Sa vie, c’est des toiles. Celles qu’on brasse dans la mâture, celles qu’on se fait dans les salles obscures, celles des robes tombant sous les parures. Sa vie, c’est aussi un roman. Un seul. Mais l’important est bien qu’il existe puisque son véritable rêve fut d’être écrivain. Errol Flynn (1909-1959) l’a publié en 1946 sous le titre Showdown.

 

Traduit en L’épreuve de vérité, il paraît pour la première fois en français, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’Australien, originaire d’Hobart en Tasmanie (éditions du Rocher, collection Le Serpent à plumes, 205 X 130 millimètres, 376 pages, 21 euros ; l’objet est beau, soigneusement édité et fabriqué, ce n’est pas négligeable). Marin, acteur et auteur… Comme Sterling Hayden dont j’avais présenté ici le Voyage.

 

 

Propriétaire de plusieurs bateaux, Errol Flynn (1909-1959) a navigué toute sa vie. Une vie qu’il a brûlée en cinquante ans. Il disait qu’il aimait son whisky… vieux et ses femmes… jeunes… (© DR). 

 

 

La vérité, Flynn la triture à sa guise. Au gré de ses bordées dans l’existence, à l’écran ou sur la feuille blanche. L’ami Éric Vibart, de Voiles & voiliers, avait excellemment traduit et édité Princes de la bourlingue, en 2003, aux éditions Ouest-France (le titre français est de Laurent Charpentier, autre talent maison : quand on peut affaler trois fois le foc pour saluer, faut pas hésiter JJJ).

 

L’édition originale datait de 1937, sous le titre Beam Ends (il est intéressant de lire Princes de la bourlingue et L’épreuve de vérité en parallèle et d’éclairer cette nouvelle parution avec les annexes très riches qu’Éric avait constituées voici six ans). Le récit y était autobiographique mais certains passages étaient inventés. L’épreuve de vérité est bel et bien fictif… mais avec nombre d’éléments personnels, comme le montre la préface remarquable de Thierry Beauchamp, également traducteur de l’ouvrage.

 

 

Publié en anglais en 1946, L’épreuve de vérité paraît pour la première fois en français, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Errol Flynn (© Éditions du Rocher). 

 

 

Le vrai sujet du livre, c’est la quête de la femme – « aussi rare dans les mers du Sud que les hommes honnêtes à travers le vaste monde ». Comme de bien entendu, elle est à la fois la maman et la putain. À l’image de Ganice, l’immaculée infirmière, ou du tatouage de Kanaka Tom… une beauté dont les jambes s’écartent lorsque l’impétrant bombe le torse.

 

Ces deux figures pourront-elles se confondre en Cleo ? Telle est aussi L’épreuve de vérité, roman d’initiation autant que d’aventures, prenant parfois des tournures picaresques. Par exemple lorsque le pygmée est humilié dans un bordel de Sydney que Flynn semble bien connaître. Rien de surprenant, puisqu’il y vécut avant de croiser en Nouvelle-Guinée et d’émigrer aux États-Unis.

 

 

Errol Flynn joua souvent les pirates au cinéma… Il le fut aussi dans la vie (© DR) !

 

 

Le bonheur charnel de la navigation (Charnel est le nom de Cleo, ça tombe bien…), le colonialisme et l’esclavage économique, les missions chrétiennes, la montée du Japon dans le Pacifique de 1930 (soulignée a posteriori, le livre étant écrit après la Seconde guerre mondiale) et le renseignement hydrographique américain sous couvert de cinéma (dans un genre différent, on pense à L’énigme des sables d’Erskine Childers), mais aussi la futilité d’Hollywood… sont autant de thèmes que l’on retrouve dans le texte.

 

Les dialogues sont plutôt bien sentis, l’auteur ayant vécu la plupart des choses dont il parle. Les scènes maritimes sont particulièrement justes : tous les sens éprouvés de Flynn semblent avoir guidé sa plume. Shamus, le héros, c’est au moins Errol tel qu’il aurait aimé grandir. Loin des turpitudes de Los Angeles, près des Papous de Nouvelle-Guinée. Un livre sensuel et lumineux.

 

O.C.