L’homme aux semelles de sang y a remplacé son frère aux semelles de vent. Depuis toujours, Aden Arabie rime avec piraterie. De nos jours, le golfe d’Aden y ajoute la barbarie. Celle des passeurs qui balancent à la mer des migrants épuisés ou ne sachant pas nager. La bourse et la vie. Toute une saison en enfer.

 

Leur diagonale s’exerce sur cent soixante-cinq milles du Sud au Nord, entre la Somalie dévastée et le Yémen. À la perpendiculaire de l’un des trafics marchands les plus denses au monde, désormais encadré par les patrouilles navales de l’opération européenne Atalante (le cynisme de ces dénominations militaires laisse songeur : cette fois, le cerveau de service à l’état-major a pris son dictionnaire de mythologie pour trouver quelque chose d’un tout petit peu moins obscène qu’Enduring Freedom). Mais les pays riches, dont la France qui tient la base de Djibouti, ne sont pas là pour ces malheureux. Ils traquent les cousins de leurs passeurs… les pirates somaliens.

 

 

 

La migration s’opère du Sud au Nord dans le golfe d’Aden. Essentiellement dans sa moitié orientale, large de 165 milles entre la Somalie et le Yémen. Les embarcations légères des passeurs… somaliens croisent ainsi la route des convois marchands protégés des pirates…somaliens par les bâtiments des marines de guerre des pays riches, dont les Européens et les Français de l’opération Atalante, la France tenant la base de Djibouti (à l’extrémité occidentale de la carte) (© Mapmedia). 

 

 

Entre mer Rouge et océan Indien, on crevait bien avant l’arrivée des bateaux gris. Ils sont pourtant dans le secteur depuis longtemps, sans discontinuer de la Révolution iranienne (1979) aux guerres en cours d’Irak et d’Afghanistan. En 2006, le journaliste Daniel Grandclément embarquait à bord d’un passeur. Dans Les martyrs du golfe d’Aden – documentaire remarquable, à la limite du soutenable – il montrait l’horreur de l’intérieur. En trois ans, cela s’est encore aggravé. On estime à 32 000 le nombre des réfugiés parvenus au Yémen, durant l’année 2008, par le golfe d’Aden. Dans le même temps, plus de 600 ont péri ou disparu à proximité du littoral yéménite, les passeurs refusant de faire côte par crainte de la police locale.

 

Le samedi 23 mai aux Sables d’Olonne, au Centre des congrès Les Atlantes (à une lettre près c’était gênant…), sera projeté le film précité de Daniel Grandclément. Suivra à 16 heures 45 une vente aux enchères, sous le couvert de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Des vêtements ou objets ayant fait le Vendée Globe avec les skippers seront soumis à la générosité du public. On est certes conscient du caractère symbolique de la veste de quart de Michel Desjoyeaux, de la polaire d’Arnaud Boissières, du sac de Marc Guillemot, du pavillon de Rich Wilson, des lunettes de Samantha Davies ou de la photo dédicacée par Vincent Riou du sauvetage de Jean Le Cam… Mais le gouffre entre cette démarche dérisoire et l’ampleur du drame souligne cruellement toute l’hypocrisie de notre monde.

 

 

 

Auteur du remarquable documentaire Les martyrs du golfe d’Aden (2006), Daniel Grandclément a suscité l’émotion lors de la première diffusion du film à Thalassa en mars 2007. Mais la situation ne cesse de s’aggraver depuis (© DR). 

 

 

Bien sûr, d’aucuns m’objecteront qu’il est toujours préférable de faire quelque chose, même modeste, et d’en parler le plus possible. Je prétends pour ma part qu’à force de fonctionner ainsi, on cautionne un état de fait plutôt que d’agir sur la politique qui peut seule mettre en oeuvre de vraies solutions. Elles sont d’ailleurs les mêmes que pour la piraterie. Aider la Somalie à recouvrer un État digne de ce nom, les institutions qui vont avec et une économie permettant à ses citoyens de vivre légalement. Même si la violence armée et mafieuse (pour le coup, on verra plus loin que le terme est employé d’une façon un peu trop générique) occupe aujourd’hui le terrain. Même si le sous-sol local ne recelait pas de richesses pouvant susciter la convoitise des grandes compagnies.

 

Contrairement à d’autres horizons, le prix de la traversée du golfe d’Aden ne serait que de 50 à 135 euros par personne. Une fortune pour les migrants les plus miséreux d’Afrique, en provenance d’Éthiopie et du Soudan (Darfour). Mais pas la fortune pour les passeurs qui ne sont pas nécessairement les mafieux – au sens d’une organisation puissante ayant pignon sur rue (le pignon et la rue tendent d’ailleurs à l’abstraction formelle dans une Somalie dévastée au-delà de l’imaginable) – que l’on voudrait nous présenter trop souvent. Des bougres un peu moins pauvres que leurs clients. Même si ceux qui balancent ces derniers aux requins sont des criminels incontestables.

 

 

 

Même siglé Hugo Boss, le t-shirt d’Alex Thomson semble à la limite de la décence face à l’ampleur du drame du golfe d’Aden (© Mark Lloyd / DPPI / Vendée Globe / Hugo Boss). 

 

 

En attendant – bien qu’elle ne cumule pas la honte du business par-dessus le marché de la charité, contrairement à tant d’autres manifestations organisées de-ci de-là par des notables – cette vente aux enchères participe d’une bonne conscience à très bon compte… Le t-shirt d’Alex Thomson (qui n’a couru que quelques heures mais c’est un détail) s’arracherait-il au prix d’un jeu de voiles, cette aumône ne sera une fois de plus qu’un pansement indécent sur le cancer de l’injustice.

 

O.C.