Un bon coup de pied au cul. Voilà ce qui propulsa définitivement Pierre-Édouard Plucket sur le pont d’un navire et dans le métier de marin. C’était un jour de septembre 1777 où, novice de dix-huit ans, il fut appelé en catastrophe à la manoeuvre, sur un ton ne souffrant pas l’objection. Pas même pour signaler que tous les feux étaient alors allumés dans la cambuse où notre gaillard jouait les « Vatel du bord », selon ses propres mots. Si bien qu’une fois hissée la voilure, le feu avait pris à la cuisine. D’où l’injuste offense au séant du matelot. Mais contrairement à l’infortuné cuisinier du prince de Condé qui préféra mourir plutôt que de subir l’affront d’une marée retardée pour la table du roi, Plucket décida de vivre. Plus que jamais et à la mer. En devenant son propre patron afin de ne plus recevoir de coups mal placés.

 

 

 

Les Mémoires d’un corsaire dunkerquois sous la Révolution de Pierre-Édouard Plucket constituent le récit d’une vie maritime à la fois ordinaire et « extra ordinaire » dans les années 1770-1800 entre les côtes occidentales de France, les Antilles, l’Amérique du Nord et l’Islande (© Éditions La Bibliothèque).

 

 

Parus pour la première fois en 1843, les Mémoires d’un corsaire dunkerquois sous la Révolution de Pierre-Édouard Plucket (1759-1845) viennent d’être réédités en texte intégral aux Éditions La Bibliothèque (210 X 140 millimètres, 354 pages, 22 euros), avec une préface de Michèle Polak, de la librairie Jean Polak – Marine & voyages. La libraire (la meilleure pour les livres maritimes anciens dans notre pays) est l’inspiratrice de cette collection « Les navigations de la bibliothèque » dans laquelle avait déjà paru, en 2006, Le dernier corsaire (1914-1918) de Félix de Luckner.

 

Le titre de cette nouvelle livraison est en fait trop restrictif. Car les aventures du bonhomme – pour lequel la course fut toute sa vie, en intensité sinon en durée puisqu’il ne fut pas toujours corsaire – débutent sous le règne de Louis XVI. La guerre d’Indépendance américaine (1775-1783) y occupe une place de choix. Mais il ne s’agit pas ici de l’un de ces récits maritimes pleins d’esbroufe… qui plaisent surtout aux terriens. Ses innombrables traversées de l’Atlantique, Plucket les expédie le plus souvent en quelques lignes. Parce qu’une navigation réussie est une navigation rapide. Il y a certes le plaisir de mener un bateau bon marcheur. Mais on ne force pas la marche pour le seul amour de la belle ouvrage. Les bénéfices sont d’autant plus confortables si la marchandise est déchargée avant la concurrence…

 

 

 

Patrie de Jean Bart – Plucket est d’ailleurs baptisé « le Second Jean Bart » – Dunkerque reste un vivier de grands marins engagés contre l’Angleterre au tournant des XVIIIe et XIXe siècles (© Cartes des côtes de France par Olivier Chapuis, éditions du Chasse-marée). 

 

 

Curieux de beaucoup de choses et doué d’un sens de l’observation acéré (sans jamais s’appesantir, ce n’est pas le genre de la maison), Plucket nous livre moult détails passionnants sur l’ordinaire des gens de mer et la marine du temps. Très concret et bien senti, ce témoignage vécu de l’intérieur donne toute sa valeur au texte. Jusque dans le domaine de l’économie. L’auteur s’attarde plus volontiers sur les rencontres, surtout dans le secteur de l’industrie et du commerce pour lequel il est plutôt doué. Presque autant que pour faire des misères à l’Anglais, ennemi honni en tant que nation constituée mais dont certains citoyens bénéficient de toute son estime, pour peu qu’ils soient d’excellents capitaines et honnêtes hommes.

 

De la fin de l’Ancien régime au Consulat, en passant par la Révolution, la carrière maritime de Plucket est bien remplie. Sa plume alerte n’est pas dénuée d’humour. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour faire de ces mémoires un bon livre dont la troisième et dernière partie – après sa retraite sous l’Empire – est la moins intéressante (peu importe, elle représente moins du cinquième de l’ouvrage). Il y devient un père tranquille à l’image de la monarchie de Juillet embourgeoisée et de ce roi dont la caricature se fend la poire…

 

 

 

Cette Vue de l’Escaut, due à Louis Garneray (1833) – autre sacré marin – témoigne bien de ce qu’est ce fleuve à l’époque où Plucket y vit une retraite bien méritée (© Musée national de la Marine).

 

 

Même si notre héros avait bien mérité de la prairie (quand tant d’autres jouissaient de la pairie), celle de Hollande où il se retira aux rives de l’Escaut, je préfère me souvenir du Plucket qui n’avait pas son pareil pour se jouer des frégates britanniques. De celui appartenant à ce cénacle d’hommes magnifiques – les Van Stabel ou Lhermitte, tous Dunkerquois comme lui – que la Marine d’État n’intégra jamais réellement après la parenthèse républicaine, sous prétexte qu’ils venaient du commerce roturier. Côté manoeuvre et audace, ils pouvaient en remontrer à plus d’un officier à particule. L’oubli fut leur tombeau. Ce livre est leur résurrection.

 

O.C.