Englué dans sa dépression - la neurasthénique pas la météorologique – il finit par se suicider. Ultime paradoxe du navigateur Robert Fitzroy (1805-1865), dont la vie avait lentement dérivé de la science vers la religion. Suivant en cela une trajectoire résolument inverse à celle du naturaliste Charles Darwin (1809-1882), ultra célébré en cette année 2009 qui marque le bicentenaire de sa naissance.

 

 

 

Ce portrait à l’aquarelle de Charles Darwin date de la fin des années 1830, après le retour de son voyage de presque cinq années à bord du Beagle (© DR). 

 

 

Les deux hommes s’étaient longuement pratiqués à bord du Beagle, pendant la deuxième circumnavigation du navire, dans l’océan Atlantique, en Amérique du Sud, aux Galapagos, en Nouvelle-Zélande et en Australie (1831-1836). Fitzroy avait hérité de son commandement lors du premier voyage, en décembre 1828 à Rio de Janeiro. Il n’avait que vingt-trois ans ! Quatre mois auparavant, son commandant, Pringle Stokes, s’était tiré une balle dans la tête. Il s’était manqué, enfin presque, agonisant pendant douze jours. Il est enterré à Port Famine en Terre de Feu, au bord du détroit de Magellan.

 

 

 

Le Beagle en Terre de Feu. Rarement voyage maritime eut autant d’impact dans l’histoire des sciences et des idées. Cette peinture de Conrad Martens (1801-1878) provient d’une édition illustrée de L’Origine des espèces de Charles Darwin (© DR). 

 

 

Passionné de géologie, alors que ces expéditions successives avaient pour objectif premier la cartographie marine, Fitzroy ne voulait pas sombrer dans la mélancolie qui avait emporté Stokes. Il se choisit un compagnon de voyage partageant sa passion pour les minéraux et apte à la conversation. Ce fut le jeune Darwin qui venait de terminer ses études de théologie à Cambridge. Charles se révéla curieux de toutes les sciences naturelles. Au point que ces cinq années constituèrent le terreau sur lequel il allait construire sa théorie de l’évolution, exposée dans son célébrissime ouvrage L’Origine des espèces (1859).

 

S’affirmant comme un remarquable hydrographe en Amérique du Sud et devenant l’un des grands précurseurs de la météorologie moderne – testant notamment l’échelle de Beaufort, adoptée par la Royal Navy à partir de 1838 dans tous ses journaux de bord – Fitzroy fut gouverneur général de la Nouvelle-Zélande (1843-1845). Puis il créa et dirigea le Meteorological Office (1854), la Météorologie nationale britannique. Mais dans ce mur de science, il y avait une fêlure. Comme par un curieux phénomène de vases communicants, le vice-amiral Fitzroy – au fur et à mesure qu’il s’imprégnait des Saintes écritures – se vidait de ces idées scientifiques dont Darwin s’emplissait.

 

 

 

Robert Fitzroy vers 1845 alors qu’il est gouverneur de la Nouvelle-Zélande (© DR).

 

 

On ne sait jamais exactement pourquoi un homme met fin à ses jours. Dans le cas de Fitzroy, on a prétendu beaucoup de choses. Qu’il souffrait des inévitables erreurs des premières prévisions météo… dont certains faisaient des gorges chaudes ! Ou qu’il fut abattu par la défaite des Sudistes dans la Guerre de Sécession, lui qui justifiait l’esclavage depuis qu’il avait été horrifié par certaines peuplades au cours de son périple avec l’ami Darwin.

 

La seule certitude fut qu’il désapprouvait les conclusions de l’immense savant qu’était devenu son ancien compagnon de voyage, bientôt agnostique. Au point qu’on vit Fitzroy brandir La Bible sous son nez, lors d’une conférence à Oxford en juin 1860, vociférant qu’elle était la seule vérité en ce bas monde… Tout cela joua peut-être. Mais lorsqu’il se trancha la gorge, le 30 avril 1865, Fitzroy pensa sans doute autant à son oncle, le grand diplomate Robert Stewart, alias Lord Castlereagh, qui s’était infligé la même saignée en 1822. Et à Pringle Stokes, le commandant de sa jeunesse, dont il avait laissé la pauvre sépulture dans la désolation de Port Famine.

 

 

 

À l’époque de la mort de Robert Fitzroy, Charles Darwin se laisse pousser la barbe. Les caricaturistes s’en donnent à coeur joie, à l’instar de celui du magazine satirique Hornet, du 22 mars 1871, qui le représente en orang-outang (© DR).

 

 

Après le nécessaire délai de bienséance – suicide oblige – en 2002, le Met Office a dédié à Fitzroy une zone météorologique, en donnant son nom à l’ancienne zone Finisterre. Pour lui tout seul. Juste au-dessus de Trafalgar, un vrai symbole pour l’Angleterre. Créationniste, Fitzroy en était au même point que l’une de ses contemporaines, paroissienne anglaise, lorsqu’elle s’exclama en découvrant le livre de Darwin : « Descendre d’un singe, mon Dieu, cela est-il possible ? Et si tel était le cas, prions pour que cela ne se sache pas ! » Fitzroy savait peut-être. Il n’aura pas supporté…

 

O.C.
 

PS. L’été est là. Ce blog s’interrompt jusqu’à mi-août. Bonnes navigations à tous ceux qui auront la chance d’aller sur l’eau… et bon courage aux autres !