Contrairement à ce qu’on dit, l’Histoire ne ressert pas toujours les plats… Dommage pour John Franklin (1786-1847) qui – ne voulant pas crever – avait bouffé sinon son chapeau du moins ses chaussures dès son premier voyage en Arctique (1819-1822). Les souffrances inouïes endurées alors entamèrent grandement le capital de salut qui lui ferait cruellement défaut vingt-cinq ans plus tard lors de son ultime expédition.

 

John Franklin, l’homme qui mangea ses bottes est le joli titre de l’ouvrage qu’Anne Pons vient de faire paraître sur ce sujet passionnant (Fayard, 215 X 135 millimètres, 297 pages, 23 euros). Un peu rapide sur la postérité d’une affaire dont il est vrai qu’on ne connaît pas tout (on ne le saura sans doute jamais), on s’égare parfois dans ce livre comme dans les glaces de l’Arctique et l’on regrette sur certains sujets l’usage de sources de seconde main. Mais il y passe une poésie et une empathie pour des personnages hors du commun et c’est bien là l’essentiel. Les anglophones pourront compléter avec la biographie publiée par Martyn Beardsley en 2002, Deadly winter. The Life of Sir John Franklin (Chatham Publishing, 245 X 160 millimètres, 272 pages, 20 livres sterlings).

 

 

 

Cette lithographie de l’Investigator menacé par les glaces de l’Arctique, le 20 août 1851, donne une idée de ce qu’endurèrent les cinquante-cinq (!!!) missions envoyées à la recherche de Franklin jusqu’en 1859. Et de ce que put être l’agonie de l’Erebus et de la Terror (© Fayard).

 

 

L’homme qui mangea ses bottes… L’expression fit florès dans toute la Grande-Bretagne, l’Empire britannique et le monde occidental dès les années mil huit cent vingt pour désigner celui qui était devenu l’un des plus grands explorateurs polaires de l’époque. Neveu du célèbre Matthew Flinders – sous les ordres duquel il avait réalisé la première circumnavigation de l’Australie (1801-1803) – John Franklin (qui sera gouverneur de Tasmanie de 1836 à 1843) était destiné à la mer. Pour les glaces, c’est une autre affaire quand on sait qu’il souffrait d’un défaut de circulation… lui gelant les doigts et les orteils au moindre coup de froid ! Ce petit problème sanguin ne l’empêche pas d’enchaîner deux hivernages lors de son deuxième voyage dans le Grand Nord du continent américain (1825-1827).

 

Côté maritime, cette quête meurtrière du passage du Nord-Ouest, entre Atlantique et Pacifique – une vieille lubie qui avait animé les grands débats géographiques de l’Europe des Lumières au siècle précédent – se fait exclusivement à la voile jusqu’aux années mil huit cent cinquante. Cela dépasse notre entendement, bien avant Ernest Shackleton, demeuré la référence pour son incroyable périple entre l’Antarctique et la Géorgie du Sud en 1915-1916.

 

Avec les équipements rudimentaires de l’époque, ces hommes doivent affronter des hivernages – parfois trois d’affilée lorsque la débâcle est insuffisante aux « beaux jours » – où la température descend jusqu’à -60 °C sans parler du vent qui en décuple les monstrueux effets. Ceux qui passent l’hiver sont littéralement bouffés par les moustiques de l’été ou rendus quasi aveugles par la réverbération dont on ne sait pas encore se protéger efficacement.

 

 

 

John Franklin quelques années avant son ultime départ. Comme tous les grands explorateurs polaires de l’époque, il affronta des difficultés inouïes mais il veillait à diminuer le plus possible la souffrance de ses hommes ce qui n’était pas le cas d’autres officiers obsédés par la discipline militaire (© Collection Olivier Chapuis).

 

 

Pour le troisième voyage de l’homme qui a mangé bien autre chose entre-temps – dans les dîners mondains organisés par sa femme, la richissime Jane Franklin – l’Amirauté met le paquet. En février 1845, l’Erebus et la Terror sont dotés… d’une locomotive en guise de machine à vapeur et d’un arbre de transmission avec hélice rétractable. Outre cette propulsion auxiliaire (ces bâtiments restent avant tout des voiliers), la vapeur fournit aussi du chauffage et de l’eau chaude, un luxe nouveau. L’ultime départ a lieu le 19 mai 1845. Près de deux ans plus tard, on n’a plus de nouvelle.

 

En 1831, John et James Clark Ross avaient été bloqués trois hivers consécutifs sans pouvoir communiquer avec des bateaux de passage. Ce n’est donc pas une première et rares sont ceux qui s’inquiètent vraiment avant 1847. Cependant, pour retrouver la plus prestigieuse expédition polaire de l’Amirauté britannique, celle-ci ne lésine pas sur les moyens. Sans compter les baleiniers qui fréquentent ces eaux l’été, cinquante-cinq missions (!!!) seront envoyées à la recherche de Franklin jusqu’en 1859.

 

L’entregent de Lady Jane – elle refuse obstinément d’être déclarée veuve, on la comprend – fait merveille dans les hautes sphères de Londres, Washington ou New York. Aussi forte que celle du pack dans les glaces, la pression de l’opinion publique internationale fait le reste. Il faut que Franklin s’en sorte une fois encore… avec ou sans bottes !

 

Rien n’est négligé. James Clark Ross tire des fusées toutes les nuits, envoie des ballons et fait même capturer des renards des neiges afin de leur mettre des colliers recelant des messages destinés aux disparus avant de les relâcher… Les secours eux-mêmes connaissent des hivernages terribles et des pertes élevées. Des bâtiments entiers sont abandonnés, broyés par la banquise ou dérivant vides, plusieurs mois autour du pôle, à l’instar de la Resolute qui sera récupérée par un baleinier américain.

 

 

 

On ne le saura que beaucoup plus tard, à partir de 1854. L’Erebus et la Terror ont fait naufrage le 22 avril 1848 entre l’île du Roi Guillaume et l’île Victoria (point rouge sur la carte). John Franklin était déjà mort depuis plus de dix mois (© MaxSea / Mapmedia / Olivier Chapuis).

 

 

Malgré toutes ces expériences accumulées, les Anglais ne se couvriraient pour rien au monde des peaux de caribou qui les sauveraient du froid. Plutôt mourir que de ressembler à un Inuit ! Seul le médecin écossais John Rae comprend que le salut passe par l’habillement, l’alimentation et les modes de survie des Esquimaux quand tant d’officiers en sont encore à veiller à ce qu’il ne manque pas un bouton aux uniformes de leurs hommes…

 

Grâce à ses contacts avec les indigènes de l’extrême Nord du continent américain, Rae identifie le premier des petits débris des bateaux de l’expédition Franklin, le 21 août 1851, plus de quatre ans après les dernières nouvelles reçues. À son voyage suivant, toujours par la terre, l’Écossais retrouve des objets ayant appartenu aux cent vingt-neuf hommes de l’Erebus et de la Terror. Ce 17 mai 1854, auprès des Inuit, il recueille des témoignages qui ne lui laissent aucun doute sur l’anthropophagie ayant contraint les survivants à manger leurs compagnons morts.

 

Lorsqu’il raconte l’affaire à Londres, en octobre suivant, l’article à la Une du Times fait scandale. L’Amirauté n’apprécie guère qu’on puisse imaginer ses hommes s’entre-dévorant. Le carnet d’adresses de Jane fait le reste. Pour démolir l’explorateur écossais qui a le double tort de ne pas être militaire et de ne pas avoir dans son jeu de cartes fourni… celle des cercles du pouvoir londonien, Lady Franklin fait appel à Charles Dickens, journaliste en vue et écrivain déjà célèbre.

 

Loin de l’image sociale qu’il applique à la capitale de l’Empire britannique, la plus grande ville du monde, l’auteur d’Oliver Twist n’hésite pas à charger les « sauvages » de l’Arctique de tous les maux du cannibalisme pour en exonérer l’homme blanc, fut-il en survie. Écrasé par le rouleau compresseur, John Rae ne sera vraiment réhabilité qu’au début des années deux mille…

 

 

 

Image la plus terrible clôturant le cahier iconographique au coeur du livre, cette photographie a été prise en 1982 lors de l’exhumation d’un marin de l’expédition qui avait été inhumé dans le sol gelé, en 1848, par ceux de ses camarades en ayant encore la force. Cent trente-cinq ans dans la glace ont conservé le corps de ce malheureux dans un état impressionnant (© Owen Beattie / University of Alberta / Fayard).

 

 

Cette fois, le cuir a le goût du tabou. Heureusement pour lui, Franklin est mort le 11 juin 1847, près d’un avant que ses compagnons en soient réduits à ces extrémités suite au naufrage des deux bateaux, le 22 avril 1848. À Westminster, ces vers de Tennyson lui rendent hommage : « Tu n’es pas ici, le Nord immaculé renferme tes ossements. Et toi, / âme héroïque de marin, / tu accomplis désormais un voyage plus heureux / vers un pôle céleste ». Sous l’épitaphe, le caveau vide et la pierre… glacée.

 

O.C.

 

PS. Ironie de l’Histoire, les changements climatiques et la fonte de l’Arctique pourraient bien libérer complètement des glaces le passage du Nord-Ouest et en faire bientôt la grande route maritime que l’on rêvait depuis le XVIIIe siècle pour éviter le détour par le cap Horn (plus d’un siècle avant le creusement du canal de Panama). Si l’Histoire ne ressert pas les plats… elle les réchauffe.

 

PS 2. Prochain billet, Le maître du vent, épisode 2.

 

PS 3. La Resolute évoquée dans l’article est celle-là même dont le bois servit à la fabrication du bureau de la Maison blanche, le Resolute desk. Retrouvé en 1855 par un baleinier américain, deux ans (!!!) après son abandon par l’escadre d’Edward Belcher qui cherchait Franklin, le navire fut restauré par les États-Unis et rendu à la Grande-Bretagne. En 1880, lors de son désarmement, la reine Victoria fit construire ce bureau avec ses membrures et l’offrit au président américain Hayes.