Il n’écrivit qu’un livre mais ce fut le bon. Sterling Hayden (1916-1986) fut un grand acteur et il tourna sous la direction de géants tels que John Huston (Quand la ville dort, titre original : Asphalt Jungle, avec Marilyn Monroe, 1950), Nicholas Ray (Johnny Guitare avec Joan Crawford, 1954) ou Stanley Kubrick (Docteur Folamour, 1964 : le général Jack D. Ripper qui pète les plombs et envoie des B 52 chargés de bombes atomiques sur l’URSS, c’est lui).

 

Hayden était aussi un marin. On serait tenté d’écrire « d’abord » puisqu’il fut matelot à seize ans. Travaillant pour les services secrets américains pendant la Seconde guerre mondiale, ce colosse d’un mètre quatre-vingt-seize fut un homme engagé, membre du Parti communiste après guerre et ennemi du maccarthysme auquel il ne céda pas.

 

 Sterling Hayden fut matelot à seize ans et navigua toute sa vie. Il est ici photographié en 1946 à bord de sa goélette de 65 pieds, le Quest (© DR).

 

Humaniste et fou de voile, Sterling Hayden portait en lui un roman consacré à cette année 1896 où l’Amérique aurait pu virer vers une société moins inégalitaire, à la faveur d’élections présidentielles marquées par le mouvement populiste. Il mit dix ans à peaufiner son Voyage paru en 1976 mais qui demeura inédit en français jusqu’à aujourd’hui. On songe au Steinbeck des Raisins de la colère et au Kerouac de Sur la route. Nombre d’autres références de qualité pourraient être invoquées pour ce roman fleuve puissance océanique, à l’instar de Francis Scott Fitzgerald, au moins pour un pastiche de Gatsby le magnifique, mais aussi bien sûr de Stevenson et de Jack London.

 

Voyage paraît en France trente-trois ans après l’édition originale américaine. Éditions Rivages/Clairac, 225 X 140 millimètres, 740 pages, 25 euros, parution le 7 janvier. Il est très bien traduit de l’anglais (États-Unis) par Alain Bories (© DR).

 

À travers les récits entremêlés du voyage inaugural du plus grand quatre-mâts barque en acier de l’époque, entre New York et San Francisco par le Horn, et de la luxueuse croisière d’une goélette dans le Pacifique (cette oisiveté dépasse l’entendement de ceux pour qui naviguer est une affaire de survie économique : « Qui prend la mer pour le plaisir, ira en enfer pour tuer le temps »), Hayden livre un beau roman politique où la mer – omniprésente et remarquablement écrite – a le goût désespéré de la violence des hommes.

 

Alors que les équipages étaient encore shanghaïés sur les docks (un système pire que l’esclavage puisque tout matelot perdu n’était pas à payer) l’intrigue foisonnante et ses personnages forts se débattent au coeur du capitalisme sauvage et des grandes luttes sociales portant notre monde vers le syndicalisme et le droit du travail. C’était il y a plus d’un siècle. C’est hélas redevenu si actuel…

 

O.C.