C’est une faute de français fort répandue. L’antiméridien est souvent appelé à tort l’antéméridien, par exemple sur certaines pages du site du Vendée Globe. Michel Desjoyeaux, le leader, se posait même la question dans l’un de ses derniers messages. C’est d’autant plus à son honneur qu’il avait bien d’autres déferlantes à fouetter !

 

Antéméridien, cela voudrait dire le méridien d’avant… le préfixe anté venant du latin ante qui désigne l’antériorité et n’ayant le sens d’anti que dans le mot antéchrist mais là on s’éloigne de la géographie… L’antéméridien pourrait donc être n’importe quel méridien. Il resterait à décider si on tourne dans le sens horaire ou anti-horaire pour définir quel méridien est avant l’autre. J’arrête là au risque d’attraper le tournis.

 

Le préfixe anti venant du grec et exprimant l’opposition (ne pas confondre avec son petit frère, l’autre anti qui dérive du latin ante et que l’on retrouve par exemple dans antidate ou dans antichambre : il y a largement de quoi y perdre son… latin !), l’antiméridien désigne le méridien opposé au méridien origine (comme les antipodes sont diamétralement opposés).

 

 

Après les trois circumnavigations de James Cook (1768-1780) – tracées sur cette carte du monde qui en fit la synthèse en 1784 – et les expéditions françaises de Bougainville (1766-1769) et de Lapérouse (1785-1788), le Pacifique fut souvent représenté au centre des planisphères puisqu’il était au coeur des préoccupations européennes. L’antiméridien était alors centré sur les cartes comme l’est normalement le méridien origine (© Olivier Chapuis).

 

 

Chaque méridien a son propre antiméridien, c’est-à-dire son demi-cercle opposé joignant les pôles de la Terre. En géographie, le mot méridien désigne en effet tout cercle imaginaire passant par les pôles Nord et Sud mais en cartographie, la définition de fait du méridien se limite au seul demi-cercle et à la longitude qui y est associée (la projection Mercator des cartes marines représente les méridiens par des droites parallèles).

 

Sur les 360 degrés de la sphère (sans évoquer ici les divisions inférieures en minutes et fractions décimales de minutes), la longitude est comptée de 0 à 180 vers l’Est (E) et vers l’Ouest (normalisé par la lettre W pour West, même en France) depuis un méridien origine. Il y eut beaucoup de méridiens origine liés aux états impliqués dans les Grandes découvertes.

 

Longtemps après celles-ci, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le méridien origine fut celui de Paris pour la France et celui de Greenwich pour la Grande-Bretagne. Ce dernier ne devint le méridien zéro international qu’en 1884 (Conférence de Washington), consacrant ainsi le triomphe de la marine britannique sur toutes les mers du monde. La France n’apprécia pas particulièrement et ne l’adopta concrètement sur les cartes marines françaises, en tant que méridien international de référence, qu’à partir de 1913 pour remplacer le méridien de Paris (celui-ci est à 2° 20’ 14″ à l’Est du méridien de Greenwich).

 

Lorsqu’il est précédé de l’article défini (dans les faits il n’est d’ailleurs utilisé qu’ainsi), l’antiméridien désigne le méridien 180° (E ou W). Depuis que les leaders du Vendée Globe l’ont franchi dans la nuit du 23 au 24 décembre (heure française), leur longitude a cessé de croître en valeur Est pour décroître en valeur Ouest.

 

Les solitaires ont aussi gagné une journée calendaire (ils ont vécu deux fois la même journée du calendrier : tant pis pour ceux qui avaient déjà attaqué leur menu de Noël mais en fait c’est surtout une dépression bien salée qu’ils ont dégustée !) en franchissant la ligne de changement de date (ou International Date Line).

 

Celle-ci est rattachée à l’antiméridien. Cela tombe bien puisqu’il a l’avantage de traverser sur un axe Nord/Sud le plus grand désert liquide de la planète, l’océan Pacifique (d’où l’intérêt du méridien origine en Europe) sans déranger beaucoup de populations. La ligne de changement de date diverge de l’antiméridien en étant décalée vers l’Est entre 5° S et 51° 20’ S afin de laisser dans le même fuseau horaire que la Nouvelle-Zélande les îles Chatham à l’Est et plus loin au Nord-Est, les îles Kermadec (dont le nom breton évoque Jean-Michel Huon de Kermadec (1748-1793) qui commandait l’Espérance dans l’expédition d’Entrecasteaux, celle-ci les ayant découvertes à la mi-mars 1793). Cette divergence ne touche pas les premiers coureurs du Vendée Globe qui sont tous passés au Sud de cette latitude de 51° 20’ S lorsqu’ils ont atteint l’antiméridien.

 

 

À condition d’atteindre 180° E/W au Sud de 51° 20’ S, les skippers du Vendée Globe doublent bien l’antiméridien en même temps que la ligne de changement de date (© Olivier Chapuis/MaxSea/Mapmedia).

 

 

Larges de 15 degrés en longitude (15 degrés de longitude font 1 heure de temps, 24 fuseaux de 15 degrés font 360 degrés, soit 12 heures de part et d’autre du méridien origine), les fuseaux horaires sont donc calés à cheval sur les méridiens (0°, 15°, etc.) sauf exceptions dictées par des nécessités politiques, économiques ou pratiques (la ligne de changement de date subit ainsi d’autres décalages par rapport à l’antiméridien, dans le détroit de Béring et aux îles Aléoutiennes). La boucle de ce billet est ainsi… bouclée puisque le fuseau horaire fait référence au temps où le préfixe anté (comme post) a toute sa place ! Le méridien est quant à lui une affaire d’espace donc d’anti

 

O.C.

 

PS. Puisque j’en suis aux questions de vocabulaire, le mot iceberg vient du norvégien ijsberg (montagne de glace) et non de l’anglais. Contrairement à ce qu’on entend (presque) partout, sa première syllabe se prononce « i ».