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Rosse

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Thomas Coville est en train de la longer. La mer de Ross (Antarctique) va accueillir la plus grande aire marine protégée (AMP) du monde. J’en parlerai dans un prochain article car je veux d’abord saluer la trajectoire exceptionnelle de Coville qui a flirté avec le 59ème parallèle, loin au Sud de la Tasmanie. Sa cinquième tentative de record autour du monde en solitaire, la première à bord de Sodebo Ultim’ (31 mètres), est pour l’instant une superbe chevauchée.

 

 

Thomas Coville a passé l’antiméridien dans la nuit du mercredi 30 novembre au jeudi 1er décembre (vers 3 h, heure française) si bien qu’il vit sa journée du jeudi 1er décembre une seconde fois. (© Thomas Coville / Sodebo Ultim’)

 

 

Parti le 6 novembre, comme le Vendée Globe même si son sponsor est aussi un partenaire majeur de la course, Thomas Coville (Sodebo Ultim’) comptait le 29 novembre, à la longitude de la Tasmanie, 2 jours 5 heures 4 minutes d’avance sur Francis Joyon (2007). Une avance qui était de 1 jour 5 heures 14 minutes au cap de Bonne-Espérance et de 23 heures 43 minutes à l’équateur.

 

Coville est le nouveau détenteur du temps de référence de l’océan Indien en 8 jours 12 heures 19 minutes, sous réserve d’homologation World Speed Sailing Record Council (WSSRC). Il appartenait depuis le 18 décembre 2007 à Francis Joyon en 9 jours 12 heures 6 minutes, soit une journée de gagnée par Thomas !

 

 

À l’Est de Kerguelen, la route de Sodebo Ultim’ (en orange) croise celle d’Idec (2007) et plonge sur l’orthodromie pour une trajectoire très tendue qui lui vaut le nouveau record de l’océan Indien en solitaire à la verticale de la Tasmanie sous laquelle se trouve encore Idec sur cette capture d’écran. On aperçoit en bas à droite, le début de la mer de Ross, dans le décrochement de l’Antarctique, continent que l’on retrouve de l’autre côté de cette immense baie qu’est la mer de Ross, à l’extrême Est. (© Sodebo)

 

 

Pour comparaison, l’équipage de Groupama 3 – actuel Idec Sport dont il va être question ci-après -, avait mis 8 jours, 17 heures 40 minutes en février 2010 et Banque populaire V (actuel Spindrift 2), 8 jours 7 heures 23 minutes le 12 décembre 2011. Joyon et ses hommes ont pulvérisé ce chrono l’an dernier en 6 jours 23 heures 4 minutes (7 jours est le temps retenu par le WSSRC) quand Spindrift 2 de Yann Guichard mettait 8 jours 4 heures 45 minutes, le 12 décembre 2015, à la même date que Joyon et ses équipiers, soit le même jour quatre ans après Loïck Peyron… Où l’on voit que Thomas Coville est parti tôt cette année et qu’il a bien fait.

 

C’est le deuxième tronçon de l’océan Indien – sur une route Sud proche de l’orthodromie et tendue (VMC remarquable) dans tous les sens du terme puisque motivée par la présence d’un anticyclone  au Nord si bien qu’il a fallu surveiller les icebergs -, qui a permis à Thomas Coville (routé par Jean-Luc Nélias et toute une équipe) de réaliser ce temps canon entre le cap des Aiguilles (ou Cape Agulhas par 20° 00’ E) et le cap Sud de la Tasmanie (baptisé South East Cape, il est en réalité bien au centre de la côte Sud de l’île) par 146° 49’ E (voir l’article S-23 sur les délimitations officielles des mers et des océans).

 

A contrario, la décision de ne pas sauter par la même fenêtre exceptionnelle du 6 novembre pour Francis Joyon et son équipage du Trophée Jules Verne apparaît désormais, quelle qu’en fut la raison véritable, comme d’autant plus dommageable que le départ précipité du 20 novembre au soir s’est soldé par un demi-tour dans le Pot-au-Noir, le 27 novembre, avec une remontée vers Brest fastidieuse dans un premier temps (pas de volta dans ce cas là) pour une nouvelle attente. C’est rosse.

 

O.C.

 

 

Francis Joyon, son routeur Marcel Van Triest, et l’équipage – ici en intervention sur une écoute peu avant leur passage dans l’archipel du Cap Vert (mode lancée cette année par Alex Thomson avec efficacité venturi à la clé) – peuvent regretter d’avoir fait la fine bouche sur la fenêtre du 6 novembre, préférant (officiellement) attendre un scénario parfait jusqu’au cap de Bonne-Espérance… qui ne l’était pas plus le 20 novembre. (© Idec Sport)

 

 

P.S. Si vous ne l’avez pas encore fait, allez voir les fabuleuses images des deux leaders du Vendée Globe tournées le 30 novembre au large de Kerguelen depuis l’hélico du Nivôse de la Marine nationale, en mission de surveillance aux Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Deux manières de naviguer et d’attaquer : Armel Le Cléac’h (Banque populaire VIII) sous grand-voile à un ris et J2, rapide mais plutôt sûr et stable ; Alex Thomson (Hugo Boss) sous grand-voile à deux ris, petit gennaker et trinquette, d’autant plus chargé en toile et gîté que le foil tribord brisé (invisible) ne sustente plus. Ce qui n’empêche pas l’incroyable gaillard de sortir de son abri (sans omettre de refermer soigneusement le zip du rideau de cockpit) pour arborer l’Union Jack devant la Royale sous des embruns pas trop rosses mais quand même…

 

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Anticyclone (2)

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Pour en faire le tour, Thomas Coville est descendu au-delà du 43ème parallèle avant de mettre franchement le cap à l’Est. L’anticyclone de Sainte-Hélène est très Sud et, après une dépression brésilienne, ce sera bientôt au tour des leaders du Vendée Globe de s’attaquer à ce phénomène clairement perçu, sinon compris, par Edmund Halley (1656-1742) (voir la mention “ variable winds ” sur sa carte des alizés de 1686 que j’avais présentée dans l’un de mes articles sur le Pot-au-Noir). Il est donc temps d’exposer la seconde partie de cet article sur la notion d’anticyclone et l’usage du vocable.

 

 

 L’anticyclone, tel que le nomment les Anglais, est d’abord continental (et thermique) dans les préoccupations des Français qui subissent les rigueurs des hivers du début de la décennie 1870. En témoigne ce bulletin de situation de l’Observatoire de Paris paru dans le journal La Presse du 11 décembre 1873.  (© Gallica / Bibliothèque nationale de France)

 

 

Un petit rappel préalable. Tout déplacement à la surface de la terre est soumis à l’effet de la rotation terrestre, qui se matérialise par la force de Coriolis, décrite par Gustave-Gaspard Coriolis (1792-1843) en 1835. Celle-ci est maximale près des pôles et elle est nulle à l’équateur. Perpendiculaire au mouvement – dans le cas présent, il s’agit du déplacement d’air – elle le dévie sur sa droite dans l’hémisphère Nord et sur sa gauche dans l’hémisphère Sud. Notons que Coriolis ne s’applique qu’aux phénomènes d’une vitesse assez élevée, d’une ampleur suffisante dans le temps (plus de six heures à nos latitudes) et dans l’espace.

 

Au lieu d’une ligne droite qui serait perpendiculaire aux isobares, dans le cas d’un écoulement direct, l’air suit la “ pente ” de l’anticyclone, en spirale et du centre vers sa périphérie. Il en fait le tour, dans le sens des aiguilles d’une montre (ou sens horaire) – pour l’hémisphère Nord (dans l’hémisphère Sud, c’est le contraire) – avant de s’enrouler dans la dépression, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, le sens anti-horaire caractérisant le sens cyclonique.

 

D’où le principe fondamental édicté par la loi de Buys-Ballot. Dans l’hémisphère Nord, face au vent, un observateur a toujours les hautes pressions sur sa gauche et les basses pressions sur sa droite. Dans l’hémisphère Sud, où se trouvent Coville et les leaders du Vendée Globe, c’est l’inverse. Il s’agit ici du vent synoptique lié aux centres de pression et nous n’évoquons pas toutes les subtilités qui s’ajoutent à la règle avec des phénomènes locaux et du frottement au sol.

 

Le Hollandais Christophorus Henricus Dedericus Buys Ballot (1817-1890) n’est pas le premier à formuler cette loi qu’il publie en 1857. L’Américain William Ferrel l’aurait théorisée avant lui mais l’important n’est pas là et Buys Ballot écrivit à Ferrel en 1886 pour lui proposer de la rebaptiser de son nom. C’était trop tard, elle était déjà mondialement passée à la postérité dans ce vaste mouvement foisonnant de la météorologie moderne en train de naître, un long accouchement dans la douleur et les conflits qui ne furent pas réservés aux seules masses d’air.

 

 

Témoignage du bouillonnement créatif autour de la situation synoptique, des isobares et du vent, cette carte d’analyse tracée pour le 7 septembre 1863 serait la première figuration d’une dépression même si elle n’est représentée qu’à moitié pour la partie Sud du centre à 740 millimètres de mercure. La carte est publiée en supplément du bulletin international de l’Observatoire de Paris du 10 septembre 1863. Le flèches indiquent la direction du vent mesuré aux stations d’observation, associé à la pression atmosphérique mesurée, symbolisée par des nombres à deux chiffres correspondant à la pression enregistrée (exemple : 68 pour 768 mm de mercure). Les isobares ont été tracées par interpolation entre ces quelques points encore peu nombreux. (© Météo-France)

 

 

En cette décisive année 1857, les communications de Buys-Ballot évoquées dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences française ne mentionnent pas le mot anticyclone. En 1870, on ne le trouve pas plus dans les comptes rendus relatifs à des publications relatives à la pression atmosphérique, ni en 1871 dans une correspondance de Buys Ballot demandant l’installation d’une station météorologique aux Açores pour faciliter la prévision météo en Europe.

 

Et ainsi de suite jusqu’en 1884 où il est toujours question de “ cercle des hautes pressions ”. C’est en 1888 que je trouve dans ces comptes rendus la première mention explicite du mot : “ Ces centres peuvent être envisagés comme cyclones et anticyclones moyens de l’hémisphère boréal ” dans une note Sur le déplacement des grands centres d’action de l’atmosphère envoyée de Saint-Pétersbourg en mars de la même année.

 

Pourtant, quinze ans auparavant, le grand quotidien La Presse du 11 décembre 1873 (voir la première image) mentionne clairement le mot : “ C’est ce que les Anglais nomment un anticyclone mais la rotation directe sur les bords s’explique naturellement par l’action des bourrasques qui circulent autour et que des cartes plus complètes permettent d’étudier en détail ”. L’origine britannique que je mentionnais dans mon premier article, pour le tout début de la décennie 1870, est-elle la seule avérée ?

 

En 1863, deux ans avant son suicide, Robert Fitzroy – l’homme de l’autre cauchemar de Darwin -, n’employait pas le mot anticyclone (il est vrai moins usité en anglais qu’en français). Dans son fameux traité The Weather Book. A Manual of Practical Meteorology, il évoque de la manière suivante les grands centres de pression en Atlantique : “ It is known, that over the Atlantic Ocean a low mean annual pressure exists near the equator, and a high pressure at the N. and S. borders of the torrid zone (23 to 30 degrees N. and S. latitudes). ”

 

Ces zones de haute pression centrées à peu près entre le tropique et le trentième parallèle selon les observations de l’époque sont respectivement l’anticyclone des Açores et l’anticyclone de Sainte-Hélène. Et Fitzroy de supposer à juste titre qu’il en va de même dans l’immense Pacifique même si on manque encore de données à cet égard, tandis qu’il souligne le situation différente de l’océan Indien avec le phénomène de la mousson (voir commentaire en Pot-au-Noir 3/3).

 

 

L’anticyclone peut être aussi bien maritime que continental comme le confirme le bulletin météo paru dans le Journal des débats politiques et littéraires du 7 juin 1878. (© Gallica / Bibliothèque nationale de France)

 

 

Dix ans plus tard, la terminologie anticyclone/dépression devient commune, tant en français qu’en anglais. Le tournant est bien autour de 1870-1871 même s’il est très difficile d’en déterminer l’origine précise qui est très vraisemblablement multiple et simultanée dans différents pays, en Europe et aux États-Unis. L’une des oeuvres les plus anciennes qui mentionne le vocable dans son titre est due au météorologue écossais Ralph Abercombry (1842-1897). Elle est intitulée On the general character, and principal sources of variation, in the weather at any part of a cyclone or anticyclone et elle paraît en 1878 dans le numéro 4 de la Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society, à Londres.

 

De ce côté de la Manche, les Annales du Bureau central météorologique de France ne proposent pas le terme en 1877, année de leur création. Mais dès l’année suivante, en 1878, on trouve deux occurrences du mot anticyclone : “ deux anticyclones amènent ensuite le beau temps jusqu’au 13 ” et “ le 20, un anticyclone couvre la France ”.

 

Le caractère continental est clairement central en 1874 dans L’Année scientifique et industrielle : “ On a appelé ce phénomène anticyclone. Nos hivers sont étroitement liés à la situation de cette zone des calmes et à son étendue. ” Le terme se généralise alors dans la presse, comme dans Le Temps en 1875. La distinction entre anticyclones dynamiques – tels que les anticyclones permanents des Açores et de Sainte-Hélène -, et anticyclones thermiques, essentiellement continentaux et saisonniers, est d’ores et déjà perçue.

 

O.C.

 

P.S. La réponse semble donnée à la question posée dans le précédent article  quant au record autour du monde en solitaire : la fenêtre était effectivement exceptionnelle – non seulement en Atlantique Nord et pour le Pot-au-Noir mais aussi autour de l’anticyclone de Sainte-Hélène (sous réserve qu’il ne bouche pas la route de Bonne-Espérance tant il est Sud-Est) -, si l’on en juge par l’avance de Thomas Coville sur Francis Joyon. Celui-ci avait pourtant eu une descente remarquable de l’Atlantique Sud, en diagonale, beaucoup plus courte. Joyon qui regrette peut-être de ne pas l’avoir saisie pour le Trophée Jules Verne ?

 

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Anticyclone (1)

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Ce sera un juge de paix pour les foudres de guerre. Après le Pot-au-Noir – dont j’avais dressé l’histoire du concept et du nom en trois épisodes (1, 2 et 3), à l’occasion du Vendée Globe 2012-2013, comme je l’avais fait lors de l’édition 2008-2009 à propos de l’antiméridien -, l’anticyclone va occuper le devant de la scène tout au long de la descente de l’Atlantique du Vendée Globe.

 

 

Les suiveurs du 6 novembre sont déjà loin dans le sillage des skippers du Vendée Globe : anticyclones et autres dorsales font désormais partie de leurs préoccupations de tous les instants afin de conserver du vent. (© Vincent Curutchet / DPPI / Vendée Globe)

 

 

Ce sera également vrai pour Thomas Coville. Peu après le coup de canon libérant les vingt-neuf des Sables d’Olonne, il a franchi la ligne de départ au large d’Ouessant pour sa cinquième tentative de record autour du monde en solitaire, la première à bord du nouveau Sodeb’O (31 mètres). Jean-Luc Nélias et la cellule routage de Thomas ont considéré qu’une telle fenêtre météo ne se présentait qu’une fois par an.

 

Francis Joyon et son équipage du Trophée Jules Verne ont eu, avec Marcel Van Triest leur routeur à terre, une autre analyse. L’anticyclone de Sainte-Hélène ne permettrait pas d’assurer un temps canon au cap de Bonne-Espérance. On verra la semaine prochaine qui a raison et si les absents ont tort. Nous voilà en tout cas au coeur de notre sujet.

 

S’il n’a été compris que bien après, le phénomène a été rapidement subi (sinon perçu) dès que les Portugais sont passés dans l’Atlantique Sud, juste avant 1500. La grande volta est alors devenue la matérialisation de cette punition (perception) puisqu’elle consistait à contourner ce qu’on nommera beaucoup plus tard l’anticyclone de Sainte-Hélène.

 

On ne trouve pas mention du terme anticyclone et pas plus de celui de cyclone dans le célèbre Glossaire nautique – Répertoire polyglotte de termes de marine anciens et modernes d’Augustin Jal (mars 1848 – mai 1850). Aucune des entrées susceptibles de s’y rapporter ne parle même du phénomène. Une quinzaine d’années plus tard, cela a changé.

 

 

La page 291 du Deuxième supplément au Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse présente pour la première fois le mot anticyclone dans un grand dictionnaire français, en 1890. (© Grand dictionnaire universel du XIXème siècle)

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française – rédigé de 1846 à 1865 et imprimé de 1859 à 1872 pour sa première édition -, Émile Littré (1801-1881) ne propose pas d’entrée anticyclone (pas plus pour dépression ou perturbation) mais il donne la définition suivante de cyclone, avec comme étymologie le grec kuklos (cercle) : “ Terme de météorologie. Tempête tournante, c’est-à-dire tempête qui balaye la terre ou la mer en tournant sur elle-même. ”

 

Et le lexicographe de préciser : “ Au moment où s’imprimait le C de ce dictionnaire, cyclone était généralement fait féminin dans les livres scientifiques ; on était sans doute déterminé par la finale qui semble féminine ; je lui donnai donc ce genre. Depuis, l’usage a varié, les météorologistes l’ont fait masculin, j’ai suivi la variation et changé sur les clichés, en masculin, le féminin ; de là la discordance entre les différents tirages.

 

Je me suis contenté d’enregistrer l’usage dans un mot où il n’y a aucune raison étymologique pour donner un genre plutôt que l’autre. En effet, malgré l’apparence, cyclone n’est pas grec ; il provient bien du grec cercle ; mais aucun dérivé de cette forme n’est issu du grec. C’est cyclome qu’il aurait fallu dire, si l’on avait voulu être correct ; cyclome aurait été masculin. Si on l’avait formé comme le grec qui veut dire grande porte, cyclone signifierait grand cercle ; mais ce n’est pas le sens, le mot signifiant un mouvement de giration. Il reste donc que cyclone est incorrectement fait et que le genre est abandonné aux variations de l’usage. ”

 

Au-delà du débat linguistique, la note de Littré témoigne d’une science en train de se faire comme nous le verrons dans un prochain épisode. Le mot cyclone aurait ainsi été inventé par le Britannique de Calcutta, Henry Piddington, dans son ouvrage The sailor’s horn-book for the law of storms (1848), traduit en français en 1859. Une dizaine d’années plus tard, aux alentours de 1870, se forgera le mot anticyclone par opposition à la zone de basses pressions plus que par rapport à la zone de vents violents (même si la relation entre l’absence de gradient de pression au sein d’une bulle anticyclonique et l’absence de vent sera très vite formulée).

 

 

Une journée après son départ du 6 novembre (photo), Thomas Coville est déjà en train de longer la bordure orientale de l’anticyclone des Açores au large du Portugal. Ses routeurs observent le Pot-au-Noir et l’anticyclone de Sainte-Hélène qui sera pour le milieu de la semaine prochaine. (© Eloi Stichelbaut / Sodebo)

 

 

L’autre dictionnaire généraliste de l’époque, le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse, paru de 1863 à 1876, offre une entrée anticyclone, non dans le tome premier de l’édition originale (1866), ni même dans le premier supplément de 1877, mais dans le second, en 1890, dû à ses collaborateurs, quinze ans après la mort du maître : “ Météorologie. Centre de hautes pressions barométriques. La pression atmosphérique n’est pas uniforme sur toute la surface du globe. Il y a des régions ou plutôt des marées de hautes et de basses pressions. À cause des mouvements tourbillonnants qui se produisent autour de la verticale passant par un centre mobile de basses pressions, on a donné au phénomène le nom de cyclone ; et par opposition, un centre mobile de hautes pressions s’appelle anticyclone.

 

Le phénomène de l’anticyclone est dû à des courants descendants d’air sec, animés d’un mouvement lent en spirale dans le sens des aiguilles d’une montre pour l’hémisphère Nord et en sens contraire pour l’hémisphère Sud. À la surface du sol, le courant s’étale et diverge dans toutes les directions en conservant son mouvement giratoire. L’étendue et la durée des anticyclones est variable, ainsi que la vitesse de leur déplacement. ” Et Larousse de conclure en signalant que les anticyclones de l’Atlantique Nord se déplacent vers l’Est et que les Américains peuvent donc nous les annoncer quelques jours à l’avance, comme les cyclones, entendez les perturbations associées aux dépressions de la zone tempérée.

 

S’il ne fera son entrée dans le dictionnaire de l’Académie française qu’avec la neuvième édition en cours (il ne figure même pas dans la huitième édition de 1932-1935 !), j’ai néanmoins trouvé le mot anticyclone dans des publications spécialisées à partir des années 1870 (par exemple dans le Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society de Londres), sans qu’il soit évident de déterminer avec précision qui est le premier à l’utiliser au début de cette décennie mil huit cent soixante-dix. Peu importe, tant cela participe d’un bouillonnement scientifique où la compréhension des mécanismes entre hautes et basses pressions compte plus que la terminologie.

 

L’usage du mot dépression naît vers 1871, peu après celui d’anticyclone, en référence à “ la dépression de la colonne barométrique ” comme l’indiquent les successeurs de Pierre Larousse, en 1890, qui ne développent pas encore l’acception météorologique mais seulement celle physique. Quoi qu’il en soit, le rapport entre la pression atmosphérique et le vent est posé depuis longtemps. On verra en quels termes dans un prochain épisode.

 

 

O.C.

 

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Back to London

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Il y aura cent ans le vingt-deux novembre, mourait le loup des mers. Dans son ranch californien de Glenn Ellen, Jack London (1876-1916) cessait de vivre à quarante ans, après une existence bien remplie, où la navigation occupa une place de choix.

 

 

Cette célébrissime photo de Jack London fut prise par Charmian, sa femme, à bord du Roamer, en 1914, deux ans avant sa mort. Elle a notamment servi d’image de couverture au dixième et dernier numéro de Carré Voiles (septembre/novembre 2007), magnifique ouvrage sur l’aventurier des mers que fut London, réalisé par Éric Vibart, Laurent Charpentier et Antoine Sézérat, alors à Voiles et voiliers. Un collector cultissime ! (© California Department of Parks and Recreation)

 

 

Officiellement décédé d’une crise d’urémie, il avait pris la veille un cocktail à base de morphine, d’atropine et d’opium, peu compatible avec l’alcool, son compagnon de vie. Entre ses mains, on retrouva l’ultime livre qu’il lisait, un récit de voyage au cap Horn. Il ne s’était jamais remis de la mort de leur bébé, six ans auparavant, Joy n’avait vécu qu’un jour et demi.

 

 

London sur le Roamer, cotre à tapecul de 9 mètres, avec lequel il navigue autour de San Francisco de 1910 à 1915. (© The Henry E Huntington Library and Art Gallery) 

 

 

L’écrivain ne s’éteignait pas puisqu’il laissait une oeuvre qui n’en finit pas de passionner. Côté sillages, son chef-d’oeuvre fut tracé d’avril 1907 à novembre 1908. Jack, sa femme Charmian et un équipage d’amis traversèrent alors le Pacifique de San Francisco aux îles Salomon, via Hawaï, les Marquises, la Polynésie, les Samoa, les Fidji et les Nouvelles-Hébrides.

 

 

Les éditions de Jack London en français sont fort nombreuses, notamment en poche. Mais pour le centenaire de la naissance de l’écrivain, La Pléiade l’accueille dans sa prestigieuse collection, en deux volumes de Romans, récits et nouvelles, vendus séparément ou sous coffret. (© Gallimard)

 

 

À bord du Snark, London continua d’écrire quelques-uns de ses meilleures livres, sans pour autant oublier de vivre pleinement. Cette virée au grand large fut l’occasion de multiples rencontres avec les habitants du Grand océan.

 

 

Jack et Charmian London à bord du Snark. Sur cette goélette de 21,33 mètres hors-tout, 17,37 mètres de longueur de coque et 13,71 mètres à la flottaison, le couple vit sa plus belle expérience maritime. (© The Henry E Huntington Library and Art Gallery)

 

 

La modernité et l’humour de l’homme de lettres transparaissaient jusque dans sa manière de naviguer, à l’instar du soliloque très drôle que l’on trouve dans La croisière du Snark sur sa navigation astronomique. De l’enfance à la fin, London est l’un de ces écrivains auxquels on revient.

 

 

Le capitaine Warren au sextant entre Hawaii et Fidji, méridienne et droite de hauteur au menu. (© The Henry E Huntington Library and Art Gallery)

 

 

O.C.

 

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Matthew et Nicole

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C’est à ce jour le phénomène cyclonique baptisé le plus intense de la saison sur l’Atlantique Nord (et l’un des plus violents de ces dernières années). Il y a quelques semaines, ladite saison avait été réévaluée à la hausse par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), je l’avais signalé ici. Matthew et Nicole qui le suit (et qu’il faudra également surveiller) semblent le confirmer.

 

Même si ces prévisions seront peut-être démenties dans les prochaines heures (ou pas) – la question étant surtout de savoir s’il va ou non se faire sentir fortement à l’intérieur des terres très habitées de la côte Est des États-Unis (la menace de submersion étant très élevée sur le littoral), alors qu’il a déjà ravagé la pauvre Haïti (des centaines de morts au moins) qui n’avait pas besoin d’un énième cataclysme -, l’ouragan Matthew (hurricane en anglais) est suivi à la trace par le National Hurricane Center (NHC) de la NOAA dont le site regorge de ressources tenues régulièrement à jour.

 

En voici quatre captures d’écran parmi beaucoup d’autres :

 

 

L’écran d’accueil montre deux phénomènes cycloniques en activité, l’ouragan Matthew et la tempête tropicale Nicole… passée en ouragan de catégorie 1 juste après cette capture d’écran, ce 6 octobre 2016 en fin d’après-midi (heure française). La croix jaune à l’Est des Petites Antilles indique que le risque de formation d’un autre cyclone sous deux jours est inférieur à 40 %. (© NHC / NOAA)

 

 

 

Un passage sur l’icône de Matthew ouvre l’étiquette de ses paramètres fondamentaux, ici à 10h55 EDT (Eastern Daylight Time : heure de la côte Est des États-Unis = 14h55 UTC, 16h55 heure de Paris). Il était alors de catégorie 4 sur l’échelle de Saffir-Simpson qui n’est pas le seul critère à prendre en compte. (© NHC / NOAA)

 

 

 

Un clic sur l’icône de Matthew ouvre cette nouvelle fenêtre sur la trajectoire et le cône prévus. Le sustained wind (vent soutenu) auquel fait référence l’échelle de Saffir Simpson est le vent moyenné sur une minute. En blanc, le cône de la position possible de l’oeil d’ici à trois jours (vendredi, samedi, dimanche), en hachuré pour les quatrième et cinquième jours (lundi et mardi) depuis la prévision (jeudi 6 octobre 11h00 EDT). La taille du cône ne correspond pas à la taille du cyclone dont les effets peuvent donc être ressentis durement à l’extérieur du cône. En rouge, les portions de littoral faisant l’objet d’un avis d’ouragan et en bleu d’un avis de tempête tropicale. (© NHC / NOAA)

 

 

 

L’image satellitaire Goes dans le visible du 6 octobre à 16h15 UTC montre l’oeil de Matthew juste au Nord de la grande île des Bahamas. À l’Est, Nicole devient ouragan tandis que plus au Sud, dans l’Est de l’arc antillais, la formation nuageuse ne semble pas être une menace immédiate. (© NOAA)

 

 

 

O.C.

 

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Tambora

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Un été pourri, une année pourrie, une année sans été. L’année sans été n’est pas seulement une expression pour désigner l’an 1816 aux États-Unis, c’est aussi le titre du passionnant livre de Gillen D’Arcy Wood qui vient de paraître à La Découverte (24 X 15 cm, 304 p, 22 €). Il est sous-titré Tambora, 1816. Le volcan qui a changé le cours de l’histoire, ce qui est peut-être un tout petit peu excessif. L’édition originale, parue à Princeton University Press en 2014, s’intitule Tambora. The Eruption that Changed the World : c’est plus exact puisque cet événement changea bel et bien sinon l’Histoire, du moins le monde, temporairement, en l’occurrence le climat d’une bonne partie du globe pendant près de trois années.

 

 

Le beau livre de Gillen D’Arcy Wood revisite l’histoire des dérèglements climatiques consécutifs à l’explosion du Tambora en avril 1815. (© La Découverte)

 

 

Il faudra attendre la mise au point d’instruments capables de mesurer les retombées radioactives au temps des essais nucléaires intensifs de la Guerre froide pour que l’on commence à quantifier les aérosols d’origine volcanique dans l’atmosphère, en l’occurrence les sulfates filtrant le soleil. Le 5 avril 1815, dans l’île indonésienne de Sumbawa, le volcan Tambora entre en éruption puis explose, projetant une quantité considérable de particules en altitude jusque dans la stratosphère. Les magmas s’écoulant vers la mer intensifient les nuages lorsque les laves brûlantes entrent au contact de l’eau.

 

La plus dévastatrice éruption volcanique – digne de l’Atlantide et du Vésuve dans les mémoires (celle, pourtant fameuse, du Krakatoa en 1883, aura une magnitude deux fois moindre que celle du Tambora) -, fait environ cent mille morts alentour dans les semaines suivantes. Les conséquences plus lointaines donnent tout autant le vertige, même si elles ne seront expliquées qu’avec les carottes glaciaires pratiquées à partir des années mil neuf cent soixante. L’on découvrira alors qu’une autre éruption majeure d’un volcan resté inconnu avait chargé l’atmosphère de sulfates en 1809 et qu’avec celle de 1815, les années 1810-1819 furent ainsi les plus froides jamais enregistrées avec une baisse de 1 °C de la température sur cette décennie pour l’ensemble du monde, en plein petit âge glaciaire (1250-1850).

 

 

Weymouth Bay est peinte par John Constable (1776-1837) en 1816. Cette huile sur toile (203 X 247 mm) reflète bien l’ambiance crépusculaire de l’année 1816 où le soleil apparaît rarement derrière les amas nuageux, une image romantique par excellence. (© Victoria and Albert Museum)

 

 

Les conséquences climatiques du Tambora furent multiples un peu partout dans le monde, l’ouvrage reconstituant a posteriori la connexion entre autant d’événements et le volcan. En Europe, l’année 1816 fut ainsi marquée par une météo particulièrement tempétueuse (en ce qui concerne la France, non évoquée dans ce livre, où les ingénieurs hydrographes débutent en 1816 leurs levés des côtes dans des conditions bien mauvaises, voir le très intéressant article de Météo-France). Bien que documentés, certains exemples de l’ouvrage de D’Arcy Wood n’échappent pas à des assimilations manifestement abusives, un cumulonimbus dantesque par ci ou un coup de sirocco par là. Les mêmes réserves peuvent à mon avis être apportées à la mise en avant du choléra (né de l’humidité au Bengale, elle-même due aux conséquences de l’éruption) dans les révolutions européennes du XIXème siècle dont les causes sont autrement nombreuses et complexes, tandis que les famines aux quatre coins du monde sont bel et bien en relation directe avec les effets climatiques de l’éruption.

 

Fort pertinent est le parallèle fait par l’auteur, spécialiste de l’art et de la littérature de la période, entre des créations telles que les ciels chargés de William Turner ou le Frankenstein de Mary Shelley (1818) et le caractère crépusculaire de l’année 1816. Les artistes le subissent comme les autres, sinon un peu plus puisqu’ils ont la chance de voyager et qu’ils constatent ainsi le même dérèglement climatique dans les Alpes suisses, en Italie ou en Grande-Bretagne.

 

 

William Turner (1775-1851) sera profondément marqué par l’atmosphère trouble des années suivant l’éruption du Tambora, ici une étude de ciel vers 1816-1818, aquarelle sur papier, l’une des nombreuses contenues dans son carnet d’études de ciel (125 X 247 mm). (© Tate)

 

 

Les météores observés à cette époque sont une aubaine pour la météorologie moderne en train de naître (même s’il faudra encore attendre un peu). Mais il n’est pas exact de considérer que le mauvais temps issu du Tambora en est le déclencheur, les besoins croissants à satisfaire tandis que la révolution industrielle décolle en Grande-Bretagne et que les sciences et techniques sont en plein essor y suffisent amplement. C’est là l’écueil que n’évite pas le livre, tout revisiter à l’aune de son sujet, par un prisme nécessairement réducteur.

 

L’un des chapitres les plus riches est consacré au passage du Nord-Ouest. En effet, la quête effrénée d’une route maritime plus courte vers l’Asie devient centrale à l’Amirauté britannique juste après la fin des guerres de l’Empire, pendant que le Tambora fait neiger dans le Nord-Est des États-Unis les 6 et 7… juin 1816 ! Au même moment, l’Arctique radoucit à la faveur de la circulation globale thermohaline qui réchauffe les eaux autour du Groenland – la circulation méridienne de retournement Atlantique (AMOC pour Atlantic Meridional Overturning Circulation) -, plus intense après l’éruption (sans que l’auteur, soit très clair ni très convaincant sur les liens de causalité, n’y aurait-il pas également une concomitance dans le cycle de l’AMOC ?). Quoi qu’il en soit, la banquise connaît une débâcle aussi soudaine que prometteuse. Dans les colonnes de la prestigieuse Quarterly Review, le télescopage, au sens propre comme au sens figuré, de la propagande pour les expéditions polaires et de la critique virulente de Frankenstein est à cet égard l’un des rapprochements savoureux de ce livre qui en comporte d’autres.

 

 

Bien après les années Tambora, Turner restera le peintre du soleil couchant dans un ciel chargé en particules, ici vers 1840 : Sun Setting over a Lake, huile sur toile, 911 x 1 226 mm. Il sera ainsi non seulement l’inspirateur de l’impressionnisme (notamment de Claude Monet) mais aussi d’une quasi abstraction, comme avec ce coucher de soleil sur un lac. (© Tate)

 

 

Ironie tragique de l’histoire, l’ouverture provisoire de cette fenêtre dans les glaces de l’Arctique aura des conséquences fâcheuses dès qu’elle se refermera à la fin des années 1810 et jusque trente-sept ans plus tard pour l’homme qui mangea ses bottes. Ces pages sont d’autant plus passionnantes à lire au regard du réchauffement climatique en cours et de l’ouverture du passage du Nord-Ouest (à condition de ne pas verser dans l’anachronisme, jamais très loin). L’auteur conclut judicieusement en rappelant les projets de la géo-ingénierie visant à modérer le réchauffement climatique à coups d’aérosols de sulfate injectés artificiellement dans la stratosphère. Les apprentis sorciers feront-ils autant de bruit que le Tambora quand il explosa ?

 

O.C.

 

P.S. Il a construit en bois et composite époxy le trimaran sur lequel il a réalisé un tour de l’Atlantique avec sa compagne, après une belle carrière de Ministe (il avait entre autres terminé quatrième de la Mini-Transat 1997 sur le proto Pierre Rolland, construit en contreplaqué/époxy par Ollivier Bordeau, qu’Alessandro di Benedetto avait ensuite modifié pour son incroyable tour du monde en solo par les Quarantièmes, en 2009-2010). Pierre-Marie Bourguinat, ancien rédacteur en chef adjoint de Voiles et voiliers, a entamé une nouvelle vie débutée par un passage à la prestigieuse école Boulle. Allez voir le site élégant et sobre de sa nouvelle société Craft (ébénisterie créative et agencements sur mesure). Outre le petit bateau qu’il pourrait vous construire, ses meubles et ses aménagements sont superbes. Pierre-Marie a de l’or dans les mains.

 

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La Terreur

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On vient de retrouver le navire de l’homme qui mangea ses bottes. Comme l’a annoncé The Guardian, hier 12 septembre, l’épave de la Terror de John Franklin a été inventée par une équipe de l’Arctic Research Foundation, le 3 septembre 2016, par vingt-quatre mètres de fond dans la baie de la Terreur, au Sud-Ouest de l’île King William, sur la côte Nord du Canada, dans le passage du Nord-Ouest. Elle serait dans un état remarquable.

 

 

C’est bien dans la baie éponyme qu’a été trouvée l’épave de la Terreur (cercle rouge) mais à une cinquantaine de milles au Sud de là où on l’attendait. L’échelle du Grand Nord canadien est ici donnée par la diagonale de l’écran : 1 616 milles. (© Olivier Chapuis /MaxSea Time Zero)

 

 

La Terror et l’Erebus étaient parties de Grande-Bretagne le 19 mai 1845. Au début d’août 1845, elles furent aperçues pour la dernière fois par un européen (les Inuits les virent par la suite, jusqu’à leur naufrage, comme la tradition orale permit de le savoir), puis on n’eut plus de nouvelle des navires commandés par Franklin (mort le 11 juin 1847), ils avaient sombré le 22 avril 1848, pris par les glaces depuis septembre 1846, comme on l’apprendra onze ans plus tard lorsque deux messages seront retrouvés dans un cairn, le 5 mai 1859.

 

 

La cloche de la Terreur sur l’épave qui repose par vingt-quatre mètres de fond. (© Arctic Research Foundation) 

 

 

Aucun des cent vingt-neuf hommes ne reviendra bien que, pour retrouver la plus prestigieuse expédition polaire de l’Amirauté britannique, celle-ci ait envoyé pas moins de cinquante-cinq missions de sauvetage (sans compter les baleiniers qui fréquentaient ces eaux pendant l’été), jusqu’en 1859, à la recherche du neveu du fameux Matthew Flinders, remarquable premier circumnavigateur de l’Australie.

 

 

Lancé en 1813, le HMS Terror (environ 330 tonneaux) eut d’abord une carrière militaire en tant que bombarde avant de participer à des expéditions polaires, la première en 1836-1837 avec George Back dans le Nord de la baie d’Hudson où il fut pris par les glaces (ici), puis manqua couler au retour vers l’Irlande. Il alla ensuite en Antarctique avec James Clark Ross et l’Erebus (1839-1843) puis il fut affecté à l’expédition Franklin en 1845. Il était notamment équipé d’une machine à vapeur provenant d’une locomotive et d’un arbre de transmission avec hélice rétractable. (© DR)

 

 

Après de multiples tentatives tout au long des XIXème et XXème siècles, l’Erebus avait été retrouvée le 7 septembre 2014 dans le détroit de Victoria, près de Cambridge Bay, par onze mètres de fond. La découverte de la Terror à plus de cent cinquante milles au Nord de l’Erebus, mais à une cinquantaine de milles plus au Sud de l’endroit où on la cherchait, vient clôturer une série d’innombrables travaux archéologiques. Elle pose aussi un tas de nouvelles questions pour les spécialistes et les passionnés. La Terreur commence tout juste à parler.

 

 

La double barre à roue de la Terreur telle qu’elle a été découverte sur l’épave le 3 septembre 2016. (© Arctic Research Foundation)

 

 

O.C.

 

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Gaston

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Gaston n’est pas au téléphone mais en route sur l’Atlantique Nord. C’est le septième phénomène cyclonique baptisé de la saison 2016. Celle-ci vient d’être réévaluée à la hausse par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) comme on peut le lire ici.

 

 

Ce 25 août, la prévision de trajectoire laisse espérer que Gaston s’éteindra de lui-même sur des eaux moins chaudes de l’Atlantique Nord. À moins qu’elle stagne au Nord-Ouest des Açores sur la route des Figaro Bénéteau de Douarnenez/Horta (une porte vient d’être créée au cap Finisterre pour anticiper cette éventualité) ou qu’elle revienne vers l’Europe dans la circulation d’Ouest… (© Météo-France)

 

L’on verra aussi avec profit la prévision saisonnière synthétisée par Météo-France Antilles-Guyane que l’on peut télécharger au bas de la page consacrée à l’activité cyclonique en cours. Le tableau des statistiques y présente les prévisions des différentes sources.

 

 

Selon les sources, les prévisions diffèrent quelque peu pour la saison cyclonique en cours. (© Météo-France)

 

Le document est également intéressant parce qu’il rappelle les paramètres (dont l’envers d’El Niño, la Niña) pris en compte pour tenter de prévoir si la saison des cyclones sera ou non intense, autrement dit si l’ACE (Accumulated Cyclone Energy ou Énergie accumulée d’un cyclone) sera élevé ou non. Pour l’heure, celui de Gaston reste assez faible, tant mieux.

 

 

Les principaux facteurs pris en compte pour l’établissement de la prévision sont résumés ici. (© Météo-France)

 

 

O.C.

 

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BB

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Au-delà d’une icône des Trente glorieuses, ces initiales BB sont celles d’un homme né voici deux siècles et demi, auquel j’ai consacré dix ans de ma vie, il y a longtemps. À l’occasion de cet anniversaire que je pouvais difficilement passer sous silence, voici un extrait de mon livre À la mer comme au ciel relatant par quel coup de pouce du destin, assorti de solides connexions familiales, un petit gars des confins de la Champagne pouilleuse monta à Paris pour devenir le père de la cartographie marine moderne.

 

 

L’original de cette miniature lithographiée est dû à l’ingénieur hydrographe Portier, dessinateur de talent au Dépôt général de la Marine. Il  figure Beautemps-Beaupré en 1808, à l’âge de 42 ans. Sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François Beautemps-Beaupré est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps. Il semble (le seul témoignage disponible est très nettement postérieur puisqu’il date de la fin de la vie de Beautemps-Beaupré), que le nom de Beaupré y soit couramment accolé dès l’enfance. C’est ce que l’intéressé lui-même affirmera à plusieurs reprises, notamment en 1831 et en 1848 lors de l’établissement de certificats de notoriété. Ceci se vérifie sur les archives de l’époque, à partir du 11 août 1785, lorsque Fleurieu évoque le “sieur de Beaupré”. Ce surnom est souvent utilisé seul comme un véritable pseudonyme. Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, il arrive à Beautemps-Beaupré de signer Beaupré. Il est aisé d’imaginer combien ce terme maritime plaît au navigateur qu’il est alors devenu. D’autant plus qu’il complète un nom dont la consonance musicale n’a d’égale qu’une symétrie assise sur une composition fleurant bon sa noblesse, d’esprit sinon de sang. Dès l’expédition d’Entrecasteaux, beaucoup de tiers ne le désignent d’ailleurs qu’ainsi et très rarement par son seul patronyme de Beautemps (plutôt réservé aux pièces d’état civil). (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

En Champagne, la mer n’est qu’un lointain souvenir du temps où l’homme n’était pas encore homme. C’est pourtant là que Charles-François Beautemps (ultérieurement dit Beautemps-Beaupré), vient au monde, le 6 août 1766. À peine plus d’une lieue au Nord-Ouest de Sainte-Menehould, au creux du cours sinueux de l’Aisne, se blottit la bourgade de La Neuville-au-Pont, forte de 341 feux et près de 1 200 âmes. Au Nord-Est, sur la rive droite, la forêt de l’Argonne est une invitation aux grandes découvertes de l’enfance. Au Sud-Ouest, en direction du village de Valmy dont le nom claquera à la face de l’Europe alors que Beautemps-Beaupré sera dans l’hémisphère austral, c’est le pays champenois. Ici, les seules côtes sont façonnées par les talus qui sillonnent le plateau du septentrion au midi.

 

Comme le veulent la tradition et de sages précautions, l’enfant est baptisé le jour même de sa naissance par le père Frérion, curé de la paroisse. Le parrain est François Perot et la marraine est la soeur du nouveau-né, Marie-Charlotte Beautemps. Celle-ci mourra jeune et célibataire. L’autre soeur – Marie-Françoise – épousera un maréchal ferrant de La Neuville-au-Pont dénommé Jean-Nicolas Collard. Charles-François est le fils de Jean-François Beautemps (sur son acte de naissance, le patronyme de Charles-François est Beautemps, nom que porte déjà son grand-père paternel, Hubert Beautemps) et de Marie-Claude Collin tous deux âgés de trente-six ans, époux légitimes depuis treize ans et originaires de la même paroisse. Le père de Charles-François en est le chapelier, sa mère appartenant, comme son époux, à une grande famille de cultivateurs. Artisanat et agriculture sont ainsi les deux “ mamelles ” de la famille Beautemps.

 

Des dix premières années de la vie de Beautemps-Beaupré, rien n’est vraiment connu. Seule l’imagination permet de considérer cette petite enfance au sein du foyer paternel, puis peut-être de l’école de la paroisse de Sainte-Menehould, tandis que la famille ne peut envisager une “ éducation supérieure ” pour son fils “ intelligent et laborieux ”. D’un tempérament robuste, Charles-François aime se dépenser physiquement sur les quelques parcelles de vigne et d’arbres fruitiers que possèdent ses parents. Un jour, il joue avec la corde de la cloche paroissiale et tombe. Blessé à la tête il subit “ l’opération du trépan ” réalisée par le chirurgien Buache, un parent surnommé “ la Lancette ” dans le pays (probablement le médecin Philippe Buache). En quelques jours, l’enfant est sur pied. Telle sera du moins la version sculptée par Chassériau, Élie de Beaumont puis l’abbé Buache.

 

 

“ Plusieurs ingénieurs du Dépôt ont été employés dernièrement à lever le plan de l’Escaut. Il vient d’être entièrement mis au net sur une échelle de 6 lignes pour 100 toises et on va le réduire à 2 lignes dans 3 ce qui formera 3 feuilles grand aigle. ” (90 X 61 cm). François-Étienne de Rosily annonce ainsi la réalisation de la première carte levée sur le terrain européen par Beautemps-Beaupré en 1799, après le retour de l’expédition d’Entrecasteaux. Mise en couleurs pour Bonaparte et l’état-major, cette Reconnoissance du cours du Hont ou Wester Schelde (Escaut occidental) depuis Antwerpen (Anvers) jusqu’à l’embouchure résulte de l’assemblage de trois feuilles sur une seule et même toile (1 : 41 200). Le présent titre couvre tout le cours de l’Escaut (stratégique dans la guerre contre la Grande-Bretagne), depuis Anvers en bas à droite (troisième feuille) jusqu’à son embouchure à gauche (première feuille), la portion figurant ici étant à peu près à mi-chemin, avec Terneuse sur la rive gauche et la pointe sud de l’île de Walcheren sur la rive droite, où des amers figurent en perspective. Alors que la carte représente avec une grande précision les nombreux bancs qui parsèment le lit du fleuve, l’avertissement donne des indications sur la nature des fonds et précise que les sondes, en pieds de France, sont rapportées aux plus basses mers d’équinoxe. Signe de la grande importance accordée par Beautemps-Beaupré à la méthode, il donne aussi des précisions sur les instruments employés pour les levés : “ Les opérations principales qui servent de fondement à ce plan ont été faites avec un cercle de réflexion de Borda, construit par le citoyen Lenoir. Les bancs, sondes et hauts fonds ont été fixés au moyens d’opérations faites, tant avec le cercle de réflexion qu’avec un bon sextant. Le détail topographique a été levé au graphomètre. ” Cette carte est aussi l’une des très rares, levées sous le Consulat et l’Empire par Beautemps-Beaupré, qui aient été aussitôt gravées (en 1800), les autres ayant été conservées secrètes au profit des militaires. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Comme souvent dans la vie des hommes, le destin repose sur une rencontre. En 1776, à la faveur d’un séjour estival de Jean-Nicolas Buache, l’existence de celui qui aurait pu ne jamais dépasser les confins de sa vallée natale accroche la vague de l’inconnu. En 1882, l’abbé Buache a encore une vision très concrète de ce qu’aurait pu être l’autre destin de Charles-François Beautemps-Beaupré : “ Beaupré se contentera de cultiver la terre et de travailler à la vigne ou bien, comme tant d’autres de ses compatriotes, il taillera la pierre et s’il le faut, chaque année, au retour du printemps, il quittera lui aussi parents et amis pour aller gagner sa vie dans de vastes chantiers. Puis quand reviendra la saison des pluies et des frimas, il reprendra le chemin du village, rapportant avec bonheur au foyer domestique le fruit de son épargne et de ses labeurs ”. Plus qu’à “ sa physionomie intelligente et expressive [et à...] son regard vif et pénétrant ”, l’intéressé attribue modestement à la douceur de ses cheveux, le fait d’avoir été remarqué par son grand cousin ! Favorisée par la verve du bon abbé Buache, la légende fera le reste.

 

Sous l’Ancien régime, la consécration scientifique s’accommode parfois d’origines modestes et rurales – incultes mais alphabétisées (il ne s’agit évidemment pas ici de misère paysanne) – pour peu qu’elles trouvent protection. Le plus célèbre géodésien du début du XIXème siècle, contemporain de Beautemps-Beaupré, est de ceux-là. Orphelin dès son plus jeune âge et recueilli par un protecteur, Louis Puissant débute comme arpenteur avant d’entamer une brillante carrière d’ingénieur géographe militaire. En outre, même si nombre de grands savants maritimes sont du littoral (Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette est du Havre, Pierre Bouguer du Croisic, Pierre Lévêque de Nantes, Alexis-Marie Rochon de Brest, etc.), il n’est pas toujours nécessaire de voir le jour en bord de mer pour devenir un maître de la science nautique. Nicolas-Louis de La Caille est né en Champagne, Charles Romme à Riom, Étienne Bezout est le fils d’un procureur de Nemours, Jean-Baptiste Degaulle est de Rethel dans les Ardennes… Sans oublier, en ce qui concerne les officiers savants, les origines lyonnaises de l’un des plus grands, Charles-Pierre Claret de Fleurieu.

 

Dans le cas du jeune Beautemps, l’apparence ordinaire du cercle familial champenois ne saurait masquer l’éclatante réussite parisienne de certains de ses membres. Charles-François Beautemps-Beaupré est lié à l’une des plus grandes lignées géographiques du siècle, telle que l’Ancien régime peut en produire par la combinaison des charges étatiques et des liens du sang. Géographe de Louis XIII, Nicolas Sanson est le professeur de Claude Delisle – originaire de Vaucouleurs (à moins de quatre-vingt kilomètres de La Neuville-au-Pont) – qui devient historiographe royal et professeur d’histoire et de géographie du Régent. Son fils aîné, Guillaume Delisle (frère de l’astronome Joseph-Nicolas Delisle) enseigne la géographie au futur Louis XV, tandis que son autre frère, Louis Delisle, joint la Russie à l’Amérique du Nord, avec le Danois Behring, et y laisse la vie (en 1741).

 

Après la mort de Guillaume Delisle, Philippe Buache – qui a commencé des études d’architecture avant de devenir son élève – continue d’exploiter le fonds de la boutique du maître, dont il épouse la fille unique en 1729, année de son entrée au Dépôt des cartes et plans de la Marine comme dessinateur et de sa nomination comme premier géographe du roi. Le contrat de mariage est signé en présence du souverain. La jeune femme meurt sans enfant dès l’année suivante, alors que le titre d’adjoint-géographe est créé pour Buache à l’Académie des sciences (1730). De son second mariage en 1746, avec Elisabeth-Catherine de Mirmont, fille d’un ingénieur des Ponts et chaussées, il n’a pas plus d’enfant, d’où la quasi adoption du neveu Jean-Nicolas Buache. Tous ces honneurs n’empêchent pas le fondateur de la dynastie Buache d’être un homme de terrain – notamment aquatique (déjà dans la famille…), en Manche ou sur les rives de la Seine – et non seulement le grand savant de cabinet qu’on connaît.

 

 

Ce frontispice de la première partie du Pilote français de Beautemps-Beaupré (publié en octobre 1823) offre l’une des très rares gravures représentant les ingénieurs hydrographes au travail, en l’occurrence un ingénieur (Beautemps-Beaupré ?) en train de prendre des relèvements sur une roche à peine émergée, tandis qu’un second note les valeurs sur son cahier de levés. Les opérations de sondages et de positionnement des dangers sont faites dans ces lourds canots à avirons, soumis aux contraintes du vent et du courant (l’homme de sonde est à l’avant). Même si aucun phare n’y apparaît clairement, cette Vue du goulet de Brest est aussi une excellente illustration de l’importance croissante accordée aux amers dont les constructions se multiplient. On distingue ainsi une balise, sur un écueil, un clocher sur la première pointe de terre à gauche, un moulin sur la seconde pointe et deux sémaphores de part et d’autre de l’entrée du goulet, cartographié par Beautemps-Beaupré il y a deux cents ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Lorsque Jean-Nicolas Buache revient au pays en 1776, il a trente-cinq ans, soit vingt-cinq de plus que son cousin Beautemps-Beaupré. À Paris, on l’appelle couramment Buache de la Neuville pour le distinguer de son oncle. Jean-Nicolas est le fils de Bernard Buache, jeune frère de Philippe et agriculteur à La Neuville-au-Pont, et de Marie-Catherine Collin, soeur de Marie-Claude (mère de  Beautemps-Beaupré). Bernard est rentré en Champagne après quelques années passées à Paris, où son père Claude est maître serrurier et bourgeois de Paris au début du XVIIIème siècle. Peut-être faute de travail pour tous dans l’atelier familial. Plus probablement parce qu’il y a une terre à exploiter au village. De Sainte-Menehould où il passe les premières années de sa scolarité, Jean-Nicolas est envoyé chez un parent de sa mère. Il n’a que dix ans lorsque Marc-Dieudonné Collin l’accueille dans sa pension de Picpus. Faute du soutien immédiat de son oncle, il y reçoit – ainsi qu’au collège – l’essentiel de sa formation, avant d’être enfin admis chez Philippe Buache à la fin de son adolescence. Tandis qu’il devient professeur dans l’institution de Collin, son oncle lui ouvre les portes d’une grande dynastie géographique.

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas assiste régulièrement Philippe à Versailles. Philippe Buache est le professeur de géographie des enfants du Dauphin (Louis, 1729-1765) depuis 1755. Le duc de Berry (futur Louis XVI, né le 23 août 1754), le comte de Provence (futur Louis XVIII, né le 17 novembre 1755) et le comte d’Artois (futur Charles X, né le 9 octobre 1757), trois rois en devenir, se trouvent ainsi les élèves de la famille Buache et s’en souviendront lorsque Beautemps-Beaupré sera devenu le premier hydrographe de France. Sans doute influencé par la passion de son grand-père pour l’astronomie et la cartographie, laquelle fut très précoce, le futur Louis XVI manifeste déjà son intérêt pour la géographie et la mer. Grâce aux maquettes du dessinateur brestois Nicolas Ozanne, chargé de son éducation maritime, un parfum d’océan plane sur le grand canal de Versailles. Philippe Buache meurt en 1773 alors que l’éducation des enfants de France est terminée. Elle vaut une pension annuelle de cinq cents livres à Jean-Nicolas, “ géographe ordinaire du roy, [...] accordée sur le Trésor royal, par brevet du 27 octobre 1773, en considération de ses services , comme ayant été chargé, sous les ordres du [...] précepteur du roy, de la composition des cartes qui ont servi aux études de Sa Majesté et des princes ses frères ”, cette faveur étant confirmée le 1er janvier 1780.

 

Les fonctions de Jean-Nicolas Buache sont importantes lorsque Charles-François prend avec lui la route de la grande ville. L’alcoolisme du père Beautemps aurait conduit la famille à prendre cette décision mais ce témoignage n’est pas très sûr lorsqu’il fait du père un vigneron. De là à penser, parce que Jean-François Beautemps possède effectivement de la vigne, que l’ivrognerie coule de source… (cela dit, il existe peut-être bien une fêlure relative à la petite enfance de Beautemps-Beaupré, laquelle pourrait expliquer aussi la destruction de ses souvenirs par le feu, à la veille de sa mort).

 

L’adolescent est accueilli à Paris par la femme du grand cousin. Celle-ci est très vite adoptée comme une vraie mère. Le couple considère Charles-François tel l’enfant qu’il n’a pas eu. La vie s’organise alors autour de la boutique de la rue des Noyers Saint-Jacques – dans la paroisse Saint-Séverin – héritée de Philippe qui la tenait lui-même de Guillaume Delisle. Celle-ci est installée en plein quartier des marchands d’estampes, sis autour de la rue Saint-Jacques, parce que les imprimeurs en taille douce sont eux mêmes établis à deux pas de là, rue de l’Université. Parmi les cartes et les plans qui envahissent le moindre recoin, l’enfant est immédiatement à l’école du globe. Au-delà de la légende dorée, le premier contact avec la géographie est plus physique qu’intellectuel, ne serait-ce que par le classement et l’entretien quotidiens de ces piles impressionnantes…

 

 

Ce portrait fait partie d’une série officielle destinée à illustrer toutes les grandes figures de l’Institut royal de France. Réalisée par Auguste Lemoine et éditée par Lemercier en 1823, la lithographie est tirée du portrait dessiné par Julien Boilly, en 1821, alors que Beautemps-Beaupré a cinquante-cinq ans. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

 

Dès son arrivée dans la grande cité, Charles-François rend aussi de fréquentes visites au Dépôt des cartes et plans de la Marine, dont le nouvel Entrepôt général est confié à Buache quelques semaines plus tard. Bien que tardive, la spécialisation hydrographique de Jean-Nicolas Buache est un signe supplémentaire du destin de son petit protégé. Elle intervient l’année même de l’accueil de Charles-François (lequel n’est pas un hasard, vu le surcroît de travail au magasin).

 

Néanmoins, les leçons prodiguées à l’élève comportent de larges pans de cette géographie classique que Jean-Nicolas affectionne tant. Elles sont l’oeuvre d’un compilateur, d’un homme de cabinet dans la grande tradition des Delisle et des Buache. L’adolescent a peut-être pour manuel L’enfant géographe de Jacques-Nicolas Bellin ou les toutes récentes Considérations générales sur l’étude et les connoissances que demande la composition des ouvrages de géographie de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1777), “ véritable méthodologie cartographique ” selon Numa Broc (il convient d’ajouter de cabinet).

 

Ou bien, plus vraisemblablement, Beautemps-Beaupré utilise-t-il l’ouvrage de son cousin ? Lequel n’est autre que la leçon dispensée par Jean-Nicolas à Picpus (rédigée de 1769 à 1772), là-même où celui-ci avait suivi les cours de Collin. Cette Géographie élémentaire, qui paraît en 1772, se décompose en une première partie consacrée aux principes de base de la “ géographie astronomique ”, de la “ géographie physique ou naturelle ” et de la “ géographie politique et historique ”, toute la seconde partie proposant une description du monde. Contrairement à Philippe Buache, Jean-Nicolas place en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques. Une évolution qui ne peut que renforcer le caractère de précision dans la formation scientifique de Beautemps-Beaupré. Beaucoup plus que le fonds géographique de la famille, au sens matériel du terme, celle-ci est le plus précieux et unique capital d’un enfant “ né dans la classe la plus indigente, sans fortune et sans autre ressource que l’éducation qu’il a reçue ” (le texte est écrit dans le contexte de la Révolution et Buache insiste sur le caractère désargenté de la famille).

 

Une fois de plus, la protection – quand elle n’est pas familiale, elle est relationnelle et transcende bien souvent l’appartenance sociale – tient lieu d’apprentissage. François de Dainville le souligne parfaitement : “ Au XVIIème siècle, pendant la première moitié du siècle [suivant], et même au-delà, la formation des “géographes” de tous ordres s’est essentiellement faite sur le tas, par tradition familiale ou corporative. [...]. Tel est le mode habituel de formation des cartographes de toute espèce. Formation pratique “sur le tas”, préparée dans le meilleurs cas, par une initiation théorique reçue au collège en suivant un cours de mathématiques ou dans des leçons particulières ”.

 

 

(© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

 

Bien qu’issu d’aucun collège, Beautemps-Beaupré est dans la lignée d’un d’Après de Mannevillette formé par Guillaume Delisle, d’un Méchain protégé de Lalande, d’un Messier débutant avec Joseph-Nicolas Delisle, et de tant d’autres savants en dehors du domaine spécifique de l’astronomie et de l’hydrographie. Il n’est pas plus dans la norme – certes récente – puisqu’il n’intègre pas les grandes écoles apparues depuis le milieu du siècle. Malgré l’époque tardive, ce n’est guère anachronique dans la mesure où l’enseignement de l’hydrographie, au sens moderne du terme, reste à inventer. Guère connue dans le détail (en dehors du cours déjà évoqué), son éducation géographique est forcément de premier choix, grâce à l’élite qu’il côtoie. Comme celles de Philippe puis de Jean-Nicolas Buache avant lui. Le parallèle est d’ailleurs frappant entre les trois enfances au sein d’une famille qui oscille entre la Champagne et Paris. Le dessin planimétrique occupe certainement une place prépondérante dans son activité quotidienne. Toute sa vie, à partir de l’expédition d’Entrecasteaux, il fera des esquisses de côtes (vues de profil et du dessus) avant ses cartes. Quant à l’art du terrain, l’intelligence et le talent devront l’inventer à partir des bases théoriques…

 

O.C.

 

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Prise de bec

Par

 

Il y a deux cents ans, à l’été 1816, les ingénieurs hydrographes débutaient une tâche immense, la refonte complète des cartes des côtes de France suivant les nouvelles méthodes de l’hydrographie moderne inventées par Beautemps-Beaupré. Les cartes marines ainsi produites dureraient dans le portefeuille du Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) jusqu’à l’introduction du GPS civil en 1989.

 

 

Figurant les grands triangles basés sur les points primaires, la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (1 : 1 234 670 environ à 46° N,  59,5 X 42,5 cm, ici le quart Nord-Ouest) paraît en 1829 au Dépôt général de la Marine, en tête de l’ouvrage de Beautemps-Beaupré intitulé Exposé des travaux relatifs [aux...] côtes occidentales de France. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Outre le zéro observé sur l’échelle de marée du port de Brest qui fut retenu cet été là comme zéro hydrographique et qui est resté en vigueur jusqu’au 1er janvier 1996, les levés des cartes furent précédés d’une mesure indispensable sur le littoral. Dirigée par Pierre Daussy (1792-1860) de 1816 à 1829, puis Pierre Bégat (1800-1882) de 1830 à 1839, la triangulation des côtes débuta à la tour de Crozon, en direction de la Loire.

 

Ce fut le gage de la précision, en latitude et en longitude, des points principaux et secondaires sur lesquels furent dressées les cartes. Une seule position absolue (en latitude et en longitude) suffit alors pour démarrer les triangles depuis Brest jusqu’à la frontière espagnole. À partir de celle-là, deux canevas de points relatifs (ou positions relatives les unes aux autres) furent constitués par triangulation.

 

 

Le Plan du port du Conquet (1 : 14 600, 23 X 31,5 cm, ici la minute finale) est levé dès l’été 1816 par Beautemps-Beaupré. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009) 

 

 

Un premier réseau – dit de points primaires – fut établi pour l’ensemble du littoral, par une triangulation principale de grands triangles. Tandis que ce réseau primaire progressait le long de la côte, un maillage affiné du terrain se mit en place à l’arrière. À chaque portion de rivage, correspondait un réseau de points secondaires, liés par des petits triangles, nécessaires pour le levé des détails de la côte. Alors que les points primaires débordaient largement dans l’intérieur des terres, ces points secondaires furent essentiellement des amers visibles de la mer.

 

Offrant un point de vue d’autant plus apprécié que la côte était basse, toutes les constructions existantes furent utilisées : clochers – édifices remarquables les plus nombreux alors que le balisage était encore très peu développé -, moulins à vent, tours, phares, sémaphores… tout ce qui se dressait était bienvenu. On construisit aussi des signaux artificiels, telles ces pyramides blanches qui subsistent aujourd’hui en de nombreux points du littoral (même si beaucoup de signaux seront détruits ce qui posera des problèmes aux successeurs pour se caler sur ses triangles ou les corriger).

 

 

Un tableau des triangles accompagne la Carte trigonométrique des côtes occidentales de France (image 1 ci-dessus). En dépit d’une petite erreur initiale sur la longitude de Crozon déduite de celle de Brest, ce travail sera salué par les géodésiens du XIXème siècle. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

La triangulation secondaire fut également rattachée à la triangulation principale, les points primaires visibles depuis des points secondaires, étant systématiquement relevés. Les deux réseaux furent ainsi liés entre eux. D’Ouessant à la frontière espagnole, Pierre Daussy établit entre 1816 et 1826 inclus, la position de 368 points géodésiques dont 111 points primaires.

 

En 1844, entre Dunkerque et Nice (exclue), les côtes de France comptaient plus de 1 400 positions définies avec précision, grâce à ce double réseau géodésique. Qu’il s’agisse des points primaires ou des points secondaires, cette densité du maillage par triangulation assurait non seulement les positions absolues (latitude-longitude) de la carte, plus fiables que celles résultant d’observations astronomiques, mais aussi son dessin. À cet effet, des jalons placés sur tous les points saillants du rivage (ou points de station intermédiaires) furent relevés depuis les points secondaires.

 

 

Mise au propre par Charles-Louis Gressier à partir de 1849, cette minute définitive de la feuille de l’île d’Ouessant (1 : 14 400, 71 X 100 cm) pour la Carte particulière des côtes de France. Partie septentrionale du chenal du Four et environs de l’île d’Ouessant est construite sur les levés effectués par Beautemps-Beaupré dès l’été 1816. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009)

 

 

Outre le positionnement précis d’un nombre considérable d’amers et de sondes, le bilan des récifs découverts ou reconnus par Beautemps-Beaupré et ses hommes fut tout de suite impressionnant, dès l’été 1816, à l’instar de la basse de l’Iroise, levée le 29 juillet, ou de la reconnaissance du passage du Petit Léac’h qui offrit un accès plus rapide au goulet de Brest par le Sud.

 

Cela se passait cent cinquante ans après la création de l’Académie des sciences dont on célèbre cette année le trois cent cinquantième anniversaire (1666). Celle-ci fut à l’origine de la première carte de France dont le tracé des côtes s’approchait de celui que l’on connaît aujourd’hui. Déjà, la Bretagne y redressait le bec.

 

O.C.

 

P.S. Les archives du SHOM (auxquelles appartiennent les deux cartes manuscrites ci-dessus) vont être numérisées et seront mises en libre accès sur internet : à lire ici. C’est une excellente nouvelle. Je me réjouis d’appartenir à la génération charnière des historiens qui auront travaillé sur les originaux – plaisir incomparable des sens (regarder mais aussi sentir et toucher ces documents dont certains n’avaient plus quitté leurs cartons depuis que leurs créateurs les y avaient remisés) -, et qui bénéficient désormais de la puissance du numérique. Un peu comme d’avoir connu la gonio et le sextant avant de passer au Satnav et au GPS.

 

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