Sa place n’est pas dans le classement qui nous occupe tous, ces temps ci, celui du Vendée Globe. Depuis sa sortie, il y a six semaines, le livre d’Olivier de Kersauson (Ocean’s songs, Le Cherche Midi, 220 X 140 millimètres, 256 pages, 17 euros) navigue dans les meilleures ventes des documents. Au dernier pointage de Livres Hebdo – la revue des professionnels de l’édition et de la librairie – il surfait bord à bord avec Soeur Emmanuelle et Françoise Hardy, ayant laissé la troisième marche de cet improbable podium à Bernard Pivot, mais contrôlant néanmoins Jean d’Ormesson.

 

Dans la course à la notoriété, Kersauson croise toujours en tête, comme le confirmait le sondage annuel Mag 40 effectué par BVA pour L’Équipe magazine du 8 novembre. Au sein d’une liste de quarante noms de sportifs présentée à un échantillon de 1 101 personnes sélectionnées selon la méthode des quotas (âgées de plus de 18 ans, interrogées en face à face entre le 16 et le 18 octobre), il est le marin le plus cité, en 11ème position avec 20,60 %. C’est un résultat sans appel même si la méthode consistant à proposer une liste de noms est très contestable parce qu’orientée d’avance par rapport aux citations spontanées. Le deuxième est Loïck Peyron, 15ème avec 17 % de citations, loin devant son frère aîné Bruno, pointé seulement 30ème avec 9,60 % (le quatrième et dernier navigateur est Michel Desjoyeaux, 35ème avec 7,7 %).

 

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la quatrième de couverture du livre de Kersauson, présentant celui-ci comme « le plus grand chasseur de records océaniques », c’est bien Bruno Peyron qui a battu le plus souvent le Trophée Jules Verne (trois fois et Bruno en est l’actuel détenteur) et c’est confirmé par le tableau historique présenté par le World Speed Sailing Record Council (WSSRC), l’organisme officiel en charge des records pour le compte de l’ISAF. Mais le grand public n’a cure de ces « subtilités » qu’une surexposition médiatique balaie aisément. Ainsi va le vent du malentendu entre la terre et la mer, celle-ci l’exploitant souvent avec habileté auprès de celle-là…

 

 

 

 

 

Ayant déjà publié des mémoires salés, Olivier de Kersauson livre cette fois sa géographie intime de quarante ans de mer, en collaboration avec notre confrère Jean-Louis Le Touzet. Hors de toute chronologie fastidieuse, le projet est original. La réalisation l’est hélas moins. La faute aux répétitions qui engraissent la forme et diluent le fond. Et aux coquilles qu’une relecture attentive aurait permis d’éviter. Kersauson regrette ainsi que les gens prennent Bougainville pour un botaniste mais, dans la même phrase, il confond Thomas Cook avec… James Cook (p. 110, le correcteur devait rêver à ses prochaines vacances !). Les Cook ont certes en commun l’amour des voyages mais je suppose que le Breton s’intéresse plus au grand marin anglais qu’au fondateur du tourisme de masse ? Passons sur le sextant qui n’existait pas sous Lapérouse – toujours sous la plume de Kersauson (p. 233) – alors qu’il date en réalité de 1757, soit près de trente ans avant le départ de Brest de Lapérouse (1785). Avec ses octants et sextants, le disparu de Vanikoro emporta d’ailleurs avec lui des instruments de visée encore plus performants, les cercles à réflexion de Borda, lui assurant la latitude à la mer à 1’ près et la longitude avec une approximation comprise entre 15’ et 30’, ce qui était remarquable pour l’époque.

 

L’important est ailleurs. Il émerge d’Ocean’s songs un autre regard sur la vie et une rumination du monde qui en font bien plus qu’un simple livre de voile et c’est tant mieux. On n’ose pour autant parler de marginalité car il est difficile d’oublier le Kersauson show-biz des Grosses têtes et de la vie parisienne que cet autoportrait impressionniste laisse de côté. Voilà un homme qui passe une bonne partie de son temps à nous rappeler sa détestation des types aux « semelles de crêpe » mais qui s’est affiché avec eux à longueur de plateaux télé et radio depuis une trentaine d’années. Un homme « libre » qui prône le voyage en toute simplicité avec une chemise, un paquet de clopes et une carte de crédit entre Finistère et Polynésie…

 

Comme Fortune de mer (publié en 1976 aux Presses de la cité avec Jean Noli, réédité en poche chez Pocket) – ouvrage qui fascina nombre d’adolescents au milieu des années soixante-dix et forgea une imagerie guerrière de la course au large (rappelons en quelques maximes : « L’homme ne vient pas au monde avec des lunettes : je ne veux voir personne en porter  » ou encore « L’homme ne vient pas au monde avec des gants : je ne veux voir personne avec des mitaines »… ) – Ocean’s songs reprend cette mystique du combat. Elle est plutôt déplacée car quelle que soit la dureté de la régate transocéanique, l’océan choisi ne sera jamais les tranchées subies ni même l’espace contraint des marins pêcheurs et de tant d’autres travailleurs de la mer. C’est d’autant plus surprenant qu’il rappelle fort à propos combien un jeune des années cinquante pouvait avoir envie d’échapper à la fatalité des conflits qui avaient gâché la vie de ses aînés.

 

 

 

 

Ne trouvent grâce à ses yeux dans le monde de la voile que le maître Tabarly, le camarade Colas, l’incontrôlable Monnet et plus récemment l’OVNI Lemonchois, plus quelques jeunes comme Coville son ancien équipier (p. 54-55)… Sans doute son absence dans toute confrontation en compétition depuis des lustres n’est-elle pas étrangère à cela, le seul adversaire qu’il accepte étant le chronomètre ? Mais pas un mot non plus sur Francis Joyon. Est-ce parce que, lors de son premier record en solitaire autour du monde en février 2004, celui-ci approcha de seulement 32 heures et 32 minutes le temps réalisé par Kersauson et ses six hommes d’équipage lors du Trophée Jules Verne 1997 (71 jours, 14 heures, 22 minutes et 8 secondes), sur le même bateau et dans la même configuration ? Je me souviens que Francis m’avait raconté à l’époque combien le propriétaire avait été très peu coopératif lorsqu’il était venu préparer le trimaran sur le quai de Brest. Ceci expliquant sans doute cela ?

 

Kersauson ne pratique pas la langue de bois pour autant et certaines de ses sentences ne manquent pas de fondement (« Il y a eu une grande bascule morale dans le milieu de la voile : ce n’était plus la faute du marin si le bateau était perdu mais c’était la faute "à j’sais pas quoi" », p. 112). Quant à ses rencontres, elles n’ont « rien à voir avec la fumisterie de la grande fraternité internationale des marins » alors que ses semblables « l’intéressent assez peu »…

 

Au-delà des images omniprésentes de ciels et de mers, c’est par sa perception du temps et de l’espace que Kersauson me touche le plus. Entre autres, je garde pêle-mêle ses belles lignes sur les différences entre colons britanniques et colons français ou portugais (p. 188-189), le pragmatisme des uns et le lyrisme des autres (qui s’applique peut-être à la Polynésie mais beaucoup moins ailleurs dans feu l’Empire français…), son amour du créole antillais et de Patrick Chamoiseau (p. 164-165), sa très jolie métaphore du Japon allergique à toute vaccination (p. 177) ou ses impressions successives sur le banc de Dreyfus à l’île du Diable puis à Port-Haliguen (p. 212).

 

Nostalgiques, contemplatifs, cultivés et sensibles sous la carapace, ces chants sont ceux d’un homme désemparé par la mort prématurée de celle qui fut sa femme et la mère de son fils, un homme qui refuse de rayer dans son carnet les noms des amis disparus et qui ne peut donc être aussi mauvais qu’il voudrait le faire accroire. On nous objectera que c’est normal pour un circumnavigateur multirécidiviste. Mais qu’il parle des éléments ou des « cons » – entité que l’on devine vaste sous sa plume et d’où il ne s’exclut pas totalement : « La médiocrité de l’autre [...] ne me surprend plus, je connais la mienne » (p. 244) – Kersauson tourne un peu en rond. Il ne prétend d’ailleurs à rien d’autre. Dommage que la partition soit quelque peu bâclée et que l’abondance de percussions nuise à l’harmonie. Ces chants qui comptent tant de jolis couplets mais dont le refrain vire par trop à la rengaine auraient pu composer un bon livre.

O.C.