Skip to Content

Monthly Archives: août 2009

Les histoires d’amour finissent mal en général

Par

L’info n’est pas officielle : Generali signerait Nicolas Lunven. Le sponsor lui aurait annoncé en pleine Solitaire du Figaro, avant même la victoire du Vannetais. Cette actualité est tout sauf anodine : elle relève d’une très vieille histoire… vieille de trente-cinq ans comme je vais vous le conter.

 

Depuis l’accident de Yann Eliès au Vendée Globe, on savait que celui-ci ne verrait pas son contrat renouvelé, lequel doit normalement courir jusqu’à décembre 2010 en ce qui concerne le Figaro Bénéteau. Mais on imagine combien une telle information, même confidentielle, peut être déstabilisante dans une course où les intéressés finissent aux deux premières places…

 

 

 

Derrière les sourires du podium de la Solitaire du Figaro 2009 – Nicolas Lunven, Yann Eliès et Frédéric Duthil – une histoire de familles, de sponsor, d’espoirs et de déceptions (© Marmara – Vialeron / Le Figaro).

 

 

Le sport professionnel est décidément un univers impitoyable bien que cela puisse apparaître simplement comme un nouveau passage de relais. En effet, depuis 1975 (!), dix-neuf skippers se sont succédés sous les différentes marques de l’assureur Generali (d’abord sous le nom de La Concorde, absorbée depuis, et sous la houlette de l’emblématique Laura Vergne qui fut l’âme de ce sponsoring). Parce qu’ils sont justement des professionnels, Yann et Nicolas disputeront ensemble le Tour de Bretagne, sur Generali, à partir du 5 septembre.

 

Ils n’oublieront sans doute pas que leurs histoires familiales présentent bien des similitudes (comme je l’ai déjà évoqué). Leurs pères ont tous deux porté les couleurs de La Concorde. Sous celles-ci, Bruno Lunven fut 3ème de la Course de l’Aurore en 1975 et Patrick Eliès termina 8ème de la Solitaire du Figaro en 1982, 15ème en 1983 et 4ème en 1985. Mais Patrick (que l’on surnommait alors, si ma mémoire ne me trahit pas, le « morpion rouge », eu égard au fait qu’il ne lâchait jamais rien d’une part et à la couleur de coque des bateaux Concorde d’autre part) l’avait gagnée en 1979 sous une autre bannière (Églantine, également rouge, un half signé Jean-Marie Finot), avec un grand chelem et une avance de quatorze heures, dans la tempête qui décima le Fastnet…

 

 

 

À 26 ans, Nicolas Lunven peut regarder le ciel avec confiance : le plus ancien sponsor de la voile s’engage à ses côtés… trente-cinq ans après voir soutenu son père Bruno (© François Van Malleghem / jmliot.com / CGPI). 

 

 

La situation de leurs fils n’est aujourd’hui plus du tout la même. Si Nicolas Lunven (26 ans) peut – à juste titre – surfer sur le nuage du jeune skipper dont l’avenir est plein de promesses, tout en conservant la tête froide, Yann Eliès (35 ans) vit vraisemblablement des heures difficiles. En s’étant remis aussi vite de son très grave accident, il a montré qu’il est un grand bonhomme. En enlevant ses deux courses de début de saison, il a confirmé qu’il est un sacré champion, ce qu’il a martelé en remportant la première étape de la Solitaire du Figaro à La Corogne.

 

Après s’être battu jusqu’au bout devant Dieppe, sa deuxième place (comme en 2004) à 20 minutes et 29 secondes de Nicolas est sans doute dure à digérer. D’autres s’en contenteraient mais, s’il a été champion de France de course au large en solitaire, en 2004 et 2006, et vainqueur de nombre d’épreuves en Figaro, la Solitaire (onze participations et cinq victoires d’étape) manque au palmarès de Yann qui porte la livrée blanche et rouge de Generali depuis 1998 (Patrick l’avait alors aidé à séduire l’assureur).

 

 

 

Yann Eliès devrait normalement courir encore la saison prochaine sous les couleurs de Generali avant de passer le témoin à Nicolas Lunven (© Olivier Chapuis). 

 

 

Elle manque aussi à Generali qui ne l’a plus remportée depuis Alain Gautier en 1989. C’était il y a vingt ans (pour l’anecdote, l’ami Didier Ravon m’a rappelé que l’année d’avant, en 1988, lorsqu’Alain avait course gagnée en baie de Quiberon – après avoir enlevé les trois premières étapes ! – et que Laurent Bourgnon lui avait soufflé la victoire, la coque de Concorde n’était pas rouge mais d’un jaune magnifique, celui d’EJP 4, un half Andrieu sauf erreur ; un an plus tard, le rouge retrouvé… devenait fétiche pour Generali !).

 

 

 

Une fois n’est pas coutume… En 1988, Alain Gautier skippe un Concorde jaune (en haut) et il perd dans la pétole de la baie de Quiberon, à quelques centaines de mètres de la ligne, après avoir remporté les trois premières étapes. L’année suivante, Concorde retrouve le rouge habituel (en bas) et Alain triomphe enfin après dix éditions de la Solitaire (© Didier Ravon pour les deux images). 

 

Les histoires d’amour – le mot n’est pas outrancier pour un sponsor qui est sur le Figaro depuis trente-cinq ans (Generali est vraisemblablement le plus ancien commanditaire de la voile)… dont plus de onze années pour le seul Yann ! – finissent souvent mal. Sans doute est-ce pour cela, puisque Bruno fut le premier en 1975, que Generali veut de nouveau un Lunven à la barre. Afin de tout recommencer.

 

O.C.

 

PS. Ne voulant pas mettre en difficulté les deux skippers vis-à-vis de Generali tant que cette info n’est pas officielle, j’ai décidé de ne pas appeler Nicolas et Yann pour confirmer, infirmer ou commenter et j’ai donc conservé le conditionnel au risque d’être démenti.

 

PS 2 du 01.09.09. Nicolas Lunven est finalement inscrit au Tour de Bretagne sur son Figaro Bénéteau CGPI et avec Jean Le Cam comme équipier. Quant à Yann Eliès, il laisse Generali à ses équipiers Philippe Laot et Jean-Baptiste Épron. Les choses bougent donc bien autour de Generali alors que l’annonce du tandem Eliès / Lunven sur le Tour de Bretagne avait été faite à la presse après la Solitaire du Figaro… En fait, Yann Eliès sera au Trophée Clairefontaine qui se courra à La Grande-Motte du 10 au 13 septembre. Bien avant l’annonce précitée, l’invitation avait été lancée au futur vainqueur de la Solitaire du Figaro (pas encore connu à cette date) qui aurait comme équipiers Nicolas Troussel (vainqueur de la Solitaire 2008) et Nicolas Bérenger (Figariste installé à La Grande-Motte). Nicolas Lunven ayant souhaité rester sur le Tour de Bretagne, il a finalement cédé sa place à son dauphin… Yann Eliès.

 

PS 3 du 02.09.09. Yann Eliès participera cet hiver au Trophée Jules Verne à bord du trimaran Banque populaire V de Pascal Bidégorry. Soit un retour dans le Grand Sud moins d’un an après l’accident du Vendée Globe.

Lunven : Figaro ci, Figaro là

Par

Chez les Lunven, la Solitaire du Figaro est sinon génétique, du moins culturelle. Certes, il est d’autres familles comparables. Yann Eliès, le second du Figaro 2009, est ainsi le fils de Patrick, vainqueur en 1979. Mais Nicolas Lunven qui a désormais inscrit son nom – et son prénom – au fronton de la 40ème édition, marquée par un plateau exceptionnel de cinq anciens vainqueurs et une meute de prétendants, est le fils de Bruno et le neveu de Dominique. Ces deux là animèrent brillamment l’épreuve dans les mêmes années que Patrick Eliès, lorsqu’elle s’appelait encore la Course de l’Aurore (créée en 1970). Ce n’est donc pas un hasard si le 5 septembre, Nicolas et Yann disputeront ensemble le Tour de Bretagne sur Generali

 

 

 

À 26 ans, Nicolas Lunven remporte la Solitaire du Figaro pour la quarantième édition de la reine des courses en solo que son père et son oncle animèrent à ses débuts, dans les années 1970 (© Jean-Marie Liot / CGPI).

 

 

Je connais un peu et apprécie beaucoup la famille Lunven qui m’a fait le plaisir de m’offrir son amitié et de m’ouvrir sa maison vannetaise à moult reprises. La voile et les voiliers y hantent les recoins des nombreuses bibliothèques, jusque dans la chambre de Nicolas, bien entendu (il s’est depuis installé à Port-La-Forêt lorsqu’il intégra Finistère/Course au large en janvier 2006). Né à Vannes en 1948, Bruno, son père, appartient à une famille de marins, quatre garçons et deux filles dont cinq naviguent. Leur père, Xavier, les a initiés très tôt aux subtilités du golfe du Morbihan, dans lequel ils ont côtoyé notamment André Viant et sa tribu.

 

Après plusieurs saisons du RORC, avec les frères Costantini de La Trinité-sur-Mer – constructeurs du Pen Duick II, d’Éric Tabarly, vainqueur de la Transat 1964 – Bruno embarquait pour la première course autour du monde en équipages (la Whitbread 1973), sur le Grand Louis des Viant. Au retour, le cap-hornier participa à cinq éditions de l’Aurore (il avait couru sa première en 1972 et il avait terminé 5ème), où il retrouvait son frère Dominique, engagé sur Colombine, le Super-Arlequin paternel (2ème en 1973, 9ème en 1974). Comme Dominique, Bruno y réalisa de fort belles prestations puisqu’il termina 2ème en 1974 et 3ème en 1975, lui aussi sur un Super-Arlequin, prêté par le chantier Paillard.

 

 

 

C’est à bord du Sun Rise 35 Chimère bleue de ses parents, Catherine et Bruno, que Nicolas (ici en ciré rouge en 2001) a découvert la croisière et la voile, après ses premiers pas sur le Centurion 32 que Bruno possédait auparavant, son premier voilier de croisière ayant été un Cognac (© Olivier Chapuis).

 

 

En 1977, à 29 ans, après une cinquième place sur un half-tonner dessiné par Doug Peterson (il avait fait 17ème en 1976), Bruno raccrochait le Figaro pour se consacrer au cabinet familial d’experts en assurance qu’il partagea avec ses frères, à Vannes, jusqu’à sa retraite toute récente. Mais, il naviguera toujours beaucoup en solitaire dans les courses de quadras (Vieux safrans, Course des Îles, Transquadrasolo) qu’il dominera ou animera encore au début des années 2000.

 

En 2001, lorsque j’ai connu les Lunven à l’occasion d’un bilan Voiles & voiliers de Chimère bleue, leur Sun Rise 35, Bruno et sa femme Catherine pratiquaient beaucoup la croisière en compagnie de leurs enfants, Isabelle et Nicolas (aujourd’hui, ils continuent, suivant notamment les Figaro de leur fils). Le futur vainqueur de la Solitaire n’avait alors que 18 ans (il est né le 28 novembre 1982). Il passait son bac mais il rêvait plutôt de course au large, de Mini-Transat notamment, tout en régatant assidûment, ce qu’il n’a cessé de faire depuis.

 

 

 

En juin 2001, Bruno, Dominique et Nicolas (de gauche à droite) naviguaient ensemble dans la bonne brise de la baie de Quiberon pour le bilan du Sun Rise 35 Chimère bleue que j’effectuais pour Voiles & voiliers. Nico passait son bac et rêvait alors de la Mini-Transat (© Olivier Chapuis).

 

 

Ses parents veillèrent en même temps à ce qu’il fît de bonnes études (il est titulaire d’un master 2 de Commerce et de vente spécialisé dans le développement commercial des PME). Elles lui ont notamment permis de s’occuper de la promotion du tissu à voiles à fibres orientées TriLam (2006) après avoir travaillé pour la voilerie All Purpose (2004). Outre ses brillantes prestations sur de nombreux supports, en particulier au Tour de France à la voile avec Défi partagé / Marseille (2ème en 2004, 2005 et 2006), l’apprentissage en solitaire de l’équipier (très recherché) a été quasi immédiat puisqu’il a remporté le classement des bizuths de la Solitaire du Figaro en 2007. Il avait alors bénéficié de l’aide de Charles Caudrelier qui lui confia la barre de Bostik, avant de gagner ensemble le Tour de Bretagne 2007.

 

Ce n’est pas la première fois qu’un skipper enlève le Figaro à sa troisième participation. Parmi quelques exemples fameux, citons Christophe Auguin en 1986, Michel Desjoyeaux en 1992 et surtout, Laurent Bourgnon qui avait triomphé lors de son unique engagement en 1988 (il n’avait que 22 ans !). Mais d’autres parrains prestigieux ont détecté le talent en progression fulgurante de Nicolas Lunven puisque c’est Alain Gautier et Michel Desjoyeaux qui lui offrirent l’an dernier le stick de Foncia (17ème au général) !

 

 

 

Après des années de régate en équipage sur tous supports, la progression en solitaire de Nicolas Lunven – depuis ses véritables débuts solo en 2007 – est au niveau de celles des très grands skippers (© François Van Malleghem / jmliot.com / CGPI).

 

 

Tous les vainqueurs de la Solitaire du Figaro n’ont pas fait une même carrière par la suite. Mais comme je l’écrivais déjà dans Voiles & voiliers ces dernières années, il y a fort à parier que l’on entendra longtemps parler de Nicolas sur la planète bleue. Et que le nom des Lunven n’a pas fini de briller au firmament de la course au large. Il y a du ténor dans ce garçon là, aussi tueur en mer qu’il est bien élevé, gentil et aimable à terre. Catherine et Bruno peuvent être aussi fiers et heureux de cette modestie qu’ils lui ont transmise que de cette très grande victoire qu’il leur offre aujourd’hui. Figaro ci, Figaro là…

 

O.C.