C’est le triangle de la mort en Méditerranée, entre Tunis, Benghazi en Libye et la côte Sud de Sicile, via les îles de Pantelleria, Lampedusa et Malte. Annoncée par l’agence Reuters le 31 mars, la perte de trois embarcations avec près de 300 hommes, femmes et enfants portés disparus est la énième catastrophe sur cette route de l’émigration africaine clandestine vers l’Europe (23 corps ont été récupérés hier et un quatrième bateau en panne de moteur avec 350 passagers a été remorqué à Tripoli).

 

 

 

À seulement 70 milles de la Tunisie (à l’Ouest), Lampedusa n’est qu’à 150 milles de la côte libyenne la plus proche (au Sud), soit 30 heures de traversée à 5 noeuds. Mais les bateaux sont tellement vétustes et surchargés que beaucoup n’arrivent jamais, les hauts-fonds du canal de Sicile pouvant lever une mer très dure (© SHOM).

 

 

À portée d’étrave des eaux touristiques italiennes, elle partage avec les Canaries, le golfe d’Aden et Gibraltar (moins difficile à surveiller d’où l’emprunt des routes plus longues et plus dangereuses des Canaries et de la Sicile), le triste record du naufrage quotidien des vies et des espoirs de ceux qui donnent aux passeurs tout le peu qu’ils ont pour tenter leur chance en Europe. Entassés au-delà de l’imaginable sur des barques sans aucun matériel de sécurité (les passeurs ne seraient donc pas que les mafieux qu’on dénonce souvent puisqu’eux-mêmes ou leurs hommes risquent leur vie : cette économie est aussi parfois celle de la débrouille face à la pauvreté), ces malheureux ne savent pas nager pour la plupart et sont souvent victimes du mal de mer qui leur enlève le reste de leurs forces.

 

Il n’existe aucune statistique fiable sur les disparitions des migrants clandestins en mer mais les estimations seraient de plusieurs milliers de morts par an sur cette seule zone de Méditerranée. Certains évoquent même près de 10 000 disparitions annuelles. Ceux qui parviennent de l’autre côté échouent le plus souvent dans les camps de détention de Malte et de Lampedusa, ayant donné en vain leur argent aux passeurs mais étant décidés à recommencer coûte que coûte puisqu’ils n’ont rien à perdre… hormis la vie mais quelle vie !

 

 

 

Le Centre d’identification et d’expulsion de Lampedusa a suscité la révolte des détenus, le 17 février. Ils ont mis le feu à l’un des bâtiments alors que dix d’entre-eux avaient avalé des lames de rasoir, que l’un avait tenté de se pendre et que certains étaient en grève de la faim (© Reuters). 

 

 

En 2008, 37 000 migrants sont arrivés sur Lampedusa (les autres points d’atterrissage sont à Malte, et dans une moindre mesure en Sicile et en Calabre). Le Centre de premier accueil de l’île a été transformé par le gouvernement Berlusconi en Centre d’identification et d’expulsion permettant le renvoi direct vers le pays d’origine. Mi-février, 860 détenus, dont certains étaient en grève de la faim, l’ont en partie détruit par un incendie, une cinquantaine d’immigrés ayant été blessés lors de l’intervention de la police. Une dizaine d’autres ont avalé des lames de rasoir et l’un a tenté de se pendre.

 

 

 

Voici le genre d’épaves que les patrouilles maritimes retrouvent souvent dans le canal de Sicile, comme ici en 2006 au large de Lampedusa (© DR). 

 

 

Tandis que les marines européennes patrouillent dans la région depuis plusieurs années – repêchant parfois des survivants, plus souvent des cadavres – un accord entre l’Italie et la Libye entre en vigueur le 15 mai pour développer une surveillance conjointe. Mais – selon des sources officieuses non vérifiables et à considérer avec prudence car certains instrumentalisent évidemment ces données – il y aurait en permanence plus d’un million de personnes transitant par le territoire libyen, en provenance de toute l’Afrique mais aussi du Proche-Orient ou du Moyen-Orient, dans l’espoir de traverser. Alors que la crise frappe encore plus durement les pays pauvres, la misère a de « beaux jours » devant elle.

 

O.C.

 

PS. Prochainement, suite et fin du Maître du vent avec l’épisode 4.