Skip to Content

Deuxième bureau

Par

 

Dans mon précédent article, j’appelais de mes voeux la mise en ligne des Annales maritimes et coloniales. Le Bureau des longitudes vient juste de le faire pour les procès-verbaux de ses séances tenues entre 1795 et 1932. Deuxième bureau numérique, ces manuscrits constituent 22 000 fichiers consultables non seulement en mode Image – où le papier et l’encre fleurent bon le XIXème siècle -, mais aussi en mode Texte, précieux pour des recherches avancées sur tel ou tel pan précis de la question, par exemple en ce qui concerne la science nautique (pour l’instant, ce mode Texte n’est disponible que jusqu’en 1853 inclus, le reste est en cours de transcription).

 

Créé le 25 juin 1795, le Bureau des longitudes – tandis que le problème de la longitude à la mer, solutionné depuis à peine plus de trente ans, n’était pas encore maîtrisé par tous les navigateurs au long cours -, fut notamment chargé de la rédaction de la Connaissance des temps en lien direct avec la question du méridien origine. Le bureau qui est installé de nos jours dans les locaux de l’Institut, quai Conti, avait alors sous sa responsabilité l’Observatoire de Paris.

 

 

Daté du 18 Messidor an III de la République (5 juillet 1795), le premier procès-verbal du Bureau des longitudes, établi le 7 Messidor an III de la République (25 juin 1795), est signé de haut en bas par Borda, Lalande, Lagrange, Laplace, Caroché et Buache. (© Bureau des longitudes)

 

 

Parmi les dix membres fondateurs du Bureau des longitudes – dont nombre ont déjà été évoqués dans ce blog comme le rappellent les liens ci-après (mais j’ai déjà utilisé pour d’autres l’appellation « hommes brillants ») -, il y eut d’abord des astronomes, avec Joseph-Jérôme Lefrançais de Lalande et Pierre-Simon de Laplace dont on connaît le rôle majeur dans l’histoire de la compréhension de la marée. Laplace a également été l’un des fondateurs du système métrique décimal, comme Jean-Baptiste Delambre qui s’est aussi beaucoup investi dans la mesure de la méridienne avec Pierre-François Méchain, faisant oeuvre de géodésiens. Méchain fut par ailleurs le seul véritable ingénieur hydrographe de terrain avant la Révolution française, ainsi que je l’ai raconté dans mon livre À la mer comme au ciel.

 

Il a notamment assisté un autre membre fondateur du Bureau des longitudes, Jean-Dominique II Cassini, lors de la mesure de différence de longitude entre les méridiens origine de Paris et de Greenwich. Cette opération remarquable fut réalisée avec le tout nouveau cercle astronomique de Jean-Charles de Borda. Borda que l’on retrouve parmi les dix premiers sociétaires du bureau, tout comme le circumnavigateur Louis-Antoine de Bougainville. Restent le mathématicien Joseph-Louis Lagrange, le fabricant d’instruments d’optique Noël-Simon Caroché et le géographe Jean-Nicolas Buache auquel j’ai consacré une partie du livre précité.

 

Né à La Neuville-au-Pont (actuel département de la Marne), le 15 février 1741, Jean-Nicolas Buache (souvent appelé à l’époque Buache de la Neuville) était le neveu du géographe du Roi, Philippe Buache, gendre et successeur du géographe Guillaume Delisle. Jean-Nicolas fut envoyé à Paris, en 1751, chez son parent Marc-Dieudonné Collin, qui tenait une pension à Picpus. Dans cet établissement privé d’enseignement secondaire – tel qu’il en existait beaucoup en marge des collèges, dans les faubourgs parisiens au XVIIIe siècle – la direction était assurée par un maître répétiteur, agréé par l’Université. Buache y reçut l’essentiel de sa formation, avant d’y enseigner lui-même et d’être admis chez son oncle Philippe.

 

 

Jean-Nicolas Buache est le seul géographe parmi les dix membres initiaux du Bureau des longitudes. La géographie de position est alors en plein essor, toutes les cartes marines et terrestres devant être corrigées des longitudes qu’on ne cesse de calculer ou de recalculer avec précision. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

À partir du 1er janvier 1762, Jean-Nicolas l’assista régulièrement à Versailles, en dressant les cartes pour les leçons aux futurs Louis XVI, Louis XVIII, et Charles X. Après la mort de Philippe, le 24 janvier 1773, son neveu hérita de sa boutique parisienne et en racheta le fonds géographique. Jean-Nicolas venait de publier sa Géographie élémentaire, cours qu’il avait dispensé à Picpus. Il y plaçait en tête des préoccupations géographiques, l’astronomie et les mathématiques, renouvelant ainsi le point de vue de son oncle.

 

S’intéressant dès cette époque au passage du Nord-Ouest, il perpétuait une longue tradition familiale des Delisle et des Buache, non sans répéter quelques errements. Ces grandes questions géographiques – marquées d’arrière-pensées géostratégiques, d’ego et de prestige national, souvent dans le cadre d’une rivalité franco-britannique (sans oublier le renseignement pur et simple qu’évoque le titre de ce billet) -, étaient alors au coeur de ses préoccupations, à l’instar des îles Salomon, sur lesquelles il communiquait à l’Académie des sciences en janvier 1781 et polémiquait encore lorsque Fleurieu – à la fois novateur et génial, et dont il était très proche -, reprit le sujet en 1790.

 

Buache était entré en 1775 au Dépôt des cartes et plans de la Marine (l’actuel Service hydrographique et océanographique de la Marine, le SHOM), dont il gérait l’Entrepôt général pour la vente des cartes et des ouvrages, dès sa création le 30 septembre 1776. Il fut ingénieur hydrographe en chef le 1er octobre 1779 et garde adjoint (vice-directeur administratif et financier) en mai 1780, revendant, le 5 juin, son fonds géographique à Jean-Claude Dezauche (il lui céderait aussi l’Entrepôt général, la même année).

 

En 1782, après la mort de Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, Buache le remplaçait à l’Académie des sciences et devenait à sa suite, premier géographe du roi. Il serait le dernier à porter ce titre prestigieux. Nommé professeur de géographie du Dauphin en février 1783, il fut chargé, au printemps 1785, de la préparation des cartes de Lapérouse, avec Charles-François Beautemps-Beaupré comme dessinateur (Buache et Beautemps-Beaupré étaient deux fois cousins, par leurs mères qui étaient soeurs – Marie-Claude et Marie-Catherine Collin – et par la seconde femme de Jean-Nicolas, Marie-Louise Collin, fille d’un frère de leurs mères, Bernard Collin). En y incluant les Collin, cette lignée Buache (Delisle) / Collin / Beautemps-Beaupré s’affirmait ainsi comme l’une des plus importantes dynasties de géographes, où la transmission du savoir se faisait essentiellement en famille.

 

 

Pour illustrer les instructions de Fleurieu à Lapérouse, rédigées pour le compte de Louis XVI, la carte manuscrite de l’océan Pacifique a été dressée par Jean-Nicolas Buache en 1785, puis dessinée par Beautemps-Beaupré sous sa direction au 1 : 10 000 000. Compilant l’état des meilleures connaissances du Pacifique après les trois voyages de Cook dont les routes figurent, elle est en trois sections – septentrionale (ici, format original : 62,5 x 182 cm), équatoriale et australe -, de deux feuilles chacune, soit six feuilles format grand-aigle pour l’ensemble. Cinq exemplaires de la carte ont été réalisés. Ils sont destinés à Louis XVI, au ministre de la Marine de Castries, à Fleurieu, à Lapérouse et à Fleuriot de Langle, les commandants des deux navires de l’expédition. (© Bibliothèque nationale de France)

 

 

Jean-Nicolas Buache fut donc le seul géographe parmi les dix premiers membres du Bureau des longitudes. La même année 1795, il devint professeur de géographie à la jeune École normale, et membre de l’Institut. Malgré quelques difficultés sous la Terreur, il fut confirmé, le 26 août 1795, dans ses fonctions d’hydrographe de la Marine et de conservateur du Dépôt. Jusqu’à sa mort, le 21 novembre 1825, celui qui publia relativement peu mais eût une activité influente dans les institutions (il imagina la future Société de géographie dès 1785), fut ainsi le garant de la continuité du service hydrographique de la France, notamment dans la gestion du portefeuille cartographique et la qualité de la gravure. Dans ce domaine, avec Étienne Collin, comme dans d’autres secteurs du Dépôt, il avait imposé des membres de sa brillante tribu. Un véritable deuxième bureau.

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Dans les Annales

Par

 

Il y a deux cents ans, en janvier 1816, naissait la première revue nautique française, les Annales maritimes et coloniales. On la doit à Louis-Marie Bajot (1775-1855 environ). Grâce à son initiative, cet administrateur sera chargé des bibliothèques de la Marine dès 1821. Il sera officiellement nommé conservateur de celle du ministère, en 1837, en cet Hôtel de la MarineMaupassant s’ennuiera tant, entre la rue Royale et la place de la Concorde. L’état-major vient d’en partir pour Balard. Bajot y supervisera toutes les autres bibliothèques de la Marine et des Colonies en France, avant d’en être promu conservateur général en 1843. Il sera mis à la retraite en 1848.

 

La revue se composait d’emblée de deux volumes in-octavo par année. Le premier en était la “ partie officielle ”, publiée annuellement jusqu’au 31 décembre 1847, date de la dernière parution (il y eut deux volumes officiels en 1827 et en 1830). Pour la période 1809-1815, un récapitulatif fut publié rétroactivement en 1818, faisant suite au Recueil des lois relatives à la Marine et aux Colonies qui avait traité des années 1789-1808.

 

 

Frontispice du premier volume (partie officielle) des Annales maritimes et coloniales paru en janvier 1816. (© DR)

 

 

Cette partie officielle des Annales maritimes et coloniales rassemble les “ lois et ordonnances royales, règlements et décisions ministérielles ”. Elle constitue un instrument irremplaçable pour toute recherche relative aux législations et réglementations concernant la marine au sens large, dans la première moitié du XIXème siècle. Des tables récapitulatives en ont été publiées, en 1843, pour la période 1809-1841, et en 1851, pour les années 1842-1847. À partir de 1848, la partie officielle des Annales maritimes et coloniales sera remplacée par le Bulletin officiel de la Marine.

 

Mais c’est surtout la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales que l’on peut considérer comme la première véritable revue nautique française diffusée à l’échelle nationale. Pendant toute la première moitié du siècle, elle dispense de l’information maritime en général – d’un point de vue “ encyclopédique ” selon le souhait de son rédacteur -, et des renseignements pour la navigation en particulier, tels que des Instructions nautiques ou des Avis aux navigateurs.

 

Même si les articles ne sont pas des communications du gouvernement (contrairement à la partie officielle), l’État encourage la diffusion de la partie non officielle auprès des navigateurs de la Marine marchande et de la pêche, par le biais des chambres de commerce en France et des consuls de France à l’étranger. Outre des récits maritimes – que l’on pourrait assimiler au “ Ça vous est arrivé ” de Voiles et voiliers et dont j’ai déjà donné des extraits à propos d’un orage dantesque -, les mutations scientifiques et techniques constituent l’essentiel des sujets (y compris les plus triviales comme le branle-bas). Ils fournissent des indications précieuses, non seulement sur le développement des théories et des pratiques par les élites, mais aussi sur leur utilisation par la masse des marins.

 

 

Le tout premier article du premier volume de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales de janvier 1816 est la reproduction des Instructions du génial et considérable Fleurieu à Lapérouse, datées du 26 juin 1785. Cela témoigne du traumatisme qu’a laissé dans les mémoires la perte de l’expédition, survenue vers le 10 juin 1788. Même si Louis XVI n’a probablement pas demandé des nouvelles de Lapérouse au pied de l’échafaud, la Révolution française n’a pas effacé le souvenir de cette catastrophe nationale. (© DR)

 

 

Jusqu’au 31 décembre 1847 inclus, date de sa dernière parution, cette partie non officielle – dont la parution est mensuelle en fascicules -, se compose chaque année d’un volume in-octavo, doublé en 1822 puis triplé après 1843 (voire quadruplé ou quintuplé), soit un total de soixante-huit volumes (tables exclues). Des tables analytiques existent mais elles sont incomplètes. La première est parue en 1844, pour la période 1816-1841, et la seconde en 1851, pour les années 1842-1847.

 

À partir du 1er juillet 1843, la partie non officielle est séparée en deux sections, respectivement intitulées Sciences et arts et Revue coloniale. La première de ces sections est réactivée dès 1849 : l’éditeur Paul Dupont décide d’en reprendre le principe afin d’évoquer tout ce qui touche à la marine et à la navigation. Ainsi naissent au début de 1849 les Nouvelles annales de la Marine et des Colonies. Leur périodicité est mensuelle et les articles sont reliés en deux volumes chaque année. En 1859, elles deviennent Nouvelles annales de la Marine et revue coloniale (jusqu’en 1862) puis Nouvelles annales de la Marine en 1863-1864, l’ensemble totalisant trente-deux volumes sans table.

 

 

Dans le volume de 1828 de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales paraissent les toutes premières nouvelles de la découverte des restes de l’expédition Lapérouse à Vanikoro par le Britannique Peter Dillon, en septembre/octobre 1827. Quarante ans après le naufrage, le sujet passionne encore tous ceux qui s’intéressent à la mer. Nombre d’articles suivront dans les Annales maritimes et coloniales sur ce feuilleton à rebondissements qui occupe toujours la presse et l’édition de nos jours. (© DR)

 

 

Quant à la Revue coloniale, apparue à l’arrêt des Annales maritimes et coloniales, elle survit jusqu’en 1858, avant de devenir la Revue maritime et coloniale en 1861 puis, après 1896, la Revue maritime jusqu’en 1971. Ces titres successifs masquent une revue généraliste de marine.

 

Enfin, la cartographie marine est traitée, dès 1848, par les Annales hydrographiques, après l’avoir été dans la section Sciences et arts de la partie non officielle des Annales maritimes et coloniales. Une première série comprend les volumes I-XLI, de 1848 à 1878 (les Avis aux navigateurs en sont détachés en 1856). Une deuxième série va de 1879 à 1916 et comporte des volumes numérotés de I à XXXVI. Une troisième série commence en 1917 et une quatrième en 1950. Le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) continue de les éditer aujourd’hui et l’on peut les lire en ligne ici ainsi que les sommaires de nombre des volumes d’archives des Annales maritimes et coloniales. Celles-ci ont été numérisées intégralement et j’espère que le SHOM les mettra prochainement à disposition du public dans leur totalité.

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

Vous avez dit Pacifique ?

Par

 

El Niño oblige, l’année 2015 a été celle de tous les records en matière de cyclones dans l’océan Pacifique. Depuis la mi-décembre, le phénomène est arrivé à pleine maturité sur le Pacifique équatorial, le centre de celui-ci étant tout particulièrement surveillé. Cette zone est appelée “ boite Niño 3.4 ” par les climatologues et les océanographes. L’anomalie de température de la mer en surface y a temporairement dépassé +3 °C à la fin novembre, pour une moyenne sur le mois de +2.9 °C. Alors qu’il devrait commencer à décroître, El Niño version 2015-2016 est ainsi au niveau record de l’édition 1997-1998, jusqu’ici la plus intense depuis qu’on a commencé les mesures dans les années 1950.

 

 

Cette carte montre l’anomalie de température de surface de l’océan (Sea surface temperature ou SST) pour le mois de novembre 2015, en degrés Celsius (échelle de couleur allant de -4 °C à +4 °C pour cette anomalie par rapport à la normale). El Niño est parfaitement visible dans l’Est et le centre du Pacifique, à cheval sur l’équateur. La boite Niño 3.4 sert à la surveillance du phénomène. (© Mercator Océan)

 

 

El Niño évoquait à l’origine l’incursion d’eau chaude que l’on  observa très tôt dans l’Histoire, à Noël (au solstice de l’été austral), le long des côtes du Pérou et de l’Équateur, El Niño désignant en Espagnol l’enfant Jésus. Lorsqu’on a su l’expliquer, le terme a ensuite été utilisé pour nommer plus largement le phénomène climatique correspondant au réchauffement accentué des eaux de surface le long de l’Amérique du Sud, là où agissent en temps normal les remontées d’eau froide (upwelling).

 

Celles-ci sont d’autant plus actives que l’alizé de Sud-Est est bien établi sur la face septentrionale de l’anticyclone de l’île de Pâques. Les eaux chaudes à la surface du Pacifique Sud sont alors entraînées vers l’Ouest et remplacées le long du Pérou et du Nord du Chili par des eaux venues des profondeurs. Si le phénomène est particulièrement marqué et que sévit au-dessus des eaux anormalement froides et sur la côte proche un air descendant et sec, on parle de La Niña, par opposition à El Niño.

 

Lorsque l’anticyclone de l’île de Pâques s’affaiblit, l’alizé s’essouffle voire se renverse. Les eaux chaudes de surface, réchauffant un air ascendant qui donne nuages et précipitations, refluent de l’Ouest vers l’Est. Ce phénomène qui se produit selon un cycle irrégulier allant de 2 à 7 ans, commence en milieu d’année lorsque le soleil est au zénith sur l’équateur et il peut durer de 6 à 18 mois même s’il atteint son apogée vers Noël, d’où le maintien du nom. Les derniers épisodes d’El Niño ont eu lieu en 1997-1998, 2002-2003, 2004-2005, 2006-2007, 2009-2010 et 2015-2016 en cours.

 

Si l’influence d’El Niño est planétaire – tant au niveau climatologique que météorologique -, elle est immédiate et directe sur la formation des cyclones. Lorsque la température de surface de la mer dépasse 27 °C, tandis que survient au-dessus, de l’air relativement froid, générant une très forte instabilité dans de l’air déjà très humide (dû notamment à une forte évaporation), les conditions de la naissance d’un éventuel futur cyclone sont réunies (elles le sont par le bas, contrairement à une tempête de zone tempérée qui naît, par le haut, des perturbations d’écoulement des courants-jets).

 

D’énormes cumulonimbus se forment ainsi au-dessus de l’océan. Ils transportent la chaleur en altitude par convection. La forte humidité y assure une condensation qui libère de la chaleur. D’où un gradient de pression d’origine thermique, entre l’extérieur et l’intérieur du nuage. Ainsi naît une dépression à centre chaud. Sous l’effet conjugué de la force de Coriolis, un tourbillon apparaît au coeur de la colonne nuageuse, créant une importante force centrifuge, compensée par une nouvelle baisse de pression, d’origine dynamique, encore plus forte.

 

C’est ce qui arrive avec El Niño dans la moitié Est du Pacifique Nord dont l’activité annuelle suivie par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) est visible ici (tandis qu’avec seulement 11 phénomènes cycloniques baptisés, la saison a été modérée en Atlantique Nord dont on peut consulter le rapport d’activité de la NOAA ici pour l’annuel et là pour les rapports mensuels, la synthèse mensuelle des deux bassins étant ici). Les eaux chaudes en surface s’étendant vers l’Est du Pacifique équatorial, les tempêtes tropicales et les ouragans se forment alors beaucoup plus à l’Est qu’en temps normal.

 

En 2015, 26 ouragans majeurs – c’est-à-dire de catégorie 3 à 5 – ont existé pour tout le Pacifique, contre 13 en moyenne chaque année. Dans sa moitié Est (par rapport à l’antiméridien), on dénombre 18 phénomènes cycloniques baptisés, dont 13 cyclones parmi lesquels 9 sont devenus des ouragans majeurs (catégorie supérieure ou égale à 3), ce dernier chiffre étant une première depuis le début des statistiques de la NOAA en 1971.

 

 

La carte 2015 des phénomènes cycloniques baptisés pour l’Est du Pacifique Nord recense 18 trajectoires, du 28 mai au 28 novembre, chacune avec la position de l’oeil à 00h00 UTC (point noir) et 12h00 UTC avec la date (point blanc). En vert, le phénomène n’est encore qu’une dépression tropicale, en jaune il est devenu tempête tropicale, en rouge il se fait cyclone (ouragan, hurricane en anglais) et en magenta ouragan majeur. (© NOAA)

 

 

Même première dans le Pacifique central où l’on compte 14 phénomènes cycloniques baptisés, dont 8 cyclones parmi lesquels 5 sont devenus des ouragans majeurs. On a même vu trois de ces derniers sévir en même temps à l’Est de la ligne de changement de date (International Date Line) ! Cela n’avait jamais été enregistré dans les archives…

 

Rappelons que sur l’échelle de Saffir-Simpson, la catégorie 1 regroupe les cyclones dont le vent soutenu (vent moyenné sur une minute) est entre 119 et 153 km/h (arrondi à la fourchette 64-82 noeuds), la catégorie 2 entre 154 et 177 km/h (83-95 noeuds), la catégorie 3 entre 178 et 208 km/h (96-112 noeuds), la catégorie 4 entre 209 et 251 km/h (113-136 noeuds) et la catégorie 5 au-dessus de 252 km/h (137 noeuds).

 

Le doublement des ouragans majeurs par rapport à la moyenne de tout le Pacifique s’explique essentiellement par la part importante prise par l’Est de celui-ci. Or, indépendamment d’El  Niño et au niveau global des zones intertropicales de la planète, on sait que le réchauffement climatique n’entraîne pas une augmentation du nombre de cyclones mais bel et bien celui des super cyclones, ceux de catégorie 5 (voir la série Cyclones et cycle, épisodes 1, 2 et 3). Le Pacifique n’a pas fini de ne plus l’être.

 

O.C.

 

 

Le 23 octobre 2015 à 01h45 UTC, le super cyclone Patricia (n° 16 de la carte précédente) est par 16° 05′ N / 106° 10′ W. Avec un oeil à 879 hPa – contre 870 hPa pour le typhon Tip qui détient toujours le record -, et un vent soutenu maximal de 174 noeuds dépassant les 168 noeuds de Tip en 1979 dans le Pacifique Ouest, Patricia qui a frappé le Mexique est le plus puissant cyclone jamais mesuré dans l’Est du Pacifique. (© NOAA)

 

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Les cow-boys, l’Indien, la com’ et le shérif (suite et fin)

Par

Cette fois, l’océan Indien est bien dans le sillage (voir l’article précédent) et le record est effectivement atomisé. D’abord avec Spindrift 2 qui a doublé la pointe Sud de la Tasmanie ce samedi 12 décembre 2015 à 08h39 UTC, par 146° 49’ E et 50° 13’ S, avec un record de l’océan Indien en 8 jours 4 heures 35 minutes. Idec Sport est passé à son tour à 10h21 UTC, par 146° 49’ E et 50° 56’ S, en 6 jours 23 heures 4 minutes. Il pulvérise le record de Banque populaire V (8 jours 7 heures 23 minutes) de 1 jour 8 heures 19 minutes et celui de Spindrift 2 qui aura tenu… 01 h 42’, de 1 jour 5 heures 31 minutes.

 

Entre Ouessant et la pointe Sud de la Tasmanie qui marque la sortie de l’océan Indien et l’entrée dans le Pacifique, Spindrift 2 affiche un temps de 20 jours 4 heures 37 minutes, soit 2 heures 34 minutes de moins que Banque populaire V qui avait mis 20 jours 7 heures 11 minutes 33 secondes en 2011 (Spindrift 2 avait 12 minutes et 44 secondes de retard sur Banque populaire V au cap des Aiguilles). Quant à Idec Sport, son temps de passage est de 20 jours 8 heures 18 minutes 36 secondes, affichant 3 h 41’ 36” de retard sur Spindrift 2 mais n’ayant plus que 1 heure 7 minutes 3 secondes de retard sur Banque populaire V contre 1 jour 9 heures 24 minutes au cap des Aiguilles, c’est dire l’Indien d’anthologie réalisé par Francis Joyon et ses cow-boys !

 

Ces comparaisons ont le mérite d’être fiables par rapport à la réalité du chronomètre qui tourne pour les challengers et pour le défenseur depuis leurs départs respectifs d’Ouessant, étant entendu qu’en ce qui concerne le defender, son départ a été synchronisé avec celui de leur poulain par chacun des deux programmes informatiques qui le suivent à la trace.

 

Sur ces deux sites – Idec et Spindrift -, Banque populaire V rejoue bien la route qu’il a réellement réalisée en 2011-2012, suivant la chronométrie réelle de l’époque simplement calée sur l’heure de départ de chacun des challengers 2015-2016 (des bruits ont couru comme quoi la route de Banque populaire V sur le site de Spindrift aurait été forcée à certains points de passage, notamment sous Sainte-Hélène, cela m’a été catégoriquement démenti par René Boulaire). De même, la distance au but de ce défenseur est donnée en fonction de ses positions de l’époque (interpolées quand le pas de temps correspondant à celui du challenger n’est pas disponible dans les archives).

 

Dans les deux cas également, le challenger et le défenseur sont considérés comme étant en course si bien que la distance au but est proposée sur la seule route théorique choisie pour le challenger, l’avance/retard découlant de la différence calculée entre les deux distances au but, celle du challenger et celle du défenseur. Le programme recalcule donc en permanence la distance au but comme si Banque populaire V repartait en course sur la route théorique imaginée pour le challenger. Reste donc à évoquer ce qu’est cette route théorique et comment elle est établie.

 

 

Au moment du passage à la pointe Sud de la Tasmanie (en haut de la carte dans le logo représentant le globe), Spindrift 2 (en brun) est en avance de 2 h 34’ sur le temps de passage de Banque populaire V mais sa cartographie affiche un retard de 25 milles par rapport à ce dernier (en bleu). En effet, ce calcul se base sur une route théorique calquée sur celle de Banque populaire V qui était alors plus Sud et plus proche de l’orthodromie que Spindrift 2. (© Spindrift)

 

 

La distance théorique d’un tour du monde est de 21 639 milles (arrondis à 21 600 milles) qui correspondent à la circonférence terrestre à l’équateur, soit 40 075 kilomètres, dans le système géodésique WGS 84. Mais cette orthodromie (arc de grand cercle) impliquerait un tour de l’Antarctique par… 63° Sud, ce qui n’est évidemment pas réaliste. Pourtant, ce fut longtemps la route de référence entrée dans les programmes informatiques de suivi des records du Trophée Jules Verne ou du record autour du monde en solitaire et c’est la distance officielle (21 600 milles) sur laquelle le WSSRC calcule la moyenne du Trophée Jules Verne et des records en solo, ce qui n’était pas encore le cas en 2011 et je l’avais déploré.

 

Un mot concernant la géométrie de la sphère et les degrés de longitude (et non les milles) avalés d’autant plus vite qu’on navigue près des pôles comme on l’a vu avec Idec. La valeur de la minute de longitude est fonction de la latitude. Dans l’ellipsoïde international du système géodésique WGS 84, une minute de longitude vaut à l’équateur, 1,0018 mille soit 1 855,3 mètres. À 30° de latitude, elle est de 0,8684 mille, soit 1 608,3 mètres. Sur le 45ème parallèle, cette minute de longitude ne vaut plus que 0,7096 mille, soit 1 314,2 mètres. À 60° de latitude, elle est de 0,5022 mille, soit 930,1 mètres. Autrement dit, à 30 noeuds soit 30 milles par heure, sur le 45ème parallèle on parcourt plus de 42 minutes de longitude en une heure (presque 17 degrés en une journée) mais sur le 60ème parallèle on avale dans le même temps près de 60 minutes de longitude (24 degrés en une journée).

 

Pour cette tentative 2015-2016, la route théorique retenue pour Idec Sport par Yann Groleau de Géovoile (suivi cartographique) et Marcel Van Triest (routeur) est très exactement de 22 461.32 milles que l’on peut retrouver à chaque instant en additionnant la distance au but et la distance parcourue rapportées à cette orthodromie théorique, comme on l’a vu dans le précédent article. Il y a quatre ans pour Banque populaire V, ils avaient retenu, avec René Boulaire, les 21 600 milles de l’orthodromie pure théorique. Mais ils ont souhaité limiter cette fois l’orthodromie à 60° S au lieu de 63° S (jamais atteinte) et ils ont aussi modifié les waypoints (points de route) de l’anticyclone de Sainte-Hélène (on peut parler de “ subjectivité climatologique ” en l’espèce même si elle est largement objectivée par l’expérience et des données statistiques). Mais ils l’ont fait avant le départ et ils s’interdisent de modifier la route de référence une fois le bateau parti même si la com’ le souhaiterait parfois…

 

C’est d’ailleurs dès l’anticyclone de Sainte-Hélène – point névralgique de la climatologie et de la prévision météorologique du tour du monde puisqu’il détermine notamment la fenêtre de départ d’Ouessant que l’on calcule jusqu’au cap de Bonne-Espérance -, donc bien avant la question de la valeur de la minute de longitude dans les hautes latitudes que se pose le problème des comparaisons de distance au but et les polémiques qui en découlent suivant la position des waypoints que l’on fixe sur le contournement de la bulle anticyclonique.

 

 

Suivant une route plus Nord, Spindrift 2 (ici le 10 décembre) a parcouru plus de milles et n’a que très peu repris à Banque populaire V sur le tronçon de l’océan Indien entre l’Afrique et l’Australie. (© Yann Riou / Spindrift)

 

 

Pour Spindrift 2, Jean-Yves Bernot (routeur) et René Boulaire (responsable du suivi satellitaire ou tracking et du calcul, Addviso s’occupant de la cartographie) ont retenu 24 000 milles soit 1 539 milles en plus que pour Idec Sport (7 %). Mais là où ça se corse, c’est que comme il le faisait déjà voici quatre ans pour Banque populaire V, René Boulaire ne s’interdit pas de modifier ses waypoints en cours de route, notamment de raccourcir la route théorique si les prévisions météorologiques y sont favorables (c’est d’ailleurs pour cela qu’il n’évoque plus le VMC, ses waypoints étant parfois glissants). Cela modifie peu le total de 24 000 milles mais cela a une réelle incidence sur les quelques dizaines de milles de retard ou (plutôt) d’avance (c’est le but pour la com’) qui s’affichent sur le site de Spindrift même si l’on a pu constater dans le cas de la pointe Sud de la Tasmanie que cela avait joué en la défaveur du challenger (voir la capture d’écran ci-dessus). Cela avait par contre joué en faveur de Spindrift à la fin du contournement de Sainte-Hélène lorsque les waypoints ont été déplacés sur le site au vu de prévisions favorables pour un virage vers le Sud-Ouest plus serré que prévu.

 

Considérant que l’objectif n’est pas seulement d’améliorer un record mais de battre le bateau qui le détient, René Boulaire revendique une route de référence qui s’éloigne de l’orthodromie théorique (contrairement à Idec) et annonce s’être basé sur la route effective de Banque populaire V en 2011-2012 avec une orthodromie ne descendant pas au-dessous de 55° S. J’y mets un certain bémol car celui-ci avait alors parcouru 29 002 milles (26,52 noeuds) soit quand même 5 000 milles de plus que la route théorique de 24 000 milles retenue par Spindrift, plus longue de 21 % tout de même – souvenons-nous notamment de la grande volta accomplie très à l’Ouest en Atlantique Nord pour contourner l’anticyclone des Açores au retour. Notons néanmoins qu’aussi bien Spindrift 2 qu’Idec Sport ont finalement navigué dans l’océan Indien sur une route proche de leur route théorique (loin de l’orthodromie pour le premier, proche de celle-ci pour le second) ce qui n’est pas illogique puisque leurs skippers et routeurs ont réalisé l’une et prédéfini l’autre suivant leur vision climatologique et stratégique du tour du monde.

 

Ayant travaillé ensemble pour le Trophée Jules Verne 2011-2012 de Banque populaire V, avec Marcel Van Triest qui était alors le routeur de Loïck Peyron et Juan Vila, René Boulaire et Yann Groleau disposent chacun de la trace complète de Banque populaire V avec des données toutes les 15 minutes. Pour l’instant, on ne descend pas au-dessous de ce pas de temps sur les sites internet (15’ pour Spindrift, 30’ pour Idec) afin de ne pas permettre à une équipe adverse de reconstituer finement les polaires de vitesse de la concurrence, même si le vent réel est désormais donné en noeuds par Spindrift ce qui n’était pas le cas auparavant (voir mon article Les coulisses d’un record).

 

Compte tenu de tous ces outils, on peut regretter qu’à l’exception des grands points de passage (équateur, cap des Aiguilles, Leeuwin non reconnu par le WSSRC mais bien par le Trophée Jules Verne, South East Cape en Tasmanie, Horn et équateur) où l’on dispose d’un chrono fiable comme c’était déjà le cas lors des tentatives d’avant l’ère de la géolocalisation grand public, la notion d’avance et de retard sur le record doive être prise avec des pincettes pour ne pas dire des cisailles à couper les haubans. Ce sera le cas tant que la méthodologie de chacun ne sera pas clairement exposée dans une notice des cartographies présentées.

 

En fait, je pense que le Trophée Jules Verne en la personne de Titouan Lamazou – qui après la mort de Florence Arthaud vient d’en reprendre la présidence avec comme vice-présidents Olivier de Kersauson et Robin Knox-Johnston -, devrait imposer les waypoints d’une orthodromie climatologique pour permettre enfin des comparaisons dignes des données numériques à notre disposition. Alors, cher Titouan, arbore l’étoile du shérif, et réunis les experts concernés pour définir cette route de référence qui deviendrait unique à tous les sites des cow-boys prétendant au prestigieux trophée dont tu as désormais la charge.

 

O.C.

 

PS. Mon ami Jacques Vapillon, excellent photographe de mer que je n’ai pas besoin de présenter, et non moins excellent camarade avec lequel j’ai vécu quelques moments savoureux de par le monde, a été volé de tout son matériel photo professionnel dans le TGV, au retour du Salon nautique. Vous pouvez l’aider ici , faites passer le message et le lien, le garçon le mérite !

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

Les cow-boys, l’Indien, la com’ et le shérif

Par

 

Avec ces géants là, il ne faut jurer de rien. Tandis que nous bouclions le numéro de janvier de Voiles et voiliers (VV 539) qui sera disponible sur le Salon nautique dès ce week-end et en kiosque dans la foulée, j’écrivais lundi 7 décembre au matin que le Trophée Jules Verne serait plus difficile pour Francis Joyon et ses cinq équipiers qui comptaient alors 750 milles de retard, et même 800 milles quelques heures plus tôt.

 

C’est effectivement plus exigeant pour eux que pour Yann Guichard et ses treize équipiers, néanmoins sur un bateau plus grand (40 mètres contre 31,50 mètres), mais c’était compter sans ces cow-boys qui viennent de réaliser un truc énorme sur l’Indien. Entre le cap des Aiguilles et le cap Leeuwin, Joyon et ses hommes n’ont mis que 5 jours 11 heures 23 minutes. Suivant une route Sud proche de l’orthodromie et assez tendue (VMC remarquable), ils ont cravaché pour ne pas se faire piéger par la dépression descendue de Madagascar. Ils ont ainsi réussi à passer devant elle, contrairement à ce qui s’était passé avec le front froid de l’Atlantique Sud qu’ils n’avaient pu “ surfer ” comme Spindrift l’avait fait (voir notre article Ras le front ! dans VV 539 précité).

 

Au prix d’une certaine roulette russe avec les glaces (en dépit de la surveillance satellitaire effectuée et de la route validée par le routeur Marcel Van Triest), Idec Sport met donc 12 heures et 45 minutes de moins que Loïck Peyron et l’équipage de Banque populaire V (décembre 2011) en 6 jours 8 minutes. Pour les six hommes du bord, la satisfaction doit être à la hauteur de l’énergie qu’il a fallu dépenser pour revenir dans le match, malgré un froid vif et une fatigue qui se fait sentir du fait de la part très réduite laissée au sommeil. Ils auraient ainsi effacé presque tout leur retard, 800 milles en quatre jours !

 

 

9 842.2 milles parcourus sur l’orthodromie plus 12 619.1 milles en distance au but rapportée à cette même orthodromie théorique : celle-ci est donc de 22 461.3 milles pour la tentative Idec Sport 2015-2016. Notez que sous l’onglet Tableau de bord, on trouve aussi la route effectivement parcourue par addition de tous les segments des relevés satellitaires, route quasi égale à la route fond enregistrée à bord par le GPS (la différence provenant du pas de temps retenu pour l’un et pour l’autre). (© Idec Sport / Géovoile)

 

 

Mais attention, il ne s’agit pas encore du record de l’océan Indien ce qui n’enlève rien à la performance époustouflante. Sur son site, Idec évoque d’ailleurs le “ chrono de l’Indien ” et un “ temps de référence ”. Mais dans un communiqué de presse “ Alerte TV ” en cette mi-journée du 11 décembre, le service de presse de Joyon est nettement moins prudent et parle de “ Record du monde ”… diantre, la com’ n’a pas besoin d’en rajouter puisque cette traversée de l’Afrique à l’Australie est superbe ! Mais il est vrai qu’à la télé, sans sensationnalisme point de salut.

 

L’océan Indien est délimité à l’Ouest par le cap des Aiguilles (ou Cape Agulhas par 20° 00’ E) et à l’Est par le cap Sud de la Tasmanie (baptisé South East Cape, il est en réalité bien au centre de la côte Sud de l’île) par 146° 49’ E (voir l’article S-23). C’est bien cette longitude que retient à juste titre le World Speed Sailing Record Council (WSSRC) – le shérif de mon titre – dans ses règles 2015 sous l’égide de l’ISAF et qu’il prend en compte pour l’enregistrement des temps intermédiaires sur les records autour du monde. À cet égard, le seul record de l’océan Indien qui existe est celui entre les deux caps précités et non avec le cap Leeuwin.

 

Cependant, derrière la beauté de la géolocalisation en temps réel et d’une cartographie enrichie de nombreux outils dont je me suis déjà félicité à plusieurs reprises (ici et notamment, et tout récemment à propos de la Mini-Transat, ici et ), que signifient les distances affichées par la cartographie Géovoile ?

 

On constate que la distance au but en orthodromie était de 15 488.75 M le 05.12.15/11h30 UTC et de 12 619.11 M le 10.12.15/22h30 UTC, soit une différence de 2 869.64 M. En faisant jouer le retour arrière sur la cartographie, que nous dit l’entrée “ distance parcourue ” (celle-ci est bien la distance parcourue rapportée à l’orthodromie théorique comme le confirme le Tableau de bord du site) ? Le 10.12.15/22h40’17” UTC, la cartographie indique qu’Idec Sport a parcouru 9 842.2 M. Le 05.12.15/11h38’47” UTC, il en avait couvert 6 972.6 M, soit une différence de 2 869.6 M cohérente avec la donnée “ distance au but ” citée ci-dessus.

 

Cette distance orthodromique en WGS 84 entre les waypoints atteints par Idec Sport aux longitudes respectives du cap des Aiguilles (20° 00’ E), doublé le 5 décembre 2015 à 11h17 UTC par 51° 04’ S, et le cap Leeuwin (115° 08’ E) atteint le 10 décembre 2015 à 22h40 UTC par 51° 44’ S, est selon mes calculs de 3 290 milles avec un vertex par 61° 41.7’ S / 68° 11.5’ E (la moyenne tenue par Idec Sport rapportée à ces 3 290 milles couverts en 5 jours 11 heures 23 minutes est de 25.04 noeuds).

 

Les cow-boys ont navigué au plus près de cette orthodromie locale, descendant à 54° 27’ 56” S si l’on en croit le tableau, c’était le 08.12.15/20h30 UTC par 74°04’88” E, et même à 54° 31’ S pour l’empannage ce soir là selon le communiqué de presse du 9 décembre ; ils sont néanmoins restés bien loin du vertex et c’est triplement logique d’un point de vue climatologique, météorologique et océanographique quant aux glaces.

 

 

Au milieu de son équipage commando – composé du Suisse Bernard Stamm, de l’Espagnol Alex Pella, de l’Allemand Boris Herrmann et des Français Gwénolé Gahinet et Clément Surtel – Francis Joyon se prête à la communication comme jamais il ne l’avait fait auparavant. (© Idec Sport)

 

 

La distance de 2 869 milles, inférieure de 420 milles à celle des 3 290 milles précités, n’est pas une erreur de la part de Géovoile. Son programme calcule une route orthodromique pour l’ensemble du tour du monde et non localement. La distance au but qui en résulte varie d’ailleurs peu ou prou à chaque tentative du Trophée Jules Verne en fonction des desiderata des équipes et de leurs routeurs quant aux waypoints de cette route théorique (Marcel Van Triest pour Idec, Jean-Yves Bernot pour Spindrift). D’où la grande prudence qui s’impose quant aux chiffres annoncés par les uns et les autres relativement à l’avance/retard de leur poulain vis-à-vis du défenseur (Banque populaire V en l’occurrence) dont ils synchronisent la date et l’heure de départ afin de pouvoir comparer son parcours passé à la performance du challenger.

 

Je renvoie à ce sujet à mon article Les coulisses d’un record. Écrit voici près de cinq ans, il reste plus que jamais d’actualité tandis que les sites des deux tentatives actuellement en mer ont leurs propres calculs de segments d’orthodromie sur des routes climatologiques affinées en fonction des polaires de vitesse de chacun des deux trimarans et de la communication qui y est associée. Ce que ne peut traduire la cartographie unique proposée par Volodia (très pauvre, elle a au moins le mérite d’exister), en complément de la cartographie de Géovoile pour Idec, à mon avis beaucoup plus claire et ergonomique que celle d’Addviso pour Spindrift. Les riches contenus multimédia concoctés sur ce site par Yann Riou sont par ailleurs difficilement égalables, même si Francis Joyon se prête à la communication comme jamais il ne l’avait fait précédemment.

 

Rendez-vous au South East Cape en Tasmanie pour le vrai record de l’océan Indien qui sera à comparer avec celui de Banque populaire V en décembre 2011 : il était de 8 jours 7 heures 23 minutes le 12 décembre 2011. Le prochain article fera ainsi le point sur l’avance/retard véritable des uns et des autres et sur les stratagèmes parfois utilisés par certains pour améliorer artificiellement celle-ci…

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Anne, sa soeur Anne

Par

 

Du noir sur le code orange. Tandis que Francis Joyon est en attente à Brest, pour un départ sur le Trophée Jules Verne, Anne Caseneuve, amie de Francis et compagne de Christophe Houdet, bras droit du skipper d’Idec Sport, est morte ce jeudi 19 novembre 2015 à l’âge de 51 ans (elle était née le 12 avril 1964).

 

 

Le 19 novembre 2014, Anne Caseneuve remportait la Route du Rhum. C’était sa cinquième participation à l’épreuve. Elle avait annoncé que ce serait aussi sa dernière, heureuse d’avoir réussi une superbe trajectoire et de finir en beauté sa belle histoire avec le Rhum. Elle est la femme qui a disputé le plus d’éditions de la transat Saint-Malo/Pointe-à-Pitre. (© Alexis Courcoux / Route du Rhum Destination Guadeloupe)

 

 

Francis lui a aussitôt rendu hommage : “ Sa disparition touche au coeur tous ceux qui ont navigué avec elle, travaillé avec elle, régaté avec ou contre elle à travers les océans. Tous ceux qui ont simplement côtoyé cette femme dynamique et passionnée. Anne n’était pas seulement un grand marin, elle avait la mer chevillée au corps. Et elle aimait transmettre son amour de la nature, du vent, des océans. ”

 

Anne Caseneuve était atteinte d’un cancer qui la rongeait déjà l’an dernier lorsqu’elle remporta la Route du Rhum dans la catégorie Rhum, à bord de son trimaran Aneo (50 pieds, 15,24 mètres). C’était le 19 novembre 2014, un an jour pour jour avant sa mort. Christophe et elle sont les parents de Djamina Houdet-Caseneuve (31 ans) et d’Aubin Houdet-Caseneuve (29 ans) qui naviguent eux aussi, depuis leur naissance ou presque.

 

Toute la famille a d’ailleurs souvent partagé du grand large, par exemple pour convoyer le trimaran Idec de Francis Joyon au retour du Rhum 2010. Un an auparavant, les parents avaient fait de même au rebours du record de l’île Maurice, vers Lorient via le cap de Bonne-Espérance. Ce fut aussi le cas en course, sur la Transat Jacques Vabre. Anne y a eu successivement pour équipiers Christophe (2003, 2005), Djamina (troisièmes en 2007 sur Multi 50) et Aubin (tentative d’être au départ en 2011). Comme son père, celui-ci travaille dans l’école de croisière Caseneuve Maxi Catamaran.

 

 

Depuis 1982, Anne Caseneuve n’a cessé de traverser l’Atlantique au fil des saisons d’école de croisière aux Antilles sur catamaran et en course, notamment pour cinq éditions de la Route du Rhum sur trimaran. Elle est ici à la table à cartes d’Aneo, avant sa victoire de 2014. (© Aneo)

 

 

L’enfance d’Anne se passe entre l’Afrique, durant l’année scolaire, et le Morbihan pour les vacances. Le dénominateur commun ? La voile ! Sur le Requin de son père toute l’année, au Gabon et au Sénégal notamment, avec le plan Costantini de son grand-père pendant l’été. À peine 18 ans et c’est une première transat ; entre croisière, convoyages et courses elle en réalisera plus de cinquante… Puis elle passe le brevet Marine marchande, le PPV (Patron Plaisance Voile de la Jeunesse et sports) et le BEES voile, avant de créer leur société avec Christophe dans les années 1990, mus par la même passion exclusive du multicoque, comme leur ami Francis.

 

 

Comme Francis Joyon à ses débuts, Christophe Houdet est un artiste en matière de puzzle composite. Avec Jack Mitchel, il a récupéré la coque centrale de l’ORMA Fujicolor et les flotteurs de Groupama, les assemblant avec de nouveaux bras pour en faire un trimaran de 50 pieds très costaud et marin, offrant beaucoup de volume dans ses flotteurs. Aneo est ici dans le dernier bord de la Route du Rhum 2014. (© Alexis Courcoux / Route du Rhum Destination Guadeloupe)

 

 

La course au large débute en 1998 avec le Rhum – poussée par Christophe ce qui n’est pas rien dans un milieu qui laisse plutôt les femmes à la maison. Lors de l’édition dantesque de 2002, elle terminera deuxième classe 2. Dure au mal, Anne est un marin qui sent ses bateaux et sait les ménager.

 

Installée à Arradon, son jardin était le golfe du Morbihan et l’Île-aux-Moines, la baie de Quiberon et les îles d’Houat et d’Hoëdic qu’elle cultivait depuis toujours. Élargi à l’Atlantique Nord qu’elle a labouré en tous sens, son sillon demeurera emprunté par sa famille et ses proches. Pour apaiser leur chagrin, ils n’auront que ces larmes de sel qui vous montent au coin de l’oeil quand le vent apparent s’emballe. Des larmes de jubilation de vivre cette vie là et de l’avoir bien vécue jusqu’au bout.

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Mini bombes

Par

 

Quelques tableaux valent mieux qu’un long discours. J’ai récemment parlé de ceux proposés par Géovoile sur la Mini-Transat. Au vu des performances hallucinantes réalisées par les leaders de la course en approche de la Guadeloupe, j’y reviens en quatre captures d’écran afin de bien en prendre toute la mesure.

 

 

Rapportée à la distance effectivement parcourue en orthodromie ce 10 novembre à 08h00 UTC, soit 2140,53 milles pour le leader des protos (77,12 % de la distance totale de cette seconde étape), la moyenne de celui-ci est de 9,2 noeuds. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Sur le fond, ce même leader a parcouru au même moment 2567,59 milles, soit une moyenne effective de 11 noeuds ! Le deux leaders en série affichent quant à eux 10 noeuds de moyenne sur leur route fond… mon tout sur des bateaux de 6,50 mètres. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Si le record des 24 heures n’est pas encore tombé chez les protos avec 295,57 milles à 12,3 noeuds (sauf erreur de ma part, il appartient toujours à Bertrand Delesne sur Les Sables/Açores/Les Sables en 2010 avec 304,9 milles), il vient d’être battu en séries avec 278,77 milles à 11,6 noeuds pour Julien Pulvé (Novintiss) détrônant ainsi Xavier Macaire sur cette même édition de Les Sables/Açores/Les Sables. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

 Avec respectivement 56 et 41 pointages en tête, les chiffres proposés par Géovoile sont sans appel : Frédéric Denis (Nautipark) et Ian Lipinski (Entreprise(s) innovante(s)) sont les maîtres de cette seconde étape. Même si Frédéric Denis est le seul à avoir creusé un véritable écart (42,34 milles et c’est au classement de ce 10 novembre à 08h30). Les maîtres statistiques en tout cas, en attendant le classement final. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

Ah Sahara, Sahara

Par

 

 

Deux kilos six, 330 X 250 mm, 400 pages, plus de 300 oeuvres inédites (contrairement aux autres chiffres, je ne les ai pas comptées, je cite ici l’éditeur), 39,90 euros. Retour à Tombouctou, remarquablement mis en page et imprimé sur d’excellents papiers, arrive en librairie ce 29 octobre, sous une belle reliure de carton rouge et une jaquette sublime. Une fois n’est pas coutume, la quatrième de couverture résume bien le propos : « Reprendre le fil de l’histoire de ces peuples touaregs, arabes, songhay, arma et peuls que j’ai bien connus et tant aimés au siècle passé. Retourner au Mali, partir en Mauritanie, au Niger, au Burkina Faso où ils sont réfugiés par centaines de milliers. Pour comprendre moi-même et ainsi mieux dépeindre une situation dramatique qui se répète comme si les balbutiements de la destinée étaient la marque du genre humain. » (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Alertez les bébés. Ceux désormais à la barre, dans le sillage de l’aîné qui les a fait rêver. Et tous les autres, qu’ils portent un joli prénom venu du Rif marocain ou qu’ils suivent simplement la carrière de l’artiste. Titouan Lamazou, le vainqueur du premier Vendée Globe, sort un nouveau livre.

 

 

Ici au portrait d’Assietou welet Mahandou (image suivante), Titouan Lamazou (60 ans l’été dernier) maîtrise des techniques aussi différentes que le dessin (essentiellement à la mine), l’acrylique (parfois mélangée au sable) mais aussi la gouache et le pastel, le tout sur papier, l’huile sur papier ou sur toile, la photographie, le mélange de ces deux dernières, etc. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Mais attention, hein, pas une énième déclinaison de ses portraits de femmes. Ils avaient fini par me lasser un peu, comme ces ouvrages sur les phares encombrant les librairies à chaque retour des guirlandes dans les arbres exfoliés de nos villes (je parle des mauvais, il y en a des bons).

 

 

Invitation au voyage, le visage est un paysage sous le pinceau de Titouan. Assietou welet Mahandou, 2013. Kel Doukaray, région de Tombouctou. Acrylique sur papier, 56 X 43 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 15)

 

 

Non, un superbe livre bilan pour lui-même et pour ce Mali qu’il avait connu avant l’islamisme et la guerre. Et dont les habitants ont essaimé alentour, de la Mauritanie et des confins de cet Atlantique que le marin a tant sillonné, jusqu’au Niger et au Burkina Faso. Réfugiés en des camps qui deviennent villes à force d’être provisoires, villes bidon, bidonvilles.

 

 

Les chercheurs d’or, 2014. Agadez, Niger. Huile et photographie sur toile, 62 X 95 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 252-253)

 

 

Et Titouan, soulignant l’effort considérable consenti par ces deux derniers pays, d’ajouter : “ Au même moment, des migrants envahiraient, paraît-il, le territoire de notre Union européenne comptant plus de 500 millions de ressortissants, comparativement beaucoup mieux nantis que les habitants du Sahel. En regard de l’accueil des réfugiés au Sud, l’affolement général des décideurs au Nord de la Méditerranée prêterait à rire. Seulement, leurs mesures, sécuritaires plutôt qu’humanitaires, faisant du migrant un clandestin, ont des conséquences tragiques. L’Europe, et spécialement la France, semble ignorer les responsabilités qui lui incombent. Après notre coup de force en Libye, nous ne sommes pas étrangers à la déstabilisation de toute la sous-région et à l’afflux de déplacés tous azimuts. ” (page 206)

 

 

Bataysa welet Ehya, 2015. De retour de Saagniognogo. Chez Haloulou ag Agali (oncle de Mohammed Ali et Aïcha). Acrylique et huile sur papier, 73 X 104 cm. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 334-335)

 

 

Ralentis ta vie, prends ton élan. Titouan a repris le fil de la sienne et de tous ceux qu’il avait visités. Que vous dire d’autre, sinon que moi qui n’y suis jamais allé, je suis retourné à Tombouctou avec Lamazou.

 

O.C.

 

 

Au large de Tombouctou (Mali) en 2014, sous la protection de l’opération française Serval. L’ouvrage comporte des annexes très intéressantes par des historiens, des géographes, des anthropologues, des linguistes et des musicologues, notamment sur les Touaregs et le mythe qu’ils incarnent en Occident mais aussi sur l’Azawad (Nord Mali) et son mouvement de libération, très présents dans le livre. Dommage que les échelles ne figurent pas sur les cartes joliment dessinées : elles sont ainsi amputées d’une donnée essentielle à la compréhension de ces espaces immenses. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015)

 

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

 

Made in China (sous la tente de réfugiés), 2013. Camp UNHCR de Mentao, Burkina Faso. Huile sur toile, 104 X 146 cm. Il y a du Gauguin ici comme on trouve un hommage à Van Gogh dans les quatre versions de La nuit étoilée à Tiguidit. (© Titouan Lamazou, Retour à Tombouctou, Gallimard 2015, p. 68-69)

 

 

 

 

Sur un plateau

Par

 

La France ? Onze millions de kilomètres carrés d’océan et quelques vagues. C’est ainsi que je titrais, il y a quatre ans, un article consacré sur notre site à l’immense domaine maritime français, deuxième au monde juste derrière celui des États-Unis, quasiment à égalité. Depuis le 25 septembre dernier, il faut y ajouter plus de 500 000 kilomètres carrés, soit un supplément de 4,5 % (pas aussi simple en réalité, voir ci-dessous). C’est bien supérieur au domaine maritime de toute la métropole, Corse incluse (349 000 kilomètres carrés), et pas beaucoup moins que la superficie de la France métropolitaine proprement dite, incluant ses îles dont celle de Beauté (environ 551 500 kilomètres carrés). Un coup de baguette magique, sans aucun coup de canon, qui mérite quelques explications.

 

 

À elle seule, la Polynésie couvre près de 47 % de la ZEE française. Le Pacifique est, de très loin, l’océan le plus important pour notre pays, puisque la Nouvelle-Calédonie compte pour un peu plus de 13 %. L’autre très grand ensemble concerne le Sud de l’océan Indien, avec les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), et l’océan Austral incluant l’Antarctique (en l’occurrence, la Terre-Adélie), le tout pour un peu plus de 13 % du domaine maritime national. Celui-ci est considérable grâce aux DOM-TOM, la métropole ne fixant pas plus de 3,4 % des eaux françaises, sur ses trois façades maritimes (mer du Nord/Manche, Atlantique et Méditerranée). (© SHOM)

 

 

Je ne m’attarderai pas ici sur les enjeux. On aura compris qu’ils sont potentiellement considérables d’un point de vue économique, tant pour la pêche que pour l’exploitation des ressources minérales et fossiles dont on est à peine au commencement, et que la dimension géostratégique n’est pas non plus à négliger. Mais, pour bien comprendre de quoi il s’agit, je reprends des éléments de l’article précité sur les différentes zones à considérer, la question des dénominations et des limites étant aussi prégnante à la mer que sur terre.

 

En droit maritime, on distingue les zones de souveraineté suivantes (avec des prérogatives décroissantes), à partir de la côte : les eaux intérieures, la mer territoriale, la zone contiguë, la zone économique exclusive ou ZEE (ce que j’appelais domaine maritime en tête de cet article) et le plateau continental. Au-delà, c’est l’espace maritime international, autrement dit la haute mer d’un point de vue juridique (dont la Zone internationale des fonds marins, patrimoine commun de l’humanité). Suivant la Convention des Nations unies sur le droit de la mer – dite Convention de Montego Bay parce qu’elle fut signée à Kingston (Jamaïque), le 10 décembre 1982 -, les limites de ces différents espaces maritimes sont définies de la façon suivante (les termes en italiques entre guillemets sont ceux de la convention, tels que les cite le SHOM, le Service hydrographique et océanographique de la Marine fournissant à l’État les données nécessaires en la matière).

 

La ligne de base est la référence à partir de laquelle est calculée la mer territoriale. Elle correspond à la laisse de basse mer, “ telle qu’elle est indiquée sur les cartes marines à grande échelle reconnues officiellement par l’État côtier. ” La laisse de basse mer étant la limite de l’estran, côté mer, et l’estran étant la partie du rivage où la mer couvre et découvre, au gré de la marée, la ligne de base relie donc tous les points du rivage découverts par les plus basses mers possibles. Quant à la grande échelle évoquée, elle correspond aux cartes de pilotage hauturier pour s’approcher à moins de 5 milles des dangers (1 : 60 000 à 1 : 40 000) et aux moins détaillées des cartes de pilotage côtier pour naviguer dans les passages délicats, prendre un mouillage ou entrer dans un port (1 : 25 000) ; au-delà, c’est la très grande échelle (du 1 : 10 000 au 1 : 1 000).

 

 

Depuis le 25 septembre 2015, la France a étendu son plateau continental autour de Kerguelen (en jaune). Cette extension ne se fait pas vers l’île Heard, appartenant à l’Australie, qui limite la ZEE des îles Kerguelen, dont la superficie est de 575 000 kilomètres carrés. (© Extraplac / SHOM)

 

 

 

Dans la terminologie juridique internationale, les eaux intérieures sont les eaux situées en deçà de la ligne de base. La mer territoriale est la zone maritime adjacente à un état côtier sur laquelle s’exerce sa souveraineté. La largeur en est fixée par l’état concerné – sous réserve d’accords avec les états voisins dont les côtes sont distantes de moins de 24 milles -, et elle “ ne dépasse pas 12 milles marins, mesurés à partir des lignes de base établies conformément à la convention. ” La France a retenu cette valeur de 12 milles comme une majorité d’états (12 milles = 22,22 kilomètres).

 

La zone contiguë est celle où un état côtier peut prévenir et réprimer les infractions à ses lois et règlements douaniers, fiscaux, sanitaires ou d’immigration. Elle ne peut s’étendre au-delà de 24 milles des lignes de base. Enfin, la Zone économique exclusive (ZEE), adjacente à la mer territoriale, ne peut aller au-delà de 200 milles des lignes de base (200 milles = 370,4 kilomètres), toujours sous réserve d’accords avec les états voisins dont les côtes sont distantes de moins de 400 milles.

 

La France a retenu cette valeur de 200 milles, à l’exception de la Méditerranée (compte tenu du nombre de pays limitrophes sur cette mer de faibles dimensions, il n’y a pas eu à ce jour de revendication de ZEE), où elle a décrété une Zone de protection écologique (ZPE) pour prévenir ou réprimer des pollutions. Dans sa ZEE (pour la France, elle est donc plus de onze millions de kilomètres carrés), l’État a des droits souverains sur l’exploration, l’exploitation et la conservation des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, de la surface aux fonds marins, incluant le sous-sol et la production d’énergie à partir de l’eau, des courants et des vents.

 

 

On voit ici pour la Manche Ouest et l’Atlantique au large de la métropole, le tracé des différentes limites depuis la ligne de base droite. Dans certains cas – côtes profondément découpées ou bordées d’îlots, deltas, baies suffisamment profondes -, des lignes de base droites, ne s’écartant pas de la direction générale de la côte, peuvent en effet simplifier la limite de la mer territoriale par rapport à la laisse de basse mer. On voit clairement ici que le plateau continental au sens juridique du terme (au-delà de la ZEE) diffère largement de sa définition géographique classique (bleu vert dans le cas présent). Pour le golfe de Gascogne, la négociation internationale est toujours en cours et elle est loin d’être simple. (© Préfecture maritime de l’Atlantique / SHOM)

 

 

Aux termes de la Convention de 1982, un état côtier peut étendre le plateau continental sous sa juridiction au-delà des limites de la ZEE, jusqu’à 350 milles de la ligne de base. On a ici la confirmation que la notion juridique de plateau continental ne se limite pas à sa définition géographique, laquelle évoque – selon Pierre George dans son Dictionnaire de la géographie – “ un fond océanique à pente faible, compris entre le littoral et des profondeurs voisines de 200 mètres où se marque habituellement une rupture ou une accentuation de la pente ” (en l’occurrence le talus continental).

 

Une telle revendication impose de démontrer que sont réunis des critères morphologiques, géologiques et géophysiques. Dans ces zones, les états côtiers disposent alors de droits souverains pour l’exploitation des ressources naturelles (hydrocarbures, minéraux, espèces vivant sur le fond…). Pour la France, cela représente 1 million de kilomètres carrés en plus sur le globe. Un jeu qui vaut largement la chandelle complexe du Programme français d’extension du plateau continental baptisé Extraplac dont le site internet très complet permet notamment de visualiser tous les agrandissements possibles pour la France (Extraplac est notamment piloté par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer ou Ifremer).

 

À cet égard, les quatre décrets du 25 septembre 2015 (consultables sur les liens suivants) définissant les limites extérieures du plateau continental au large de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique, de la Nouvelle-Calédonie et des îles Kerguelen représentent à peu près la moitié de ce potentiel total d’extension, au-delà des limites de la ZEE (raison pour laquelle on ne peut parler d’accroissement du domaine maritime exclusif, stricto sensu). Joliment garni par les voyages d’exploration et la colonisation, le plateau n’a pas fini de s’enrichir.

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.

 

Elle a tout d’une grande

Par

 

J’ai déjà dit tout le bien que je pense du travail de Yann Groleau sur Géovoile. J’avais parlé pour la première fois de ce remarquable suivi cartographique au large, il y a près de cinq ans, lorsque j’avais analysé de ce point de vue les coulisses du record autour du monde en solitaire ou du Trophée Jules Verne en équipage. Depuis, Géovoile s’est imposée comme la référence, en France et à l’étranger, son Race Management System (RMS) étant utilisé par la plupart des directions de courses, comme je l’avais raconté l’an dernier ici et .

 

 

Adoptée par la majorité des grandes courses au large, dont la Mini-Transat, la cartographie Géovoile se reconnaît en un coup d’oeil. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Je souhaite en reparler aujourd’hui à propos de la Mini-Transat avec laquelle tout avait commencé pour Yann (en ce qui concerne la voile), voici dix ans tout juste. Car le remarquable site internet de la Mini propose une cartographie très complète accompagnée de statistiques et de graphiques qu’on avait vu apparaître sur la Barcelona World Race l’hiver dernier.

 

Outre les fondamentaux qui sont la marque de la qualité Géovoile, un graphisme épuré et lisible (y compris pour le vent GFS) avec toutes les fonctionnalités souhaitées – dont l’outil de calcul de distance très pratique pour mesurer des décalages en latéral et le cercle de visibilité théorique permettant de savoir si des concurrents peuvent s’apercevoir -, l’algorithme de routage à cinq jours, très léger, peut être joué de manière tout à fait fluide pour les trois premiers de chaque flotte (protos et séries) comme l’on peut rejouer tout ou partie du parcours d’un skipper ou de la flotte avec la même facilité.

 

 

Où l’on voit sur les graphiques que l’avance de Davy Beaudart ne cesse de progresser depuis le 21 septembre. L’échelle des distances n’est pas assez détaillée sur une course où les écarts sont plus en dizaines qu’en centaines de milles. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

Sous l’onglet Classements, les données sont fort bien présentées et très complètes avec les données route fond et vitesse fond – et au-dessous la VMC (Velocity Made on Course) c’est-à-dire la vitesse de rapprochement vers la marque -, sur une heure, quatre heures et vingt-quatre heures. Auxquels s’ajoutent l’heure UTC de référence, la position et la distance au but ainsi que l’écart au premier. La cartographie est mise à jour six fois par jour, à 6, 9, 12, 15, 18 et 21 heures (heure française), soit 4, 7, 10, 13, 16 et 19 heures UTC.

 

Sous l’onglet Graphiques, les courbes d’analyse permettent de visualiser la vitesse fond point à point, sur quatre ou vingt-quatre heures, ainsi que les écarts et les places occupées au classement, le déplacement du curseur sur les courbes affichant les données correspondantes dans des étiquettes. Si les réponses sont pertinentes en tant que telles, elles deviennent encore plus intéressantes en les corrélant à la météo rencontrée et aux coups stratégiques et tactiques joués, ce qui nécessite d’afficher ces données en écrans multiples. La lisibilité des graphes n’est d’ailleurs pas évidente lorsque les couleurs sont trop ressemblantes et l’idéal serait que des teintes contrastées soient ici affectées aux rangs consécutifs et non à un coureur donné.

 

 

Vendredi 25 septembre à 15h00, le routage fait arriver Davy Beaudart en vainqueur ce samedi 26 à 16h26. (© Mini-Transat Îles de Guadeloupe 2015 / Géovoile)

 

 

 

Enfin, l’onglet Statistiques propose les données suivantes dans l’ordre de défilement de la page. Le pourcentage effectué et restant à couvrir sur la route théorique de l’étape, calculée en orthodromie avec, en temps quasi réel, la vitesse moyenne tenue sur le temps écoulé depuis le départ, rapporté à cette même distance théorique. S’y ajoutent la distance réellement parcourue sur le fond, la distance et la vitesse maxi sur 24 heures, le hit-parade des leaders, la chronologie de leurs prises de pouvoir et les écarts maximaux par rapport à eux. Toutes ces fonctionnalités n’ont donc rien à envier à celles proposées sur les autres épreuves. Mais ça on le savait déjà… la Mini, elle a tout d’une grande !

 

O.C.

 

Pour commenter un billet, lorsque vous êtes dans le défilement du blog, cliquez sur Commentaires en bas à droite de l’article concerné. Dans la lecture d’un billet en particulier, utilisez directement l’espace Commentaires au bas de celui-ci. Les commentaires sont librement ouverts à tous.

Pour rechercher des mots dans ce blog, utilisez la commande Recherche en haut à droite de l’écran. Ce moteur de recherche est indépendant de celui du site www.voilesetvoiliers.com.