Une patate de corail frite au soleil de l’Indien. Voilà ce qu’est Tromelin. Une île, que dis-je, un îlot, perdu et retrouvé maintes fois entre Madagascar et Maurice. Un caillou submersible, qui plus est, régulièrement noyé par les cyclones. Même les tortues qui viennent y pondre depuis des millénaires n’y survivent qu’à la faveur de la nuit. Ici, les crabes et la chaleur font de chaque jour un enfer. « Ici, le monde n’a pas de jointure, tout se confond, l’instant avec le siècle, l’heure et le millénaire, la fin du monde et son premier matin. » (page 28).

 

 

 

À 230 milles à l’Est de Madagascar et à 300 milles au Nord-Ouest de l’île Maurice, l’île Tromelin (au coeur du cercle rouge) abrite aujourd’hui une station de Météo-France, précieuse pour le réseau synoptique de l’océan Indien. Bien que très hostile, l’îlot qui est habité en permanence par quelques militaires génère aussi, autour de celui-ci, une Zone économique exclusive (ZEE) considérable pour la France (© Olivier Chapuis / MaxSea / Mapmedia / SHOM).

 

 

C’est pourtant là que s’est déroulée l’une des plus effroyables histoires de naufragés que la mer ait livrées. De celles dignes de s’élever au rang de Selkirk (abandonné seul, quatre ans durant, sur l’île de Juan Fernandez au large du Chili, entre 1705 et 1709) qui inspira Robinson Crusoé à Daniel Defoe (1719), l’un des plus célèbres romans de la littérature mondiale. Ou de la Bounty de William Bligh et de Fletcher Christian (1789) dont les épopées respectives ont nourri la bibliographie et la filmographie internationales. Rien de tout cela avec Tromelin. Si ce n’est, excusez du peu, les considérations de Condorcet conduisant à la première et très temporaire abolition de l’esclavage sous la Révolution française (j’y reviendrai). Jusqu’à ce livre d’Irène Frain qui vient de paraître, Les naufragés de l’île Tromelin (Michel Lafon, 235 X 155 millimètres, 384 pages, 20 euros), écrit d’après une idée de l’archéologue naval Max Guérout.

 

Il s’agit donc d’un naufrage. Mais pas d’une fortune de mer quelconque car l’échouement se double ici d’un crime. Lorsqu’elle talonne sur le corail susmentionné, le 31 juillet 1761 à 22 heures 20 locale, la flûte L’Utile cache dans ses cales une cargaison clandestine de 160 esclaves – hommes, femmes et enfants – arrachés aux hautes terres de Madagascar. Ils ont été achetés par le capitaine Jean de Lafargue, pour son propre compte, à l’insu de la Compagnie des Indes. Un placement sûr en vue de sa retraite et celle de ses officiers complices… Sauf que rien ne se passe comme prévu depuis que le bâtiment a pris une route atypique afin d’éviter toute mauvaise rencontre avec un patrouilleur de la Royale. Au lieu de la bordée traditionnelle au Sud, contre l’alizé de Sud-Est, les marins français ont mis le cap plein Est, droit sur l’île de leur perdition (et sans réel moyen de calculer régulièrement leur longitude, en l’absence d’horloge à bord, tandis que la très récente méthode des distances lunaires est encore hors de portée d’un équipage marchand). 

 

 

 

Les naufragés de l’île Tromelin d’Irène Frain est un récit historique relatant des faits réels et non un roman. Mais l’auteure a utilisé son talent de romancière pour faire parler les archives (© Michel Lafon).

 

 

Le plus fort est que l’île – alors baptisée l’île de Sable (en guise de sable hormis les quelques bancs qui naviguent autour d’elle au fil des courants et au gré des tempêtes, c’est bien de corail dur qu’il s’agit) – est clairement portée sur la nouvelle carte (avec moins de deux minutes d’erreur en latitude) qui a été embarquée in extremis à Bayonne. Celle-ci est due au grand spécialiste de la cartographie de l’océan Indien à l’époque. Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette (1707-1780) est l’un des meilleurs hydrographes européens du milieu du XVIIIe siècle. Le 10 février 1762, il deviendra le cartographe officiel de la Compagnie des Indes à Lorient. Mais le capitaine Lafargue refuse de lui faire confiance préférant la vieille carte de la Compagnie des Indes qui date de vingt et un ans…

 

Autoritaire, cassant et sûr de lui, Lafargue n’est plus que l’ombre de lui-même dès que les choses tournent mal. C’est dans les chiottes – désolé pour l’anachronisme mais ce mot postérieur (je sens que je m’enfonce) au siècle des Lumières est le seul convenant à la situation… C’est dans les chiottes, disais-je, que le capitaine assiste au naufrage de sa vie. Comme l’écrit Irène Frain, il y est « allé rejoindre [...] son paradis d’enfance, la jouissive contemplation de la fortune la plus chère à son vieux coeur d’avare : le trésor de ses étrons » (page 117). Le commandant ayant sombré dans la folie, c’est son remarquable second, Castellan, qui organise la sauvegarde. Ils sont 210 survivants sur cette île de 1 300 mètres de long par 800 mètres de large. Dont 122 des 143 membres de l’équipage qui a perdu 21 marins noyés pendant l’évacuation du bateau tandis que 88 seulement des 160 esclaves ont survécu. Il fut moins facile de sortir d’une cale submergée où l’on avait été bouclé jusqu’au dernier moment…

 

 

 

La Carte réduite de l’océan Oriental (ici la 2ème édition de 1775 mais l’île apparaît sur une carte du même auteur dès 1753, c’est celle embarquée à bord de L’Utile) de Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette mentionne, à l’Est du Nord de Madagascar, l’île de Sable qui deviendra l’île Tromelin. Le présent extrait concerne la portion d’océan Indien entre la côte de Zanzibar (au Nord-Ouest) et les îles de France et Bourbon (au Sud-Est, aujourd’hui l’île Maurice et La Réunion) (© collection Olivier Chapuis).

 

 

Tel est le premier acte du crime. Il se perpétue lorsque les rations d’eau sont refusées aux Malgaches survivants. Jusqu’à ce que ces mêmes esclaves – emmenés par Semaviou, une jeune femme extraordinaire – collaborent le plus efficacement au creusement d’un puits (entre-temps, 28 malheureux supplémentaires sont morts de soif) puis à la réalisation d’une embarcation. Mais les Noirs seront abandonnés quand tous les matelots seront embarqués (y compris ceux, très nombreux, ayant refusé de travailler !). La prame quitte l’île le 26 septembre 1761, cinquante-sept jours après le naufrage. S’y entassent 122 hommes mais pas un seul esclave. Au nombre de soixante, celles et ceux qui ont joué un rôle essentiel dans sa construction sont livrés à eux-mêmes avec la promesse qu’on reviendra aussitôt les chercher.

 

La monstruosité ne s’arrête pas là. Après une traversée de quatre jours vers Madagascar, tous en réchappent. Mais le gouverneur de l’île de France (aujourd’hui l’île Maurice) qui trafique lui-même des esclaves alors qu’il en interdit officiellement la traite… (rappelons que tout ceci est la réalité et non un roman) empêche Castellan de tenir sa parole. Par un afflux de « marchandises humaines », il ne faudrait quand même pas faire baisser les cours et nuire ainsi à la fortune du dit gouverneur Desforges-Boucher (il y a aussi un secret de famille que je vous laisse découvrir). L’officier essaiera pourtant de revenir sur Tromelin pour chercher les naufragés, avec plus ou moins de constance… quinze ans durant, vous avez bien lu !

 

Il faudra pour cela attendre que, passant outre la honte et le danger d’avoir déporté des esclaves clandestinement et l’opposition farouche des grands colons, certains membres de l’état-major de L’Utile remuent ciel et mer. Dès 1763, l’un d’entre-eux publie en métropole une brochure pour conter toute l’affaire… ou presque. Bernardin de Saint-Pierre, l’auteur de Paul et Virginie (1788), une autre histoire de naufrage, s’en émeut. Cela vient aux oreilles de Condorcet. Le philosophe encyclopédiste traite (c’est le cas de le dire) le sujet dans une publication de 1781. Bien que ce grand intellectuel avant l’heure (le terme n’apparaîtra qu’un siècle plus tard) rende fort mal compte de l’aventure, il l’utilise pour favoriser le mouvement qui débouchera sur l’abolition de l’esclavage par la Convention en 1794 (année de son suicide dans son cachot).

 

 

Auteur d’un excellent atlas de l’océan Indien, le Neptune oriental (1745, qui sera réédité en 1775), Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette (1707-1780) est l’un des meilleurs hydrographes européens du milieu du XVIIIe siècle. Le 10 février suivant le naufrage de L’Utile, il deviendra cartographe officiel de la Compagnie des Indes, basée à Lorient (© collection Olivier Chapuis). 

 

 

C’est uniquement parce qu’un matelot blanc est un jour accidentellement laissé sur l’île par l’un des cinq navires ayant croisé alentour en quatorze années que le nouveau gouverneur Ternay envoie enfin Tromelin (qui laissera ainsi son nom à l’île par le truchement d’un cartographe français travaillant pour les Anglais pendant les guerres de l’Empire, une quarantaine d’années plus tard). Le 29 novembre 1776, bien des lunes après le départ de la grande pirogue des Blancs, cet ancien de l’expédition Kerguelen ne découvre en cette quinzième année depuis l’infâme abandon… que sept femmes et un bébé. Je ne vous dis pas ce que sont devenus les autres. Il faut lire le livre qui comporte bien d’autres histoires dans l’Histoire ! Je ne vous raconte pas plus ce qui arrivera aux rescapées lorsqu’elles parviendront à l’île de France le 14 décembre 1776. Allez, seulement une chose : on les affranchira (c’était bien le minimum) pour les baptiser aussitôt…

 

Remarquablement documenté (Irène Frain a complété les recherches de Guérout et d’autres dans les archives et elle est même allée à Tromelin pour s’imprégner de l’hostilité du lieu qu’elle traduit excellemment) en dépit de quelques erreurs mineures (exemples : contrairement à ce qui est écrit page 35, le chronomètre n’est pas encore au point en 1753 et plus sérieux, page 104, il n’y a pas de corde dans la Marine… sauf pour les pendus ! Ou encore, page 105, ces barreaux du pont qui devraient bien sûr être des « barrots »…), ce récit historique, fort bien construit et assez joliment écrit, est celui d’une honnête femme (au sens de l’honnête homme) qui maîtrise le vocabulaire et la chose maritimes, sans fioritures. C’est assez rare dans la littérature française, souvent ridicule en la matière, pour être souligné.

 

 

 

Soixante esclaves sont abandonnés quinze ans sur l’île de Sable (ici un détail de la carte précédente). Ne subsisteront que sept femmes et un bébé vraisemblablement l’enfant du marin français qui n’avait pu rembarquer lors de l’une des premières tentatives de sauvetage (© collection Olivier Chapuis). 

 

 

La romancière exploite avec talent les découvertes de Max Guérout. Celui-ci donne une passionnante postface à lire absolument. Car l’auteure ne s’est pas autorisée à imaginer les quinze années de survie (c’est tout à son honneur tant elles sont proprement inimaginables), laissant ce soin à l’archéologie. Mais lorsque l’archive fait défaut ou qu’elle est trop lacunaire, l’écrivain reprend la barre et comble les vides, rendant toute leur chair aux personnages. Son imagination ne s’autorise alors pas d’autre dérive qu’au plus près du vraisemblable. Bien lui en prend puisque la réalité dépasse la fiction. Nul n’aurait osé inventer la terrible destinée des esclaves de Tromelin. Ni de Semaviou qui donna la vie sur un caillou où tout était fait pour la reprendre. Irène Frain nous livre leur hallucinante histoire. Plongez y !

 

O.C.