 7 Messidor an III de la République (25 juin 1795), est signé de haut en bas par Borda, Lalande, Lagrange, Laplace, Caroché et Buache. (© Bureau des longitudes)

 

 

Parmi les dix membres fondateurs du Bureau des longitudes – dont nombre ont déjà été évoqués dans ce blog comme le rappellent les liens ci-après (mais j’ai déjà utilisé pour d’autres l’appellation « hommes brillants ») -, il y eut d’abord des astronomes, avec Joseph-Jérôme Lefrançais de Lalande et Pierre-Simon de Laplace dont on connaît le rôle majeur dans l’histoire de la compréhension de la marée. Laplace a également été l’un des fondateurs du système métrique décimal, comme Jean-Baptiste Delambre qui s’est aussi beaucoup investi dans la mesure de la méridienne avec Pierre-François Méchain, faisant oeuvre de géodésiens. Méchain fut par ailleurs le seul véritable ingénieur hydrographe de terrain avant la Révolution française, ainsi que je l’ai raconté dans mon livre À la mer comme au ciel.

 

Il a notamment assisté un autre membre fondateur du Bureau des longitudes, Jean-Dominique II Cassini, lors de la mesure de différence de longitude entre les méridiens origine de Paris et de Greenwich. Cette opération remarquable fut réalisée avec le tout nouveau cercle astronomique de Jean-Charles de Borda. Borda que l’on retrouve parmi les dix premiers sociétaires du bureau, tout comme le circumnavigateur Louis-Antoine de Bougainville. Restent le mathématicien Joseph-Louis Lagrange, le fabricant d’instruments d’optique Noël-Simon Caroché et le géographe Jean-Nicolas Buache auquel j’ai consacré une partie du livre précité.

 

Né à La Neuville-au-Pont (actuel département de la Marne), le 15 février 1741, Jean-Nicolas Buache (souvent appelé à l’époque Buache de la Neuville) était le neveu du géographe du Roi, Philippe Buache, gendre et successeur du géographe Guillaume Delisle. Jean-Nicolas fut envoyé à Paris, en 1751, chez son parent Marc-Dieudonné Collin, qui tenait une pension à Picpus. Dans cet établissement privé d’enseignement secondaire – tel qu’il en existait beaucoup en marge des collèges, dans les faubourgs parisiens au XVIIIe siècle – la direction était assurée par un maître répétiteur, agréé par l’Université. Buache y reçut l’essentiel de sa formation, avant d’y enseigner lui-même et d’être admis chez son oncle Philippe.

 

 

Jean-Nicolas Buache est le seul géographe parmi les dix membres initiaux du Bureau des longitudes. La géographie de position est alors en plein essor, toutes les cartes marines et terrestres devant être corrigées des longitudes qu’on ne cesse de calculer ou de recalculer avec précision. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas l’assista régulièrement à Versailles, en dressant les cartes pour les leçons aux futurs Louis XVI, Louis XVIII, et Charles X. Après la mort de Philippe, le 24 janvier 1773, son neveu hérita de sa boutique parisienne et en racheta le fonds géographique. Jean-Nicolas venait de publier sa Géographie élémentaire, cours qu’il avait dispensé à Picpus. Il y plaçait en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques, renouvelant ainsi le point de vue de son oncle.

 

S’intéressant dès cette époque au passage du Nord-Ouest, il perpétuait une longue tradition familiale des Delisle et des Buache, non sans répéter quelques errements. Ces grandes questions géographiques – marquées d’arrière-pensées géostratégiques, d’ego et de prestige national, souvent dans le cadre d’une rivalité franco-britannique (sans oublier le renseignement pur et simple qu’évoque le titre de ce billet) -, étaient alors au coeur de ses préoccupations, à l’instar des îles Salomon, sur lesquelles il communiquait à l’Académie des sciences en janvier 1781 et polémiquait encore lorsque Fleurieu – à la fois novateur et génial, et dont il était très proche -, reprit le sujet en 1790.

 

Buache était entré en 1775 au Dépôt des cartes et plans de la Marine (l’actuel Service hydrographique et océanographique de la Marine, le SHOM), dont il gérait l’Entrepôt général pour la vente des cartes et des ouvrages, dès sa création le 30 septembre 1776. Il fut ingénieur hydrographe en chef le 1er octobre 1779 et garde adjoint (vice-directeur administratif et financier) en mai 1780, revendant, le 5 juin, son fonds géographique à Jean-Claude Dezauche (il lui céderait aussi l’Entrepôt général, la même année).

 

En 1782, après la mort de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, Buache le remplaçait à l’Académie des sciences et devenait à sa suite, premier géographe du roi. Il serait le dernier à porter ce titre prestigieux. Nommé professeur de géographie du Dauphin en février 1783, il fut chargé, au printemps 1785, de la préparation des cartes de Lapérouse, avec Charles-François Beautemps-Beaupré comme dessinateur (Buache et Beautemps-Beaupré étaient deux fois cousins, par leurs mères qui étaient soeurs – Marie-Claude et Marie-Catherine Collin – et par la seconde femme de Jean-Nicolas, Marie-Louise Collin, fille d’un frère de leurs mères, Bernard Collin). En y incluant les Collin, cette lignée Buache (Delisle) / Collin / Beautemps-Beaupré s’affirmait ainsi comme l’une des plus importantes dynasties de géographes, où la transmission du savoir se faisait essentiellement en famille.

 

 

Pour illustrer les instructions de Fleurieu à Lapérouse, rédigées pour le compte de Louis XVI, la carte manuscrite de l’océan Pacifique a été dressée par Jean-Nicolas Buache en 1785, puis dessinée par Beautemps-Beaupré sous sa direction au 1 : 10 000 000. Compilant l’état des meilleures connaissances du Pacifique après les trois voyages de Cook dont les routes figurent, elle est en trois sections – septentrionale (ici, format original : 62,5 x 182 cm), équatoriale et australe -, de deux feuilles chacune, soit six feuilles format grand-aigle pour l’ensemble. Cinq exemplaires de la carte ont été réalisés. Ils sont destinés à Louis XVI, au ministre de la Marine de Castries, à Fleurieu, à Lapérouse et à Fleuriot de Langle, les commandants des deux navires de l’expédition. (© Bibliothèque nationale de France)

 

 

Jean-Nicolas Buache fut donc le seul géographe parmi les dix premiers membres du Bureau des longitudes. La même année 1795, il devint professeur de géographie à la jeune École normale, et membre de l’Institut. Malgré quelques difficultés sous la Terreur, il fut confirmé, le 26 août 1795, dans ses fonctions d’hydrographe de la Marine et de conservateur du Dépôt. Jusqu’à sa mort, le 21 novembre 1825, celui qui publia relativement peu mais eût une activité influente dans les institutions (il imagina la future Société de géographie dès 1785), fut ainsi le garant de la continuité du service hydrographique de la France, notamment dans la gestion du portefeuille cartographique et la qualité de la gravure. Dans ce domaine, avec Étienne Collin, comme dans d’autres secteurs du Dépôt, il avait imposé des membres de sa brillante tribu. Un véritable deuxième bureau.

 

O.C.

 

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Dans les Annales

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Il y a deux cents ans, en janvier 1816, naissait la première revue nautique française, les Annales maritimes et coloniales. On la doit à Louis-Marie Bajot (1775-1855 environ). Grâce à son initiative, cet administrateur sera chargé des bibliothèques de la Marine dès 1821. Il sera officiellement nommé conservateur de celle du ministère, en 1837, en cet Hôtel de la MarineMaupassant s’ennuiera tant, entre la rue Royale et la place de la Concorde. L’état-major vient d’en partir pour Balard. Bajot y supervisera toutes les autres bibliothèques de la Marine et des Colonies en France, avant d’en être promu conservateur général en 1843. Il sera mis à la retraite en 1848.

 

La revue se composait d’emblée de deux volumes in-octavo par année. Le premier en était la “ partie officielle ”, publiée annuellement jusqu’au 31 décembre 1847, date de la dernière parution (il y eut deux volumes officiels en 1827 et en 1830). Pour la période 1809-1815, un récapitulatif fut publié rétroactivement en 1818, faisant suite au Recueil des lois relatives à la Marine et aux Colonies qui avait traité des années 1789-1808.

 

 

Frontispice du premier volume (partie officielle) des Annales maritimes et coloniales paru en janvier 1816. (© DR)

 

 

Cette partie officielle des Annales maritimes et coloniales rassemble les “ lois et ordonnances royales, règlements et décisions ministérielles ”. Elle constitue un instrument irremplaçable pour toute recherche relative aux législations et réglementations concernant la marine au sens large, dans la première moitié du XIXème siècle. Des tables récapitulatives en ont été publiées, en 1843, pour la période 1809-1841, et en 1851, pour les années 1842-1847. À partir de 1848, la partie officielle des Annales maritimes et coloniales sera remplacée par le Bulletin officiel de la Marine.

 

Mais c’est surtout la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales que l’on peut considérer comme la première véritable revue nautique française diffusée à l’échelle nationale. Pendant toute la première moitié du siècle, elle dispense de l’information maritime en général – d’un point de vue “ encyclopédique ” selon le souhait de son rédacteur -, et des renseignements pour la navigation en particulier, tels que des Instructions nautiques ou des Avis aux navigateurs.

 

Même si les articles ne sont pas des communications du gouvernement (contrairement à la partie officielle), l’État encourage la diffusion de la partie non officielle auprès des navigateurs de la Marine marchande et de la pêche, par le biais des chambres de commerce en France et des consuls de France à l’étranger. Outre des récits maritimes – que l’on pourrait assimiler au “ Ça vous est arrivé ” de Voiles et voiliers et dont j’ai déjà donné des extraits à propos d’un orage dantesque -, les mutations scientifiques et techniques constituent l’essentiel des sujets (y compris les plus triviales comme le branle-bas). Ils fournissent des indications précieuses, non seulement sur le développement des théories et des pratiques par les élites, mais aussi sur leur utilisation par la masse des marins.

 

 

Le tout premier article du premier volume de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales de janvier 1816 est la reproduction des Instructions du génial et considérable Fleurieu à Lapérouse, datées du 26 juin 1785. Cela témoigne du traumatisme qu’a laissé dans les mémoires la perte de l’expédition, survenue vers le 10 juin 1788. Même si Louis XVI n’a probablement pas demandé des nouvelles de Lapérouse au pied de l’échafaud, la Révolution française n’a pas effacé le souvenir de cette catastrophe nationale. (© DR)

 

 

Jusqu’au 31 décembre 1847 inclus, date de sa dernière parution, cette partie non officielle – dont la parution est mensuelle en fascicules -, se compose chaque année d’un volume in-octavo, doublé en 1822 puis triplé après 1843 (voire quadruplé ou quintuplé), soit un total de soixante-huit volumes (tables exclues). Des tables analytiques existent mais elles sont incomplètes. La première est parue en 1844, pour la période 1816-1841, et la seconde en 1851, pour les années 1842-1847.

 

À partir du 1er juillet 1843, la partie non officielle est séparée en deux sections, respectivement intitulées Sciences et arts et Revue coloniale. La première de ces sections est réactivée dès 1849 : l’éditeur Paul Dupont décide d’en reprendre le principe afin d’évoquer tout ce qui touche à la marine et à la navigation. Ainsi naissent au début de 1849 les Nouvelles annales de la Marine et des Colonies. Leur périodicité est mensuelle et les articles sont reliés en deux volumes chaque année. En 1859, elles deviennent Nouvelles annales de la Marine et revue coloniale (jusqu’en 1862) puis Nouvelles annales de la Marine en 1863-1864, l’ensemble totalisant trente-deux volumes sans table.

 

 

Dans le volume de 1828 de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales paraissent les toutes premières nouvelles de la découverte des restes de l’expédition Lapérouse à Vanikoro par le Britannique Peter Dillon, en septembre/octobre 1827. Quarante ans après le naufrage, le sujet passionne encore tous ceux qui s’intéressent à la mer. Nombre d’articles suivront dans les Annales maritimes et coloniales sur ce feuilleton à rebondissements qui occupe toujours la presse et l’édition de nos jours. (© DR)

 

 

Quant à la Revue coloniale, apparue à l’arrêt des Annales maritimes et coloniales, elle survit jusqu’en 1858, avant de devenir la Revue maritime et coloniale en 1861 puis, après 1896, la Revue maritime jusqu’en 1971. Ces titres successifs masquent une revue généraliste de marine.

 

Enfin, la cartographie marine est traitée, dès 1848, par les Annales hydrographiques, après l’avoir été dans la section Sciences et arts de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales. Une première série comprend les volumes I-XLI, de 1848 à 1878 (les Avis aux navigateurs en sont détachés en 1856). Une deuxième série va de 1879 à 1916 et comporte des volumes numérotés de I à XXXVI. Une troisième série commence en 1917 et une quatrième en 1950. Le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) continue de les éditer aujourd’hui et l’on peut les lire en ligne ici ainsi que les sommaires de nombre des volumes d’archives des Annales maritimes et coloniales. Celles-ci ont été numérisées intégralement et j’espère que le SHOM les mettra prochainement à disposition du public dans leur totalité.

 

O.C.

 

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Vous avez dit Pacifique ?

Par

 

El Niño oblige, l’année 2015 a été celle de tous les records en matière de cyclones dans l’océan Pacifique. Depuis la mi-décembre, le phénomène est arrivé à pleine maturité sur le Pacifique équatorial, le centre de celui-ci étant tout particulièrement surveillé. Cette zone est appelée “ boite Niño 3.4 ” par les climatologues et les océanographes. L’anomalie de température de la mer en surface y a temporairement dépassé +3 °C à la fin novembre, pour une moyenne sur le mois de +2.9 °C. Alors qu’il devrait commencer à décroître, El Niño version 2015-2016 est ainsi au niveau record de l’édition 1997-1998, jusqu’ici la plus intense depuis qu’on a commencé les mesures dans les années 1950.

 

 

Cette carte montre l’anomalie de température de surface de l’océan (Sea surface temperature ou SST) pour le mois de novembre 2015, en degrés Celsius (échelle de couleur allant de -4 °C à +4 °C pour cette anomalie par rapport à la normale). El Niño est parfaitement visible dans l’Est et le centre du Pacifique, à cheval sur l’équateur. La boite Niño 3.4 sert à la surveillance du phénomène. (© Mercator Océan)

 

 

El Niño évoquait à l’origine l’incursion d’eau chaude que l’on  observa très tôt dans l’Histoire, à Noël (au solstice de l’été austral), le long des côtes du Pérou et de l’Équateur, El Niño désignant en Espagnol l’enfant Jésus. Lorsqu’on a su l’expliquer, le terme a ensuite été utilisé pour nommer plus largement le phénomène climatique correspondant au réchauffement accentué des eaux de surface le long de l’Amérique du Sud, là où agissent en temps normal les remontées d’eau froide (upwelling).

 

Celles-ci sont d’autant plus actives que l’alizé de Sud-Est est bien établi sur la face septentrionale de l’anticyclone de l’île de Pâques. Les eaux chaudes à la surface du Pacifique Sud sont alors entraînées vers l’Ouest et remplacées le long du Pérou et du Nord du Chili par des eaux venues des profondeurs. Si le phénomène est particulièrement marqué et que sévit au-dessus des eaux anormalement froides et sur la côte proche un air descendant et sec, on parle de La Niña, par opposition à El Niño.

 

Lorsque l’anticyclone de l’île de Pâques s’affaiblit, l’alizé s’essouffle voire se renverse. Les eaux chaudes de surface, réchauffant un air ascendant qui donne nuages et précipitations, refluent de l’Ouest vers l’Est. Ce phénomène qui se produit selon un cycle irrégulier allant de 2 à 7 ans, commence en milieu d’année lorsque le soleil est au zénith sur l’équateur et il peut durer de 6 à 18 mois même s’il atteint son apogée vers Noël, d’où le maintien du nom. Les derniers épisodes d’El Niño ont eu lieu en 1997-1998, 2002-2003, 2004-2005, 2006-2007, 2009-2010 et 2015-2016 en cours.

 

Si l’influence d’El Niño est planétaire – tant au niveau climatologique que météorologique -, elle est immédiate et directe sur la formation des cyclones. Lorsque la température de surface de la mer dépasse 27 °C, tandis que survient au-dessus, de l’air relativement froid, générant une très forte instabilité dans de l’air déjà très humide (dû notamment à une forte évaporation), les conditions de la naissance d’un éventuel futur cyclone sont réunies (elles le sont par le bas, contrairement à une tempête de zone tempérée qui naît, par le haut, des perturbations d’écoulement des courants-jets).

 

D’énormes cumulonimbus se forment ainsi au-dessus de l’océan. Ils transportent la chaleur en altitude par convection. La forte humidité y assure une condensation qui libère de la chaleur. D’où un gradient de pression d’origine thermique, entre l’extérieur et l’intérieur du nuage. Ainsi naît une dépression à centre chaud. Sous l’effet conjugué de la force de Coriolis, un tourbillon apparaît au coeur de la colonne nuageuse, créant une importante force centrifuge, compensée par une nouvelle baisse de pression, d’origine dynamique, encore plus forte.

 

C’est ce qui arrive avec El Niño dans la moitié Est du Pacifique Nord dont l’activité annuelle suivie par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) est visible ici (tandis qu’avec seulement 11 phénomènes cycloniques baptisés, la saison a été modérée en Atlantique Nord dont on peut consulter le rapport d’activité de la NOAA ici pour l’annuel et là pour les rapports mensuels, la synthèse mensuelle des deux bassins étant ici). Les eaux chaudes en surface s’étendant vers l’Est du Pacifique équatorial, les tempêtes tropicales et les ouragans se forment alors beaucoup plus à l’Est qu’en temps normal.

 

En 2015, 26 ouragans majeurs – c’est-à-dire de catégorie 3 à 5 – ont existé pour tout le Pacifique, contre 13 en moyenne chaque année. Dans sa moitié Est (par rapport à l’antiméridien), on dénombre 18 phénomènes cycloniques baptisés, dont 13 cyclones parmi lesquels 9 sont devenus des ouragans majeurs (catégorie supérieure ou égale à 3), ce dernier chiffre étant une première depuis le début des statistiques de la NOAA en 1971.

 

 

La carte 2015 des phénomènes cycloniques baptisés pour l’Est du Pacifique Nord recense 18 trajectoires, du 28 mai au 28 novembre, chacune avec la position de l’oeil à 00h00 UTC (point noir) et 12h00 UTC avec la date (point blanc). En vert, le phénomène n’est encore qu’une dépression tropicale, en jaune il est devenu tempête tropicale, en rouge il se fait cyclone (ouragan, hurricane en anglais) et en magenta ouragan majeur. (© NOAA)

 

 

Même première dans le Pacifique central où l’on compte 14 phénomènes cycloniques baptisés, dont 8 cyclones parmi lesquels 5 sont devenus des ouragans majeurs. On a même vu trois de ces derniers sévir en même temps à l’Est de la ligne de changement de date (International Date Line) ! Cela n’avait jamais été enregistré dans les archives…

 

Rappelons que sur l’échelle de Saffir-Simpson, la catégorie 1 regroupe les cyclones dont le vent soutenu (vent moyenné sur une minute) est entre 119 et 153 km/h (arrondi à la fourchette 64-82 noeuds), la catégorie 2 entre 154 et 177 km/h (83-95 noeuds), la catégorie 3 entre 178 et 208 km/h (96-112 noeuds), la catégorie 4 entre 209 et 251 km/h (113-136 noeuds) et la catégorie 5 au-dessus de 252 km/h (137 noeuds).

 

Le doublement des ouragans majeurs par rapport à la moyenne de tout le Pacifique s’explique essentiellement par la part importante prise par l’Est de celui-ci. Or, indépendamment d’El  Niño et au niveau global des zones intertropicales de la planète, on sait que le réchauffement climatique n’entraîne pas une augmentation du nombre de cyclones mais bel et bien celui des super cyclones, ceux de catégorie 5 (voir la série Cyclones et cycle, épisodes 1, 2 et 3). Le Pacifique n’a pas fini de ne plus l’être.

 

O.C.

 

 

Le 23 octobre 2015 à 01h45 UTC, le super cyclone Patricia (n° 16 de la carte précédente) est par 16° 05′ N / 106° 10′ W. Avec un oeil à 879 hPa – contre 870 hPa pour le typhon Tip qui détient toujours le record -, et un vent soutenu maximal de 174 noeuds dépassant les 168 noeuds de Tip en 1979 dans le Pacifique Ouest, Patricia qui a frappé le Mexique est le plus puissant cyclone jamais mesuré dans l’Est du Pacifique. (© NOAA)

 

 

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Les cow-boys, l’Indien, la com’ et le shérif (suite et fin)

Par

Cette fois, l’océan Indien est bien dans le sillage (voir l’article précédent) et le record est effectivement atomisé. D’abord avec Spindrift 2 qui a doublé la pointe Sud de la Tasmanie ce samedi 12 décembre 2015 à 08h39 UTC, par 146° 49’ E et 50° 13’ S, avec un record de l’océan Indien en 8 jours 4 heures 35 minutes. Idec Sport est passé à son tour à 10h21 UTC, par 146° 49’ E et 50° 56’ S, en 6 jours 23 heures 4 minutes. Il pulvérise le record de Banque populaire V (8 jours 7 heures 23 minutes) de 1 jour 8 heures 19 minutes et celui de Spindrift 2 qui aura tenu… 01 h 42’, de 1 jour 5 heures 31 minutes.

 

Entre Ouessant et la pointe Sud de la Tasmanie qui marque la sortie de l’océan Indien et l’entrée dans le Pacifique, Spindrift 2 affiche un temps de 20 jours 4 heures 37 minutes, soit 2 heures 34 minutes de moins que Banque populaire V qui avait mis 20 jours 7 heures 11 minutes 33 secondes en 2011 (Spindrift 2 avait 12 minutes et 44 secondes de retard sur Banque populaire V au cap des Aiguilles). Quant à Idec Sport, son temps de passage est de 20 jours 8 heures 18 minutes 36 secondes, affichant 3 h 41’ 36” de retard sur Spindrift 2 mais n’ayant plus que 1 heure 7 minutes 3 secondes de retard sur Banque populaire V contre 1 jour 9 heures 24 minutes au cap des Aiguilles, c’est dire l’Indien d’anthologie réalisé par Francis Joyon et ses cow-boys !

 

Ces comparaisons ont le mérite d’être fiables par rapport à la réalité du chronomètre qui tourne pour les challengers et pour le défenseur depuis leurs départs respectifs d’Ouessant, étant entendu qu’en ce qui concerne le defender, son départ a été synchronisé avec celui de leur poulain par chacun des deux programmes informatiques qui le suivent à la trace.

 

Sur ces deux sites – Idec et Spindrift -, Banque populaire V rejoue bien la route qu’il a réellement réalisée en 2011-2012, suivant la chronométrie réelle de l’époque simplement calée sur l’heure de départ de chacun des challengers 2015-2016 (des bruits ont couru comme quoi la route de Banque populaire V sur le site de Spindrift aurait été forcée à certains points de passage, notamment sous Sainte-Hélène, cela m’a été catégoriquement démenti par René Boulaire). De même, la distance au but de ce défenseur est donnée en fonction de ses positions de l’époque (interpolées quand le pas de temps correspondant à celui du challenger n’est pas disponible dans les archives).

 

Dans les deux cas également, le challenger et le défenseur sont considérés comme étant en course si bien que la distance au but est proposée sur la seule route théorique choisie pour le challenger, l’avance/retard découlant de la différence calculée entre les deux distances au but, celle du challenger et celle du défenseur. Le programme recalcule donc en permanence la distance au but comme si Banque populaire V repartait en course sur la route théorique imaginée pour le challenger. Reste donc à évoquer ce qu’est cette route théorique et comment elle est établie.

 

 

Au moment du passage à la pointe Sud de la Tasmanie (en haut de la carte dans le logo représentant le globe), Spindrift 2 (en brun) est en avance de 2 h 34’ sur le temps de passage de Banque populaire V mais sa cartographie affiche un retard de 25 milles par rapport à ce dernier (en bleu). En effet, ce calcul se base sur une route théorique calquée sur celle de Banque populaire V qui était alors plus Sud et plus proche de l’orthodromie que Spindrift 2. (© Spindrift)

 

 

La distance théorique d’un tour du monde est de 21 639 milles (arrondis à 21 600 milles) qui correspondent à la circonférence terrestre à l’équateur, soit 40 075 kilomètres, dans le système géodésique WGS 84. Mais cette orthodromie (arc de grand cercle) impliquerait un tour de l’Antarctique par… 63° Sud, ce qui n’est évidemment pas réaliste. Pourtant, ce fut longtemps la route de référence entrée dans les programmes informatiques de suivi des records du Trophée Jules Verne ou du record autour du monde en solitaire et c’est la distance officielle (21 600 milles) sur laquelle le WSSRC calcule la moyenne du Trophée Jules Verne et des records en solo, ce qui n’était pas encore le cas en 2011 et je l’avais déploré.

 

Un mot concernant la géométrie de la sphère et les degrés de longitude (et non les milles) avalés d’autant plus vite qu’on navigue près des pôles comme on l’a vu avec Idec. La valeur de la minute de longitude est fonction de la latitude. Dans l’ellipsoïde international du système géodésique WGS 84, une minute de longitude vaut à l’équateur, 1,0018 mille soit 1 855,3 mètres. À 30° de latitude, elle est de 0,8684 mille, soit 1 608,3 mètres. Sur le 45ème parallèle, cette minute de longitude ne vaut plus que 0,7096 mille, soit 1 314,2 mètres. À 60° de latitude, elle est de 0,5022 mille, soit 930,1 mètres. Autrement dit, à 30 noeuds soit 30 milles par heure, sur le 45ème parallèle on parcourt plus de 42 minutes de longitude en une heure (presque 17 degrés en une journée) mais sur le 60ème parallèle on avale dans le même temps près de 60 minutes de longitude (24 degrés en une journée).

 

Pour cette tentative 2015-2016, la route théorique retenue pour Idec Sport par Yann Groleau de Géovoile (suivi cartographique) et Marcel Van Triest (routeur) est très exactement de 22 461.32 milles que l’on peut retrouver à chaque instant en additionnant la distance au but et la distance parcourue rapportées à cette orthodromie théorique, comme on l’a vu dans le précédent article. Il y a quatre ans pour Banque populaire V, ils avaient retenu, avec René Boulaire, les 21 600 milles de l’orthodromie pure théorique. Mais ils ont souhaité limiter cette fois l’orthodromie à 60° S au lieu de 63° S (jamais atteinte) et ils ont aussi modifié les waypoints (points de route) de l’anticyclone de Sainte-Hélène (on peut parler de “ subjectivité climatologique ” en l’espèce même si elle est largement objectivée par l’expérience et des données statistiques). Mais ils l’ont fait avant le départ et ils s’interdisent de modifier la route de référence une fois le bateau parti même si la com’ le souhaiterait parfois…

 

C’est d’ailleurs dès l’anticyclone de Sainte-Hélène – point névralgique de la climatologie et de la prévision météorologique du tour du monde puisqu’il détermine notamment la fenêtre de départ d’Ouessant que l’on calcule jusqu’au cap de Bonne-Espérance -, donc bien avant la question de la valeur de la minute de longitude dans les hautes latitudes que se pose le problème des comparaisons de distance au but et les polémiques qui en découlent suivant la position des waypoints que l’on fixe sur le contournement de la bulle anticyclonique.

 

 

Suivant une route plus Nord, Spindrift 2 (ici le 10 décembre) a parcouru plus de milles et n’a que très peu repris à Banque populaire V sur le tronçon de l’océan Indien entre l’Afrique et l’Australie. (© Yann Riou / Spindrift)

 

 

Pour Spindrift 2, Jean-Yves Bernot (routeur) et René Boulaire (responsable du suivi satellitaire ou tracking et du calcul, Addviso s’occupant de la cartographie) ont retenu 24 000 milles soit 1 539 milles en plus que pour Idec Sport (7 %). Mais là où ça se corse, c’est que comme il le faisait déjà voici quatre ans pour Banque populaire V, René Boulaire ne s’interdit pas de modifier ses waypoints en cours de route, notamment de raccourcir la route théorique si les prévisions météorologiques y sont favorables (c’est d’ailleurs pour cela qu’il n’évoque plus le VMC, ses waypoints étant parfois glissants). Cela modifie peu le total de 24 000 milles mais cela a une réelle incidence sur les quelques dizaines de milles de retard ou (plutôt) d’avance (c’est le but pour la com’) qui s’affichent sur le site de Spindrift même si l’on a pu constater dans le cas de la pointe Sud de la Tasmanie que cela avait joué en la défaveur du challenger (voir la capture d’écran ci-dessus). Cela avait par contre joué en faveur de Spindrift à la fin du contournement de Sainte-Hélène lorsque les waypoints ont été déplacés sur le site au vu de prévisions favorables pour un virage vers le Sud-Ouest plus serré que prévu.

 

Considérant que l’objectif n’est pas seulement d’améliorer un record mais de battre le bateau qui le détient, René Boulaire revendique une route de référence qui s’éloigne de l’orthodromie théorique (contrairement à Idec) et annonce s’être basé sur la route effective de Banque populaire V en 2011-2012 avec une orthodromie ne descendant pas au-dessous de 55° S. J’y mets un certain bémol car celui-ci avait alors parcouru 29 002 milles (26,52 noeuds) soit quand même 5 000 milles de plus que la route théorique de 24 000 milles retenue par Spindrift, plus longue de 21 % tout de même – souvenons-nous notamment de la grande volta accomplie très à l’Ouest en Atlantique Nord pour contourner l’anticyclone des Açores au retour. Notons néanmoins qu’aussi bien Spindrift 2 qu’Idec Sport ont finalement navigué dans l’océan Indien sur une route proche de leur route théorique (loin de l’orthodromie pour le premier, proche de celle-ci pour le second) ce qui n’est pas illogique puisque leurs skippers et routeurs ont réalisé l’une et prédéfini l’autre suivant leur vision climatologique et stratégique du tour du monde.

 

Ayant travaillé ensemble pour le Trophée Jules Verne 2011-2012 de Banque populaire V, avec Marcel Van Triest qui était alors le routeur de Loïck Peyron et Juan Vila, René Boulaire et Yann Groleau disposent chacun de la trace complète de Banque populaire V avec des données toutes les 15 minutes. Pour l’instant, on ne descend pas au-dessous de ce pas de temps sur les sites internet (15’ pour Spindrift, 30’ pour Idec) afin de ne pas permettre à une équipe adverse de reconstituer finement les polaires de vitesse de la concurrence, même si le vent réel est désormais donné en noeuds par Spindrift ce qui n’était pas le cas auparavant (voir mon article Les coulisses d’un record).

 

Compte tenu de tous ces outils, on peut regretter qu’à l’exception des grands points de passage (équateur, cap des Aiguilles, Leeuwin non reconnu par le WSSRC mais bien par le Trophée Jules Verne, South East Cape en Tasmanie, Horn et équateur) où l’on dispose d’un chrono fiable comme c’était déjà le cas lors des tentatives d’avant l’ère de la géolocalisation grand public, la notion d’avance et de retard sur le record doive être prise avec des pincettes pour ne pas dire des cisailles à couper les haubans. Ce sera le cas tant que la méthodologie de chacun ne sera pas clairement exposée dans une notice des cartographies présentées.

 

En fait, je pense que le Trophée Jules Verne en la personne de Titouan Lamazou – qui après la mort de Florence Arthaud vient d’en reprendre la présidence avec comme vice-présidents Olivier de Kersauson et Robin Knox-Johnston -, devrait imposer les waypoints d’une orthodromie climatologique pour permettre enfin des comparaisons dignes des données numériques à notre disposition. Alors, cher Titouan, arbore l’étoile du shérif, et réunis les experts concernés pour définir cette route de référence qui deviendrait unique à tous les sites des cow-boys prétendant au prestigieux trophée dont tu as désormais la charge.

 

O.C.

 

PS. Mon ami Jacques Vapillon, excellent photographe de mer que je n’ai pas besoin de présenter, et non moins excellent camarade avec lequel j’ai vécu quelques moments savoureux de par le monde, a été volé de tout son matériel photo professionnel dans le TGV, au retour du Salon nautique. Vous pouvez l’aider ici , faites passer le message et le lien, le garçon le mérite !

 

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Les cow-boys, l’Indien, la com’ et le shérif

Par

 

Avec ces géants là, il ne faut jurer de rien. Tandis que nous bouclions le numéro de janvier de Voiles et voiliers (VV 539) qui sera disponible sur le Salon nautique dès ce week-end et en kiosque dans la foulée, j’écrivais lundi 7 décembre au matin que le Trophée Jules Verne serait plus difficile pour Francis Joyon et ses cinq équipiers qui comptaient alors 750 milles de retard, et même 800 milles quelques heures plus tôt.

 

C’est effectivement plus exigeant pour eux que pour Yann Guichard et ses treize équipiers, néanmoins sur un bateau plus grand (40 mètres contre 31,50 mètres), mais c’était compter sans ces cow-boys qui viennent de réaliser un truc énorme sur l’Indien. Entre le cap des Aiguilles et le cap Leeuwin, Joyon et ses hommes n’ont mis que 5 jours 11 heures 23 minutes. Suivant une route Sud proche de l’orthodromie et assez tendue (VMC remarquable), ils ont cravaché pour ne pas se faire piéger par la dépression descendue de Madagascar. Ils ont ainsi réussi à passer devant elle, contrairement à ce qui s’était passé avec le front froid de l’Atlantique Sud qu’ils n’avaient pu “ surfer ” comme Spindrift l’avait fait (voir notre article Ras le front ! dans VV 539 précité).

 

Au prix d’une certaine roulette russe avec les glaces (en dépit de la surveillance satellitaire effectuée et de la route validée par le routeur Marcel Van Triest), Idec Sport met donc 12 heures et 45 minutes de moins que Loïck Peyron et l’équipage de Banque populaire V (décembre 2011) en 6 jours 8 minutes. Pour les six hommes du bord, la satisfaction doit être à la hauteur de l’énergie qu’il a fallu dépenser pour revenir dans le match, malgré un froid vif et une fatigue qui se fait sentir du fait de la part très réduite laissée au sommeil. Ils auraient ainsi effacé presque tout leur retard, 800 milles en quatre jours !

 

 

9 842.2 milles parcourus sur l’orthodromie plus 12 619.1 milles en distance au but rapportée à cette même orthodromie théorique : celle-ci est donc de 22 461.3 milles pour la tentative Idec Sport 2015-2016. Notez que sous l’onglet Tableau de bord, on trouve aussi la route effectivement parcourue par addition de tous les segments des relevés satellitaires, route quasi égale à la route fond enregistrée à bord par le GPS (la différence provenant du pas de temps retenu pour l’un et pour l’autre). (© Idec Sport / Géovoile)

 

 

Mais attention, il ne s’agit pas encore du record de l’océan Indien ce qui n’enlève rien à la performance époustouflante. Sur son site, Idec évoque d’ailleurs le “ chrono de l’Indien ” et un “ temps de référence ”. Mais dans un communiqué de presse “ Alerte TV ” en cette mi-journée du 11 décembre, le service de presse de Joyon est nettement moins prudent et parle de “ Record du monde ”… diantre, la com’ n’a pas besoin d’en rajouter puisque cette traversée de l’Afrique à l’Australie est superbe ! Mais il est vrai qu’à la télé, sans sensationnalisme point de salut.

 

L’océan Indien est délimité à l’Ouest par le cap des Aiguilles (ou Cape Agulhas par 20° 00’ E) et à l’Est par le cap Sud de la Tasmanie (baptisé South East Cape, il est en réalité bien au centre de la côte Sud de l’île) par 146° 49’ E (voir l’article S-23). C’est bien cette longitude que retient à juste titre le World Speed Sailing Record Council (WSSRC) – le shérif de mon titre – dans ses règles 2015 sous l’égide de l’ISAF et qu’il prend en compte pour l’enregistrement des temps intermédiaires sur les records autour du monde. À cet égard, le seul record de l’océan Indien qui existe est celui entre les deux caps précités et non avec le cap Leeuwin.

 

Cependant, derrière la beauté de la géolocalisation en temps réel et d’une cartographie enrichie de nombreux outils dont je me suis déjà félicité à plusieurs reprises (ici et notamment, et tout récemment à propos de la Mini-Transat, ici et ), que signifient les distances affichées par la cartographie Géovoile ?

 

On constate que la distance au but en orthodromie était de 15 488.75 M le 05.12.15/11h30 UTC et de 12 619.11 M le 10.12.15/22h30 UTC, soit une différence de 2 869.64 M. En faisant jouer le retour arrière sur la cartographie, que nous dit l’entrée “ distance parcourue ” (celle-ci est bien la distance parcourue rapportée à l’orthodromie théorique comme le confirme le Tableau de bord du site) ? Le 10.12.15/22h40’17” UTC, la cartographie indique qu’Idec Sport a parcouru 9 842.2 M. Le 05.12.15/11h38’47” UTC, il en avait couvert 6 972.6 M, soit une différence de 2 869.6 M cohérente avec la donnée “ distance au but ” citée ci-dessus.

 

Cette distance orthodromique en WGS 84 entre les waypoints atteints par Idec Sport aux longitudes respectives du cap des Aiguilles (20° 00’ E), doublé le 5 décembre 2015 à 11h17 UTC par 51° 04’ S, et le cap Leeuwin (115° 08’ E) atteint le 10 décembre 2015 à 22h40 UTC par 51° 44’ S, est selon mes calculs de 3 290 milles avec un vertex par 61° 41.7’ S / 68° 11.5’ E (la moyenne tenue par Idec Sport rapportée à ces 3 290 milles couverts en 5 jours 11 heures 23 minutes est de 25.04 noeuds).

 

Les cow-boys ont navigué au plus près de cette orthodromie locale, descendant à 54° 27’ 56” S si l’on en croit le tableau, c’était le 08.12.15/20h30 UTC par 74°04’88” E, et même à 54° 31’ S pour l’empannage ce soir là selon le communiqué de presse du 9 décembre ; ils sont néanmoins restés bien loin du vertex et c’est triplement logique d’un point de vue climatologique, météorologique et océanographique quant aux glaces.

 

 

Au milieu de son équipage commando – composé du Suisse Bernard Stamm, de l’Espagnol Alex Pella, de l’Allemand Boris Herrmann et des Français Gwénolé Gahinet et Clément Surtel – Francis Joyon se prête à la communication comme jamais il ne l’avait fait auparavant. (© Idec Sport)

 

 

La distance de 2 869 milles, inférieure de 420 milles à celle des 3 290 milles précités, n’est pas une erreur de la part de Géovoile. Son programme calcule une route orthodromique pour l’ensemble du tour du monde et non localement. La distance au but qui en résulte varie d’ailleurs peu ou prou à chaque tentative du Trophée Jules Verne en fonction des desiderata des équipes et de leurs routeurs quant aux waypoints de cette route théorique (Marcel Van Triest pour Idec, Jean-Yves Bernot pour Spindrift). D’où la grande prudence qui s’impose quant aux chiffres annoncés par les uns et les autres relativement à l’avance/retard de leur poulain vis-à-vis du défenseur (Banque populaire V en l’occurrence) dont ils synchronisent la date et l’heure de départ afin de pouvoir comparer son parcours passé à la performance du challenger.

 

Je renvoie à ce sujet à mon article Les coulisses d’un record. Écrit voici près de cinq ans, il reste plus que jamais d’actualité tandis que les sites des deux tentatives actuellement en mer ont leurs propres calculs de segments d’orthodromie sur des routes climatologiques affinées en fonction des polaires de vitesse de chacun des deux trimarans et de la communication qui y est associée. Ce que ne peut traduire la cartographie unique proposée par Volodia (très pauvre, elle a au moins le mérite d’exister), en complément de la cartographie de Géovoile pour Idec, à mon avis beaucoup plus claire et ergonomique que celle d’Addviso pour Spindrift. Les riches contenus multimédia concoctés sur ce site par Yann Riou sont par ailleurs difficilement égalables, même si Francis Joyon se prête à la communication comme jamais il ne l’avait fait précédemment.

 

Rendez-vous au South East Cape en Tasmanie pour le vrai record de l’océan Indien qui sera à comparer avec celui de Banque populaire V en décembre 2011 : il était de 8 jours 7 heures 23 minutes le 12 décembre 2011. Le prochain article fera ainsi le point sur l’avance/retard véritable des uns et des autres et sur les stratagèmes parfois utilisés par certains pour améliorer artificiellement celle-ci…

 

O.C.

 

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