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Monthly Archives: mai 2009

La course ou la vie

Par

Un bon coup de pied au cul. Voilà ce qui propulsa définitivement Pierre-Édouard Plucket sur le pont d’un navire et dans le métier de marin. C’était un jour de septembre 1777 où, novice de dix-huit ans, il fut appelé en catastrophe à la manoeuvre, sur un ton ne souffrant pas l’objection. Pas même pour signaler que tous les feux étaient alors allumés dans la cambuse où notre gaillard jouait les « Vatel du bord », selon ses propres mots. Si bien qu’une fois hissée la voilure, le feu avait pris à la cuisine. D’où l’injuste offense au séant du matelot. Mais contrairement à l’infortuné cuisinier du prince de Condé qui préféra mourir plutôt que de subir l’affront d’une marée retardée pour la table du roi, Plucket décida de vivre. Plus que jamais et à la mer. En devenant son propre patron afin de ne plus recevoir de coups mal placés.

 

 

 

Les Mémoires d’un corsaire dunkerquois sous la Révolution de Pierre-Édouard Plucket constituent le récit d’une vie maritime à la fois ordinaire et « extra ordinaire » dans les années 1770-1800 entre les côtes occidentales de France, les Antilles, l’Amérique du Nord et l’Islande (© Éditions La Bibliothèque).

 

 

Parus pour la première fois en 1843, les Mémoires d’un corsaire dunkerquois sous la Révolution de Pierre-Édouard Plucket (1759-1845) viennent d’être réédités en texte intégral aux Éditions La Bibliothèque (210 X 140 millimètres, 354 pages, 22 euros), avec une préface de Michèle Polak, de la librairie Jean Polak – Marine & voyages. La libraire (la meilleure pour les livres maritimes anciens dans notre pays) est l’inspiratrice de cette collection « Les navigations de la bibliothèque » dans laquelle avait déjà paru, en 2006, Le dernier corsaire (1914-1918) de Félix de Luckner.

 

Le titre de cette nouvelle livraison est en fait trop restrictif. Car les aventures du bonhomme – pour lequel la course fut toute sa vie, en intensité sinon en durée puisqu’il ne fut pas toujours corsaire – débutent sous le règne de Louis XVI. La guerre d’Indépendance américaine (1775-1783) y occupe une place de choix. Mais il ne s’agit pas ici de l’un de ces récits maritimes pleins d’esbroufe… qui plaisent surtout aux terriens. Ses innombrables traversées de l’Atlantique, Plucket les expédie le plus souvent en quelques lignes. Parce qu’une navigation réussie est une navigation rapide. Il y a certes le plaisir de mener un bateau bon marcheur. Mais on ne force pas la marche pour le seul amour de la belle ouvrage. Les bénéfices sont d’autant plus confortables si la marchandise est déchargée avant la concurrence…

 

 

 

Patrie de Jean Bart – Plucket est d’ailleurs baptisé « le Second Jean Bart » – Dunkerque reste un vivier de grands marins engagés contre l’Angleterre au tournant des XVIIIe et XIXe siècles (© Cartes des côtes de France par Olivier Chapuis, éditions du Chasse-marée). 

 

 

Curieux de beaucoup de choses et doué d’un sens de l’observation acéré (sans jamais s’appesantir, ce n’est pas le genre de la maison), Plucket nous livre moult détails passionnants sur l’ordinaire des gens de mer et la marine du temps. Très concret et bien senti, ce témoignage vécu de l’intérieur donne toute sa valeur au texte. Jusque dans le domaine de l’économie. L’auteur s’attarde plus volontiers sur les rencontres, surtout dans le secteur de l’industrie et du commerce pour lequel il est plutôt doué. Presque autant que pour faire des misères à l’Anglais, ennemi honni en tant que nation constituée mais dont certains citoyens bénéficient de toute son estime, pour peu qu’ils soient d’excellents capitaines et honnêtes hommes.

 

De la fin de l’Ancien régime au Consulat, en passant par la Révolution, la carrière maritime de Plucket est bien remplie. Sa plume alerte n’est pas dénuée d’humour. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour faire de ces mémoires un bon livre dont la troisième et dernière partie – après sa retraite sous l’Empire – est la moins intéressante (peu importe, elle représente moins du cinquième de l’ouvrage). Il y devient un père tranquille à l’image de la monarchie de Juillet embourgeoisée et de ce roi dont la caricature se fend la poire…

 

 

 

Cette Vue de l’Escaut, due à Louis Garneray (1833) – autre sacré marin – témoigne bien de ce qu’est ce fleuve à l’époque où Plucket y vit une retraite bien méritée (© Musée national de la Marine).

 

 

Même si notre héros avait bien mérité de la prairie (quand tant d’autres jouissaient de la pairie), celle de Hollande où il se retira aux rives de l’Escaut, je préfère me souvenir du Plucket qui n’avait pas son pareil pour se jouer des frégates britanniques. De celui appartenant à ce cénacle d’hommes magnifiques – les Van Stabel ou Lhermitte, tous Dunkerquois comme lui – que la Marine d’État n’intégra jamais réellement après la parenthèse républicaine, sous prétexte qu’ils venaient du commerce roturier. Côté manoeuvre et audace, ils pouvaient en remontrer à plus d’un officier à particule. L’oubli fut leur tombeau. Ce livre est leur résurrection.

 

O.C. 

Mieux vaut OSTAR… que jamais

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La Transat anglaise part ce lundi 25 mai de Plymouth (Angleterre) à destination de Newport, sur la côte Est des États-Unis. Oui, il s’agit bien de La Transat… celle qui révéla Francis Chichester lors de sa première édition en 1960, puis Éric Tabarly en 1964, entré au Panthéon de son vivant avec l’édition dantesque de 1976.

 

 

 

L’OSTAR est la course qui révéla puis panthéonisa Éric Tabarly. Elle conserve aujourd’hui l’abréviation originelle (© DR).

 

 

« The » Transat donc… à ne pas confondre avec The Transat, devenue la course des professionnels, sous l’égide d’Offshore Challenges, la société d’Ellen MacArthur et de Mark Turner, et dénommée The Artemis Transat en 2008. Car depuis 2005, la Transat est disputée en année impaire, une année après l’autre. Celle qui part lundi est donc la « dérivation » amateur de la plus ancienne des courses transatlantiques en solitaire. Vous me suivez ?

 

Pour mieux souligner cette continuité, l’OSTAR est doublement réaffirmée sous son nom. Sauf que le « O » ne renvoie plus au grand quotidien britannique The Observer (qui sponsorisait l’épreuve), mais à l’édition originale d’où Original Singlehanded Trans-Atlantic Race désormais.

 

Comme au commencement, l’épreuve est essentiellement ouverte aux amateurs, souvent sur des voiliers de série. Toujours organisée par le Royal Western Yacht Club, elle accueille multicoques et monocoques jusqu’à 50 pieds. Parmi les trente-six inscrits de neuf pays dont une majorité de Britanniques et de Néerlandais, trois concurrents anglais sont des plus jeunes jamais engagés dans l’épreuve, Oscar Mead (18 ans) sur un J 105, Rob Cumming (19 ans) sur un Tripp 40 et Katie Miller (21 ans) sur un Figaro Bénéteau.

 

 

 

Anne Caseneuve est la favorite de l’OSTAR à la barre de son trimaran de 50 pieds autofinancé, Croisières Anne Caseneuve, du nom de sa société de charter (© www.anne-caseneuve.com).

 

 

Quatre Français prennent la mer lundi. Jacques Bouchacourt sur un Futura 50, Christian Chalandre sur un S&S 34, Sandro Quaglia sur un Adventure 35 et – last but not least – Anne Caseneuve sur son trimaran de 50 pieds. Elle est tout simplement la favorite de l’épreuve. Bookmaker dixit.

 

O.C.

Aden barbarie

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L’homme aux semelles de sang y a remplacé son frère aux semelles de vent. Depuis toujours, Aden Arabie rime avec piraterie. De nos jours, le golfe d’Aden y ajoute la barbarie. Celle des passeurs qui balancent à la mer des migrants épuisés ou ne sachant pas nager. La bourse et la vie. Toute une saison en enfer.

 

Leur diagonale s’exerce sur cent soixante-cinq milles du Sud au Nord, entre la Somalie dévastée et le Yémen. À la perpendiculaire de l’un des trafics marchands les plus denses au monde, désormais encadré par les patrouilles navales de l’opération européenne Atalante (le cynisme de ces dénominations militaires laisse songeur : cette fois, le cerveau de service à l’état-major a pris son dictionnaire de mythologie pour trouver quelque chose d’un tout petit peu moins obscène qu’Enduring Freedom). Mais les pays riches, dont la France qui tient la base de Djibouti, ne sont pas là pour ces malheureux. Ils traquent les cousins de leurs passeurs… les pirates somaliens.

 

 

 

La migration s’opère du Sud au Nord dans le golfe d’Aden. Essentiellement dans sa moitié orientale, large de 165 milles entre la Somalie et le Yémen. Les embarcations légères des passeurs… somaliens croisent ainsi la route des convois marchands protégés des pirates…somaliens par les bâtiments des marines de guerre des pays riches, dont les Européens et les Français de l’opération Atalante, la France tenant la base de Djibouti (à l’extrémité occidentale de la carte) (© Mapmedia). 

 

 

Entre mer Rouge et océan Indien, on crevait bien avant l’arrivée des bateaux gris. Ils sont pourtant dans le secteur depuis longtemps, sans discontinuer de la Révolution iranienne (1979) aux guerres en cours d’Irak et d’Afghanistan. En 2006, le journaliste Daniel Grandclément embarquait à bord d’un passeur. Dans Les martyrs du golfe d’Aden – documentaire remarquable, à la limite du soutenable – il montrait l’horreur de l’intérieur. En trois ans, cela s’est encore aggravé. On estime à 32 000 le nombre des réfugiés parvenus au Yémen, durant l’année 2008, par le golfe d’Aden. Dans le même temps, plus de 600 ont péri ou disparu à proximité du littoral yéménite, les passeurs refusant de faire côte par crainte de la police locale.

 

Le samedi 23 mai aux Sables d’Olonne, au Centre des congrès Les Atlantes (à une lettre près c’était gênant…), sera projeté le film précité de Daniel Grandclément. Suivra à 16 heures 45 une vente aux enchères, sous le couvert de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Des vêtements ou objets ayant fait le Vendée Globe avec les skippers seront soumis à la générosité du public. On est certes conscient du caractère symbolique de la veste de quart de Michel Desjoyeaux, de la polaire d’Arnaud Boissières, du sac de Marc Guillemot, du pavillon de Rich Wilson, des lunettes de Samantha Davies ou de la photo dédicacée par Vincent Riou du sauvetage de Jean Le Cam… Mais le gouffre entre cette démarche dérisoire et l’ampleur du drame souligne cruellement toute l’hypocrisie de notre monde.

 

 

 

Auteur du remarquable documentaire Les martyrs du golfe d’Aden (2006), Daniel Grandclément a suscité l’émotion lors de la première diffusion du film à Thalassa en mars 2007. Mais la situation ne cesse de s’aggraver depuis (© DR). 

 

 

Bien sûr, d’aucuns m’objecteront qu’il est toujours préférable de faire quelque chose, même modeste, et d’en parler le plus possible. Je prétends pour ma part qu’à force de fonctionner ainsi, on cautionne un état de fait plutôt que d’agir sur la politique qui peut seule mettre en oeuvre de vraies solutions. Elles sont d’ailleurs les mêmes que pour la piraterie. Aider la Somalie à recouvrer un État digne de ce nom, les institutions qui vont avec et une économie permettant à ses citoyens de vivre légalement. Même si la violence armée et mafieuse (pour le coup, on verra plus loin que le terme est employé d’une façon un peu trop générique) occupe aujourd’hui le terrain. Même si le sous-sol local ne recelait pas de richesses pouvant susciter la convoitise des grandes compagnies.

 

Contrairement à d’autres horizons, le prix de la traversée du golfe d’Aden ne serait que de 50 à 135 euros par personne. Une fortune pour les migrants les plus miséreux d’Afrique, en provenance d’Éthiopie et du Soudan (Darfour). Mais pas la fortune pour les passeurs qui ne sont pas nécessairement les mafieux – au sens d’une organisation puissante ayant pignon sur rue (le pignon et la rue tendent d’ailleurs à l’abstraction formelle dans une Somalie dévastée au-delà de l’imaginable) – que l’on voudrait nous présenter trop souvent. Des bougres un peu moins pauvres que leurs clients. Même si ceux qui balancent ces derniers aux requins sont des criminels incontestables.

 

 

 

Même siglé Hugo Boss, le t-shirt d’Alex Thomson semble à la limite de la décence face à l’ampleur du drame du golfe d’Aden (© Mark Lloyd / DPPI / Vendée Globe / Hugo Boss). 

 

 

En attendant – bien qu’elle ne cumule pas la honte du business par-dessus le marché de la charité, contrairement à tant d’autres manifestations organisées de-ci de-là par des notables – cette vente aux enchères participe d’une bonne conscience à très bon compte… Le t-shirt d’Alex Thomson (qui n’a couru que quelques heures mais c’est un détail) s’arracherait-il au prix d’un jeu de voiles, cette aumône ne sera une fois de plus qu’un pansement indécent sur le cancer de l’injustice.

 

O.C.

La vérité s’il ment

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Sa vie, c’est des toiles. Celles qu’on brasse dans la mâture, celles qu’on se fait dans les salles obscures, celles des robes tombant sous les parures. Sa vie, c’est aussi un roman. Un seul. Mais l’important est bien qu’il existe puisque son véritable rêve fut d’être écrivain. Errol Flynn (1909-1959) l’a publié en 1946 sous le titre Showdown.

 

Traduit en L’épreuve de vérité, il paraît pour la première fois en français, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’Australien, originaire d’Hobart en Tasmanie (éditions du Rocher, collection Le Serpent à plumes, 205 X 130 millimètres, 376 pages, 21 euros ; l’objet est beau, soigneusement édité et fabriqué, ce n’est pas négligeable). Marin, acteur et auteur… Comme Sterling Hayden dont j’avais présenté ici le Voyage.

 

 

Propriétaire de plusieurs bateaux, Errol Flynn (1909-1959) a navigué toute sa vie. Une vie qu’il a brûlée en cinquante ans. Il disait qu’il aimait son whisky… vieux et ses femmes… jeunes… (© DR). 

 

 

La vérité, Flynn la triture à sa guise. Au gré de ses bordées dans l’existence, à l’écran ou sur la feuille blanche. L’ami Éric Vibart, de Voiles & voiliers, avait excellemment traduit et édité Princes de la bourlingue, en 2003, aux éditions Ouest-France (le titre français est de Laurent Charpentier, autre talent maison : quand on peut affaler trois fois le foc pour saluer, faut pas hésiter JJJ).

 

L’édition originale datait de 1937, sous le titre Beam Ends (il est intéressant de lire Princes de la bourlingue et L’épreuve de vérité en parallèle et d’éclairer cette nouvelle parution avec les annexes très riches qu’Éric avait constituées voici six ans). Le récit y était autobiographique mais certains passages étaient inventés. L’épreuve de vérité est bel et bien fictif… mais avec nombre d’éléments personnels, comme le montre la préface remarquable de Thierry Beauchamp, également traducteur de l’ouvrage.

 

 

Publié en anglais en 1946, L’épreuve de vérité paraît pour la première fois en français, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Errol Flynn (© Éditions du Rocher). 

 

 

Le vrai sujet du livre, c’est la quête de la femme – « aussi rare dans les mers du Sud que les hommes honnêtes à travers le vaste monde ». Comme de bien entendu, elle est à la fois la maman et la putain. À l’image de Ganice, l’immaculée infirmière, ou du tatouage de Kanaka Tom… une beauté dont les jambes s’écartent lorsque l’impétrant bombe le torse.

 

Ces deux figures pourront-elles se confondre en Cleo ? Telle est aussi L’épreuve de vérité, roman d’initiation autant que d’aventures, prenant parfois des tournures picaresques. Par exemple lorsque le pygmée est humilié dans un bordel de Sydney que Flynn semble bien connaître. Rien de surprenant, puisqu’il y vécut avant de croiser en Nouvelle-Guinée et d’émigrer aux États-Unis.

 

 

Errol Flynn joua souvent les pirates au cinéma… Il le fut aussi dans la vie (© DR) !

 

 

Le bonheur charnel de la navigation (Charnel est le nom de Cleo, ça tombe bien…), le colonialisme et l’esclavage économique, les missions chrétiennes, la montée du Japon dans le Pacifique de 1930 (soulignée a posteriori, le livre étant écrit après la Seconde guerre mondiale) et le renseignement hydrographique américain sous couvert de cinéma (dans un genre différent, on pense à L’énigme des sables d’Erskine Childers), mais aussi la futilité d’Hollywood… sont autant de thèmes que l’on retrouve dans le texte.

 

Les dialogues sont plutôt bien sentis, l’auteur ayant vécu la plupart des choses dont il parle. Les scènes maritimes sont particulièrement justes : tous les sens éprouvés de Flynn semblent avoir guidé sa plume. Shamus, le héros, c’est au moins Errol tel qu’il aurait aimé grandir. Loin des turpitudes de Los Angeles, près des Papous de Nouvelle-Guinée. Un livre sensuel et lumineux.

 

O.C.