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Monthly Archives: septembre 2009

Tabarly échoué

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Ce n’est un secret pour personne. Là où Tabarly passait, les crabes souvent trépassaient. Le marin aimait jouer au ras des cailloux… Il y restait parfois scotché, quelques secondes ou le temps d’une marée. Quand il n’y laissait pas un bout de quille de l’un ou l’autre de ses Pen Duick.

 

Cette propension à l’échouement, c’est à bord de la troisième petite mésange à tête noire que Félix Aubry de la Noë la vécut en 1972… quasi quotidiennement (!) entre les Bahamas et Haïti. Il le raconte dans son livre L’Équipier qui paraît cette dernière semaine de septembre (éditions L’Ancre de marine, 220 X 150 mm, 180 pages, 22 euros).

 

Pourquoi l’éditeur ne mentionne-t-il pas clairement qu’il s’agit en réalité d’une réédition ? L’édition originale est en effet sortie en 1981 chez Lefeuvre à Nice. Cela est d’autant plus bête que c’est plutôt à l’honneur de l’auteur d’avoir assumé ce texte du vivant de Tabarly (l’éditeur est par ailleurs blâmable de ne pas avoir corrigé l’orthographe de noms propres très souvent écorchés : je ne prendrai qu’un seul exemple parmi beaucoup d’autres, Dennis Conner devient Denis Connors… autant dire tennisman !).

 

 

L’Équipier est la réédition de l’ouvrage paru en 1981, quatre ans après la tragique disparition du one-tonner Airel pendant la SNIM 1977 et trois ans après celle d’Alain Colas dans la Route du Rhum 1978 (© L’Ancre de marine).

 

 

En 1972, Pen Duick III effectue donc une magnifique croisière entre la Floride et Los Angeles via les Bahamas, Haïti, la Martinique, le Venezuela, Panama et l’île Clipperton. Le tout sans moteur et dans une ambiance plus proche de celle des siècles passés que de notre monde actuel. À bord du voilier de course, sans aucun élément du confort d’un croiseur et avec pour ordinaire des pâtes et du riz, Tabarly et ses trois équipiers assurent leurs vitamines par la pêche et la chasse sous-marine. Un pur bonheur de mer pour Félix qui a alors vingt-six ans et qui apprécie autant les talents de manoeuvrier de Tabarly et sa liberté de marin, prompt à appareiller sans préparation aucune… qu’il en fustige l’imprévoyance et l’impéritie en matière de navigation.

 

Le contexte de ces échouements à répétition, Benoît Heimermann – biographe d’Éric Tabarly – nous le livre. Pour son Tabarly (Grasset 2002, repris au Livre de poche), il utilise d’ailleurs l’ouvrage de Félix Aubry de la Noë comme source principale (l’édition originale de L’Équipier est citée dans sa bibliographie) lorsqu’il relate en quelques lignes ces mois de dérive déguisés en croisière. Amoureux, Tabarly ne se remet pas de sa séparation d’avec Danielle. Le coeur est à sec – encore plus souvent que Pen Duick

 

Félix semble quant à lui ignorer ce chagrin d’amour. Il note quand même combien son skipper devient prolixe sur les femmes un soir de vin gai. Et rapporte la satisfaction de celui-ci lorsqu’il aura trouvé le repos du guerrier, à Balboa dans les bras d’une professionnelle. Avant trente-neuf jours de mer non-stop entre Panama et la cité des Anges, et un détour de 1 500 milles via Clipperton où le mouillage s’avère impossible. Le tout pour se faire cueillir par les Stups parce que le sympathique Yankee, embarqué sur le canal, s’avère trafiquer de la coke colombienne pour le Tout Hollywood ! Échappant aux flics, John Bill – ça fleure bon le pseudo – se fera pardonner le fait d’avoir utilisé Pen Duick comme passeur à leur insu, en offrant à Tabarly et à Félix de belles soirées poudrées dans les villas de Beverly Hills avec filles à gogo…

 

 

 

À l’image de ses erreurs de navigation ou de ses brillantes manoeuvres et évolutions sous voiles, Éric Tabarly – ici à bord de Pen Duick VI - est vécu et restitué par Félix Aubry de la Noë dans l’ombre et la lumière de l’humain (© DR).

 

 

Où l’on voit aussi un Tabarly égoïste, ne se souciant nullement des autres et faisant preuve de « l’ingratitude des grands ». Un trait de caractère qu’il partage avec Alain Colas, Félix Aubry de la Noë en sait quelque chose (j’ajouterais : avec nombre de skippers connus lorsque l’ego finit par l’emporter). Écorné en apparence, le mythe national en sort plus humain.

 

Tel n’est pas le cas d’Alain Gliksman qui en prend pour son grade, à propos de Le Cap / Rio 1970. Le skipper y prône l’amour libre avec l’unique équipière de Raph se baladant à poil au milieu d’un équipage mâle assoiffé (au sens propre, il n’y avait pas assez d’eau à bord) lequel finira par se mutiner (là aussi, ce n’est pas une formule). Quant à l’étape Le Cap / Sydney de la Whitbread 1973, durant laquelle disparaît Dominique Guillet, co-skipper de 33 Export (l’ex-Raph) et ami très proche de Félix Aubry de la Noë, elle est l’épine dorsale du livre.

 

Dans un autre genre, l’amateurisme pied nickelé de la Coupe de l’America, version Marcel Bich du début des années mil neuf cent soixante-dix, laisse pantois… Et les nombreuses pages consacrées à Alain Colas sont d’autant plus intéressantes que Félix Aubry de la Noë, second de celui-ci (ou plutôt numéro trois après Jean-François Colas, frère d’Alain) et de Gaston Defferre, est au coeur de la construction de Club Méditerranée. Le portrait d’un Colas aussi brillant qu’arrogant est convaincant, notamment lorsque l’auteur décrit comment la paranoïa et l’orgueil ont enflé chez lui dans des proportions presque aussi grandes que le quatre-mâts, tout en ayant conservé une âme de gosse rigolant de ses bons coups (et de ses mauvais…) et un très grand courage face à son terrible accident.

 

On l’aura compris, l’éclairage est aussi contrasté que l’humain. Nous sommes loin de l’hagiographie ou de l’imagerie d’Épinal et c’est tant mieux. En affirmant que les deux hommes n’avaient rien à se dire une fois passés les objectifs photographiques, Félix démystifie entre autres la fameuse rencontre entre Tabarly et Moitessier, à Tahiti, sur laquelle on a tant glosé.

 

 

L’ayant assisté à Sydney, lors de son tour du monde sur Manureva, puis ayant joué le rôle d’un chef de projet sur la construction de Club Méditerranée, Félix Aubry de la Noë a bien connu Alain Colas, dont il livre – là aussi – un portrait aussi convaincant que contrasté. Non sans émotion à propos de sa disparition le 16 novembre 1978 (© Olivier Chapuis).

 

 

Il y a probablement à prendre et à laisser dans ce récit (le naufrage de l’Airel – dans lequel il a perdu des amis très proches durant la Semaine nautique internationale de Méditerranée d’avril 1977 au large de Marseille – aurait été causé par un cargo transportant des immigrés clandestins avec la complicité de l’État français). Mais il ne s’agit pas d’un livre à charge (sauf contre Alain Gliksman peut-être) ou des mémoires d’un équipier aigri. Les portraits d’Éric Tabarly et d’Alain Colas sont ainsi empreints d’admirations argumentées. Nuancé, le témoignage semble donc recevable. Pourtant, l’ouvrage a été ostracisé lors de sa première parution.

 

Le maritime ne vaut que s’il est partagé. Même si (surtout si) les rencontres suivent des caps différents tout en croisant, un temps, de conserve. À l’instar de Bernard Moitessier qui le visitera chaque jour de son hospitalisation à Tahiti (peu de temps après la Transpacifique avec Tabarly), lui offrant Les racines du ciel de Romain Gary. Et dissertant à satiété sur cette phrase de l’auteur de La promesse de l’aube : « Ce dont l’homme a le plus besoin, c’est d’amitié ». Félix avait alors la vie devant lui.

 

O.C.
 

Passage de la ligne

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Les feuilles mortes se ramassent à la pelle. L’automne apporte aussi les bonnes feuilles du nouveau catalogue de Michèle Polak, de la librairie Jean Polak – Marine & voyages, la meilleure libraire de livres maritimes anciens dans notre pays, également inspiratrice de l’excellente collection « Les navigations de la bibliothèque » aux Éditions La Bibliothèque.

 

 

 

Chaque année, Michèle Polak édite son catalogue sur lequel se ruent les bibliophiles et les passionnés de bibliographie maritime (© Michèle Polak).

 

 

Plutôt que de disserter sur la poétique d’une telle croisière entre les lignes, voici quelques extraits de ce voyage dans l’espace-temps de la bibliographie maritime.

 

58 – BANCAUD (Jean Baptiste). Traité des vivres pour les vaisseaux, galères et autres batimens de sa majesté, sous le nom de — du 28 mars 1774. Versailles, Imprimerie du département de la Marine, 1774, in 4°, broché muet d’époque, 56 pp. Rarissime opuscule. 450 euros.

 

 

Imprimé en 1774 dans l’hôtel de la Marine à Versailles (l’actuelle bibliothèque municipale de Versailles, rue de l’Indépendance américaine) ce livre est à un prix relativement abordable pour un ouvrage de ce genre datant du XVIIIe siècle (© Michèle Polak).

 

 

717 – NAVIGATEUR (le). Revue Maritime. Le Navigateur. Paris, au Bureau, rue des Beaux-arts, 1834, 2 tomes en 1 volume in 8°, demi toile modeste, 2 ff.n.ch. – 282pp. – 1 fnch. et 231 -(1)pp., 12 planches h.t. 450 euros
Trafalgar, Reading et Saint-Cloud par Jal. Les smoglers par Corbière. Le Luxor à Paris par Jal. Pêches françaises les baleines par Geoffroy St Hilaire. Naufrage du vaisseau le Superbe par Jal. La corvette La Coquille dans l’archipel dangereux par Lesson. Passage de l’équateur par Jules Lecomte. Expedition de la corvette la Lilloise par E. de Blosseville. Naufrage des bricks l’aven-ture et le Silène sur les côtes de Barbarie par Hennequin…

 

 

 

Le Navigateur fut l’une des nombreuses revues maritimes du XIXe siècle. Un ancêtre de Voiles et voiliers en quelque sorte (© Michèle Polak). 

 

 

799 – RESTE (Bernard de). Histoire des pêches, des découvertes et des établisse-ments des Hollandois dans les mers du Nord ; Ouvrage traduit du Hollandais par les soins du Gouvernement, enrichi de notes, & orné de cartes & de figures à l’usage des Navigateurs & des Amateurs de l’histoire naturelle. Paris, Vve Nyon, an IX (1801), 3 volumes in 8°, veau ancien, double filet doré en encadrement, dos lisse orné d’un fleuron doré répété, reliure un peu frottée, charnières faibles, petit manque de papier à un feuillet avec atteinte au texte, 2 ff.n.ch. – XXXVI – 432pp. ; 2 ff.n.ch. – 464pp. ; 2 ff.n.ch. – 378pp., frontispice, 21 planches et 6 cartes h.t. 1 800 euros
Ouvrage consacré à la pêche dans les mers du Nord et principalement à la chasse à la baleine. Bernard de Reste donne aussi une longue description du Groenland et des moeurs et coutumes des Esquimaux, de l’Islande, du Spitzberg, de la Nouvele-Zemble, de Jan Mayen, de l’Ile-aux-ours, du détroit de Davis… "Ce traité, qui est loin d’être aussi connu qu’il le mérite, renferme une foule de documents précieux pour les personnes qui se livrent à la pêche et à la navigation dans le Nord, et pour les amateurs d’histoire naturelle" (Cuvier. Dictionnaire des sciences naturelles).

 

 

 

Accident de pêche dans le Grand Nord au temps de la Révolution française… (© Michèle Polak).

 

 

883 – VERITE (V.). Dans le grand conflit européen. Les flottes de guerre. Album d’i-mages représentant à l’échelle de 1 m/m par mètre les principaux types de navires de guerre en service dans les flottes belligérantes. Épinal, Pellerin, s.d., grand in 8°, broché, 8 planches en couleurs. Album de 8 images d’Épinal. 150 euros.

 

 

 

Quand l’image d’Épinal s’empare de la Marine… (© Michèle Polak).

 

 

Si d’aventure, vous franchissez le seuil de la petite boutique de la rue de l’Échaudé, Paris 6ème,  ce passage de la ligne vous fera découvrir tout le fonds qui ne figure pas dans le catalogue, y humer l’odeur d’un récit de croisière des années cinquante à quinze euros ou embrasser du regard un exemplaire rare du Grand siècle. Vous y croiserez peut-être Kerguelen… Non pas le fantôme du grand navigateur, découvreur controversé, mais le chat de la librairie. Maritime jusqu’au bout.

 

O.C. 

Mer cruelle

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Au coeur de l’été, bonheur de cueillir un livre dans la bibliothèque du bord. La Mer cruelle est un classique de la littérature maritime. Paru à Londres en 1951 et réédité par Phébus en 1999 (en poche en 2004 : éditions Phébus, collection Libretto, 180 X 120 millimètres, 502 pages, 11,90 euros), il n’y a donc aucune « actualité » autour de cet ouvrage. Mais l’ayant relu pendant les vacances, j’avais envie de le faire connaître à ceux qui n’en auraient jamais entendu parler.

 

Ne vous arrêtez pas à la platitude de la quatrième de couverture. Le livre de Nicholas Monsarrat est à la guerre en Atlantique ce que le fameux Grand cirque de Pierre Clostermann est à la bataille d’Angleterre, dans les airs. En plus profond – sans mauvais jeu de mot – et en plus grave.

 

 

 

La Mer cruelle est un grand livre maritime sur la guerre en mer (© Phébus).

 

 

La mention « roman » ne trompe guère, quant à l’intime connaissance de l’auteur pour ces années d’horreurs en mer, entre 1939 et 1945, passées à escorter les convois ravitaillant la Grande-Bretagne depuis les côtes d’Amérique. En toutes saisons, les meutes de sous-marins allemands infestent l’océan. La mort, atroce, se fait chaque jour plus pressante, cueillant ces Britanniques dont le courage transcende leur vie ordinaire d’avant-guerre, une existence de terriens pour nombre d’entre-eux. C’est en de telles circonstances que le qualificatif de « peuple de marins » prend tout son sens !

 

Il n’est évidemment pas question de voile dans ce récit. Encore moins de plaisance. Mais il transpire de ces pages une exceptionnelle connivence avec l’alternance de joies et de souffrances que peut procurer le grand large. Dans ces ambiances intemporelles d’estuaires, d’eaux calmes glissant vers le tumulte de l’océan, ou de sentiments d’avoir le destin du bord – sinon du monde – entre ses mains, chaque navigateur peut se retrouver. À une nuance près, mais de taille : la guerre en mer est un tel enfer que ces hommes viennent à en désirer la tempête pour se sauver de leurs prochains…

 

O.C.