Une correspondance peut être un matériau passionnant, surtout lorsqu’elle s’écrit sur une longue durée. Tel est le cas de celle proposée par l’ouvrage Un savant au XIXe siècle. Correspondance d’Urbain Dortet de Tessan (1820-1875), ingénieur hydrographe, récemment paru chez L’Harmattan (240 X 155 millimètres, 466 pages, 40 euros). Présentées et généreusement annotées par Martine de Lajudie, descendante d’Urbain Dortet de Tessan (1804-1879) (avec malheureusement quelques erreurs, notamment pour la partie maritime) ces trois cent trente-neuf lettres sont très intéressantes par l’ensemble qu’elles constituent.

 

Elles émanent d’un fils de notables du Vigan (Gard), polytechnicien (1822-1823) qui, ayant quelques marins dans sa famille cévenole, embrasse la carrière d’hydrographe. Après sa sortie de l’école, il est ainsi initié à l’art des cartes marines par Beautemps-Beaupré (1824-1825). Entre le patron formé par les savants du siècle des Lumières, puis inventeur de l’hydrographie moderne, et le jeune ingénieur issu de l’X cela fera parfois quelques étincelles…

 

Tessan partage alors sa vie entre les rues de Beaune et des Saints-Pères et le Dépôt des cartes et plans de la Marine, rue de l’Université (une adresse qui devait devenir celle de l’ENA, l’École nationale d’administration, en 1971 lorsque le Service hydrographique et océanographique de la Marine, le SHOM, déménagea à Brest). Régulièrement, il quitte ce triangle de la rive gauche pour des missions sur les côtes de France et des colonies, notamment en Algérie (1830-1831), ce qui l’amènera à cartographier le détroit de Gibraltar (1848).

 

 

 

Le remarquable Plan du sound de Chausey fait partie des cartes auxquelles Tessan participa sous la direction de Beautemps-Beaupré. Levé en 1831 et publié en 1836 au 1 : 3 600, il fut en service jusqu’en 1989, au moment de l’introduction du GPS en navigation civile (© Olivier Chapuis).

 

 

Surtout, aux cotés d’Abel Aubert Dupetit-Thouars, il embarque comme hydrographe et météorologue pour une remarquable circumnavigation, du 29 décembre 1836 au 24 juin 1839, sur la Vénus via les Canaries, le Brésil, le Chili, le Pérou, Hawaï, San Francisco, l’île de Pâques, les Marquises, les îles de la Société, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Réunion et le cap de Bonne-Espérance. Naviguer dans la promiscuité d’un équipage n’est pas toujours une sinécure… En particulier lorsque le commandant est du genre acariâtre. À Valparaiso, le 15 avril 1838, ça chauffe tant avec Dupetit-Thouars que Tessan cherche à débarquer. Faute de bâtiment français sur rade, il y renonce.

 

Trois ans et demi plus tard, les deux hommes tombent nez à nez au détour d’un couloir du Dépôt des cartes et plans de la Marine. En ce 1er octobre 1841, l’officier cherche un hydrographe pour l’accompagner de nouveau dans le Pacifique, cette fois pour attacher définitivement à la France l’archipel de la Société, Tahiti et les Marquises. Très peu pour Tessan qui décline l’offre : « Croiriez-vous qu’il a eu le toupet de me demander sérieusement si je voulais aller avec lui ? Grand merci. Être attrapé une fois, cela peut arriver à tout honnête homme ; mais l’être deux fois par la même personne, cela n’arrive qu’aux imbéciles ».

 

Esprit curieux, Tessan ne parle quasiment pas de littérature et de beaux-arts. Il est beaucoup plus intéressé par les sciences et les techniques d’une part, l’économie, le commerce et les manufactures d’autre part. L’amour n’est guère plus évoqué. L’auteur semble lui préférer… l’élevage du ver à soie où sa famille prospère. Dans ses nombreuses publications (il sera élu à l’Académie des sciences en 1858) – dont plusieurs extraits sont cités à bon escient dans l’ouvrage à côté des lettres – il traite de physique et de questions aussi diverses que le sondeur acoustique (il en énonce le principe bien avant son invention) ou les instruments météorologiques.

 

 

 

Dépassant très largement le cadre de la Marine et de l’hydrographie, les lettres de Tessan traversent le XIXe siècle, du règne de Charles X à la Commune de Paris, en passant par les révolutions de 1830 et de 1848 et par le Second Empire (© L’Harmattan).

 

 

Au-delà de sa vie à la mer – assez courte car l’homme est avant tout un ingénieur avec ce que ce mot recèle de prestige neuf en ce siècle d’industrie croissante (il n’omet jamais de préciser son statut après sa signature même lorsqu’il écrit à ses intimes !) – la politique, nationale ou internationale, est le principal centre d’intérêt de Tessan. Les révolutions de 1830 et de 1848 (pour la Commune de Paris, ce sera trop tard, la maladie étant déjà là) sont parmi les événements du siècle auxquels il assiste.

 

Bourgeois conservateur mais clairvoyant, il a ce mot, le 19 septembre 1843, à propos des complots républicains qui se multiplient sous le règne de Louis-Philippe : « C’est la suite de l’ancienne querelle, aussi vieille que le monde, de ceux qui n’ont rien et veulent avoir contre ceux qui ont et ne veulent pas être dépossédés ». Dès le 15 juin 1848, il prédit le coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III.

 

Bien que les lettres reçues par lui ne figurent pas dans l’ouvrage, les réponses transparaissent dans la continuité des échanges. Il est ainsi savoureux de suivre le dialogue entre Tessan, immergé dans la capitale bruissant de mille rumeurs, et sa mère qui, depuis le domaine familial du Vigan, s’affirme très réactionnaire et méfiante vis-à-vis des Parisiens qu’elle fusillerait pour un oui ou un non ! Grâce à cette correspondance, un sillage ne se referme pas complètement. Il en subsiste quelques rides à la surface de ce qui fut une vie.

 

O.C.