Son nom reste attaché au redoutable passage entre le cap Horn et la péninsule antarctique, le Drake que devrait atteindre Norbert Sedlacek, le dernier du Vendée Globe, peu de temps après l’arrivée du vainqueur aux Sables d’Olonne (je ne cite pas son nom je ne veux pas lui porter malheur J).

 

Francis Drake (1540 ou 1542-1596) est le plus célèbre corsaire de l’histoire anglaise et il fut le premier Britannique à faire le tour du monde, du 15 novembre 1577 à l’automne 1580. À la veille de l’affaire qui m’occupe aujourd’hui, il emprunta le détroit de Magellan d’Est en Ouest, du 20 août au 6 septembre 1578.

 

 

 

Le passage de Drake fut découvert trente-huit ans avant le cap Horn (sans parler des revendications espagnoles antérieures : un navigateur aurait pu y passer dès 1525 ?) par Francis Drake qui y fut emporté par une tempête en septembre 1578 (© Mapmedia).

 

 

Cette circumnavigation – elle se prolongea par la traversée du Pacifique vers les possessions de l’ennemi espagnol, jusque loin dans l’hémisphère Nord, avant de regagner l’Europe par l’océan Indien et le cap de Bonne-Espérance – est celle relatée dans le Récit des voyages (20 X 16 centimètres, 126 pages, 15 euros) que publient ces jours-ci les éditions Cartouche.

 

Il s’agit de la réédition de la deuxième édition en français du livre de Francis Drake, parue en 1627 chez Jean Gesselin en un petit volume in-octavo de 230 pages, joliment intitulé Le voyage de l’illustre seigneur et chevalier François Drach, admiral d’Angleterre, à l’entour du monde. L’original anglais avait paru à Londres dès 1589.

 

 

 

Le Récit des voyages (20 X 16 centimètres, 126 pages, 15 euros) paraît ces jours-ci aux éditions Cartouche (© Éditions Cartouche). 

 

 

Une telle publication est la bienvenue alors que le récit du voyage de Drake a fait l’objet de peu de versions en français depuis le XIXe siècle. Mais ce texte court (le troisième et dernier chapitre intitulé Seconde partie des singularités remarquées aux isles & terres fermes du Midi & des Indes orientales serait en réalité un ajout du traducteur de l’époque) – dû au chroniqueur Francis Pretty – est aussi laconique et factuel que la vie du corsaire fut mouvementée. L’absence de notes de l’éditeur risque donc de se faire cruellement sentir.

 

En effet, le texte original est si lapidaire… qu’il évacue en deux lignes (page 54) l’affaire du Drake que j’évoquais en préambule. Quand je pense qu’on fait aujourd’hui des tartines sur le moindre événement de mer et que notre narrateur n’évoque pudiquement qu’une « grande tourmente »… Beaucoup de lecteurs pourraient passer sur le mot sans réaliser de quoi il retourne. Ce serait dommage.

 

Voici les faits. Dès la sortie du détroit de Magellan, le 7 septembre 1578, une tempête de Nord-Nord-Ouest emporte la flottille de Drake vers le Sud-Sud-Est jusqu’à 57° Sud (soit près de 65 milles dans le Sud du cap Horn : la latitude est alors calculée avec une relative précision tandis que les navigateurs n’ont aucune possibilité de mesurer leur longitude mais Drake a néanmoins conscience d’avoir été entraîné également loin dans l’Est).

 

À bord l’ambiance est glaciale. Les vêtements de mer sont quasi inexistants, la nourriture est infecte et inappropriée, les navires sont insalubres, ne parlons même pas de confort, et ils ne remontent pas au près. Surtout, on est au sortir de l’hiver austral, une période où personne ne s’aventure plus par là-bas depuis des lustres. Rappelons que le Vendée Globe y passe en plein été, on sait quel temps il y fait…

 

Pour refroidir un peu plus l’atmosphère, si besoin était, Drake a fait décapiter à la hache l’un de ses officiers sur la côte orientale de Patagonie parce qu’il sapait le moral des hommes et affichait un mauvais état d’esprit. Où l’on voit que les courses en équipage comme la Volvo Ocean Race sont quand même – quoi qu’on en pense – un peu plus civilisées ! J

 

Remontant vers le Nord-Ouest dès que la météo le permet, Drake retrouve les sommets et les îles aperçues à la sortie du détroit de Magellan. Il prouve de fait que celui-ci n’est pas, comme on le croyait, une séparation entre l’Amérique du Sud et le continent austral. La Terre de Feu n’est donc pas un commencement mais une fin.

 

L’existence de la Terra australis n’est pas remise en cause pour autant et on l’imagine toujours comme une terre fertile. Simplement, Drake – qui n’a rien vu des glaces ni de ce que nous appelons aujourd’hui l’Antarctique – vient de découvrir qu’il existe une très large étendue d’eau avant d’y parvenir. Ce sera le passage de Drake. Il faudra que James Cook atteigne la latitude 71° 10’ S dans le Pacifique lors de son deuxième tour du monde (1772-1775) pour que le mythe « vert austral » s’effondre (en guise de fertilité, les explorateurs du XIXe siècle prendront la mesure glaciaire de l’Antarctique).

 

Last but not least, Drake franchit accidentellement le cap Horn près de trente-huit ans avant les Hollandais Lemaire et Schouten qui le doubleront et le nommeront ainsi d’après leur bonne ville de Horn, le 31 janvier 1616. À son retour, Sir Francis est anobli par la reine Elizabeth 1ère qui sait ce qu’elle lui doit.

 

 

 

Francis Drake n’était pas seulement un corsaire redoutable pour ses proies et un excellent investissement pour ses partenaires commerciaux ou la reine d’Angleterre. Il fut aussi un grand navigateur, passionné de navigation, comme en témoignent ces vues de côtes et relèvements, dans son journal de bord manuscrit, quelques jours avant sa mort. Cette planche ne vient pas du livre des éditions Cartouche qui ne contient pas d’illustrations (© Bibliothèque nationale de France/département des Manuscrits). 

 

 

Le marin contribue ensuite à la déroute de l’invincible Armada, achevée par la tempête qui se lève en Manche le 9 août 1588. Drake est le meilleur ennemi de l’Espagne jusqu’à sa mort par dysenterie, le 28 janvier 1596, après avoir échoué à prendre Panama. Furieux des ravages causés à leurs ports et à leurs galions chargés d’or, les Espagnols l’appelaient le serpent. De mer… bien entendu !

 

O.C.