De cette fin du monde là, le purgatoire fut le détroit de Magellan. Et l’enfer, le Horn. Il en est un autre, l’envers patagon. Le pauvre diable dont il est ici question n’était pas marin. Une fois n’est pas coutume, voici un livre terrien. Avec Trois ans chez les Patagons – Le récit de captivité d’Auguste Guinnard (1856-1859) que publient les éditions Chandeigne (220 X 165 millimètres, 392 pages, 30 euros), nous sommes dans la pampa argentine entre Pacifique et Atlantique.

 

 

 

Le récit d’Auguste Guinnard fut publié dans son intégralité en 1864. Il est réédité aujourd’hui avec des annexes très riches consacrées à la Patagonie, aux Patagons, aux contacts que les Européens – essentiellement les navigateurs – eurent avec eux et au regard qu’ils posèrent sur leur nudité, dans tous les sens du terme (© Chandeigne).

 

 

On n’est pas sérieux quand on a vingt-quatre ans. En août 1855, Auguste Guinnard (1831-1882… peut-être…) quitte la France de Napoléon III avec l’espoir de faire fortune en Argentine. Arrivé à Buenos Aires en octobre, il entreprend l’année suivante un voyage à pied vers Rosario. En juin 1856, il est capturé par les Indiens Poyuches qui le cèdent peu après à une autre tribu indienne, celle des Puelches.

 

L’envers patagon est donc surtout celui d’un occidental blanc réduit en esclavage, en plein XIXe siècle, par quelques-uns des derniers Indiens d’Amérique du Sud. Trois années durant, revendu à des tribus successives, Guinnard partage leur existence, effroyablement dure pour un garçon ayant grandi à Paris. Il parvient à s’évader en août 1859, se réfugie à Mendoza, franchit la cordillère des Andes – toujours à pied – s’embarque à Valparaiso en septembre 1860 et arrive à Rochefort au début de 1861.

 

 

 

Cette gravure de Théodore de Bry (1602) témoigne des premiers contacts entre les Patagons et les Européens (ici les Hollandais) aux abords du détroit de Magellan. Elle participe de l’instauration de l’image des « sauvages » face aux « civilisés » qui perdure au XIXe siècle, lorsque Auguste Guinnard vit la situation « inverse » (© Jean-Paul Duviols). 

 

 

À Paris, il retrouve sa famille et passionne le président de la Société de géographie, le vieil égyptologue Edme-François Jomard (1777-1862) (Jomard fut aussi le fondateur du magnifique département des Cartes et plans de la Bibliothèque nationale). Dès cette même année 1861, celui-ci l’aide à faire publier dans la revue Le Tour du monde un résumé de son extraordinaire aventure. Trois ans plus tard paraît en volume le récit complet (1864). Quant à Guinnard, on ne sait avec certitude ni quand ni comment il mourut. Même si en 1882, un noyé repêché dans la Seine, du côté de Charenton, lui ressemblait beaucoup…

 

 

 

Cette carte détaille les territoires des tribus indiennes nomades qui peuplèrent la Patagonie et dont les dernières furent décimées par les Argentins dans les années qui suivirent l’aventure d’Auguste Guinnard (© Chandeigne).

 

 

Le reste, c’est-à-dire le plus important et le plus fascinant – un témoignage ethnologique rarissime sur le mode de vie ancestral des dernières tribus nomades de Patagonie, quelques décennies avant leur extermination – est à découvrir dans cette réédition. Celle-ci est d’une très grande qualité, comme souvent chez Chandeigne, tant du point de vue de l’appareil critique et de son anthologie de textes consacrés aux Patagons de 1500 à 1870 (il est dû à Jean-Paul Duviols qui fournit aussi une très riche partie iconographique – entièrement en noir et blanc mais il s’agit essentiellement de gravures – un véritable livre dans le livre) que de la composition (due à Anne Lima), du papier, de la fabrication et de l’impression. À déguster lentement. Au contraire de cette viande crue et sanglante qui répugna tant Auguste mais lui sauva la vie.

 

O.C.