Ce n’est un secret pour personne. Là où Tabarly passait, les crabes souvent trépassaient. Le marin aimait jouer au ras des cailloux… Il y restait parfois scotché, quelques secondes ou le temps d’une marée. Quand il n’y laissait pas un bout de quille de l’un ou l’autre de ses Pen Duick.

 

Cette propension à l’échouement, c’est à bord de la troisième petite mésange à tête noire que Félix Aubry de la Noë la vécut en 1972… quasi quotidiennement (!) entre les Bahamas et Haïti. Il le raconte dans son livre L’Équipier qui paraît cette dernière semaine de septembre (éditions L’Ancre de marine, 220 X 150 mm, 180 pages, 22 euros).

 

Pourquoi l’éditeur ne mentionne-t-il pas clairement qu’il s’agit en réalité d’une réédition ? L’édition originale est en effet sortie en 1981 chez Lefeuvre à Nice. Cela est d’autant plus bête que c’est plutôt à l’honneur de l’auteur d’avoir assumé ce texte du vivant de Tabarly (l’éditeur est par ailleurs blâmable de ne pas avoir corrigé l’orthographe de noms propres très souvent écorchés : je ne prendrai qu’un seul exemple parmi beaucoup d’autres, Dennis Conner devient Denis Connors… autant dire tennisman !).

 

 

L’Équipier est la réédition de l’ouvrage paru en 1981, quatre ans après la tragique disparition du one-tonner Airel pendant la SNIM 1977 et trois ans après celle d’Alain Colas dans la Route du Rhum 1978 (© L’Ancre de marine).

 

 

En 1972, Pen Duick III effectue donc une magnifique croisière entre la Floride et Los Angeles via les Bahamas, Haïti, la Martinique, le Venezuela, Panama et l’île Clipperton. Le tout sans moteur et dans une ambiance plus proche de celle des siècles passés que de notre monde actuel. À bord du voilier de course, sans aucun élément du confort d’un croiseur et avec pour ordinaire des pâtes et du riz, Tabarly et ses trois équipiers assurent leurs vitamines par la pêche et la chasse sous-marine. Un pur bonheur de mer pour Félix qui a alors vingt-six ans et qui apprécie autant les talents de manoeuvrier de Tabarly et sa liberté de marin, prompt à appareiller sans préparation aucune… qu’il en fustige l’imprévoyance et l’impéritie en matière de navigation.

 

Le contexte de ces échouements à répétition, Benoît Heimermann – biographe d’Éric Tabarly – nous le livre. Pour son Tabarly (Grasset 2002, repris au Livre de poche), il utilise d’ailleurs l’ouvrage de Félix Aubry de la Noë comme source principale (l’édition originale de L’Équipier est citée dans sa bibliographie) lorsqu’il relate en quelques lignes ces mois de dérive déguisés en croisière. Amoureux, Tabarly ne se remet pas de sa séparation d’avec Danielle. Le coeur est à sec – encore plus souvent que Pen Duick

 

Félix semble quant à lui ignorer ce chagrin d’amour. Il note quand même combien son skipper devient prolixe sur les femmes un soir de vin gai. Et rapporte la satisfaction de celui-ci lorsqu’il aura trouvé le repos du guerrier, à Balboa dans les bras d’une professionnelle. Avant trente-neuf jours de mer non-stop entre Panama et la cité des Anges, et un détour de 1 500 milles via Clipperton où le mouillage s’avère impossible. Le tout pour se faire cueillir par les Stups parce que le sympathique Yankee, embarqué sur le canal, s’avère trafiquer de la coke colombienne pour le Tout Hollywood ! Échappant aux flics, John Bill – ça fleure bon le pseudo – se fera pardonner le fait d’avoir utilisé Pen Duick comme passeur à leur insu, en offrant à Tabarly et à Félix de belles soirées poudrées dans les villas de Beverly Hills avec filles à gogo…

 

 

 

À l’image de ses erreurs de navigation ou de ses brillantes manoeuvres et évolutions sous voiles, Éric Tabarly – ici à bord de Pen Duick VI - est vécu et restitué par Félix Aubry de la Noë dans l’ombre et la lumière de l’humain (© DR).

 

 

Où l’on voit aussi un Tabarly égoïste, ne se souciant nullement des autres et faisant preuve de « l’ingratitude des grands ». Un trait de caractère qu’il partage avec Alain Colas, Félix Aubry de la Noë en sait quelque chose (j’ajouterais : avec nombre de skippers connus lorsque l’ego finit par l’emporter). Écorné en apparence, le mythe national en sort plus humain.

 

Tel n’est pas le cas d’Alain Gliksman qui en prend pour son grade, à propos de Le Cap / Rio 1970. Le skipper y prône l’amour libre avec l’unique équipière de Raph se baladant à poil au milieu d’un équipage mâle assoiffé (au sens propre, il n’y avait pas assez d’eau à bord) lequel finira par se mutiner (là aussi, ce n’est pas une formule). Quant à l’étape Le Cap / Sydney de la Whitbread 1973, durant laquelle disparaît Dominique Guillet, co-skipper de 33 Export (l’ex-Raph) et ami très proche de Félix Aubry de la Noë, elle est l’épine dorsale du livre.

 

Dans un autre genre, l’amateurisme pied nickelé de la Coupe de l’America, version Marcel Bich du début des années mil neuf cent soixante-dix, laisse pantois… Et les nombreuses pages consacrées à Alain Colas sont d’autant plus intéressantes que Félix Aubry de la Noë, second de celui-ci (ou plutôt numéro trois après Jean-François Colas, frère d’Alain) et de Gaston Defferre, est au coeur de la construction de Club Méditerranée. Le portrait d’un Colas aussi brillant qu’arrogant est convaincant, notamment lorsque l’auteur décrit comment la paranoïa et l’orgueil ont enflé chez lui dans des proportions presque aussi grandes que le quatre-mâts, tout en ayant conservé une âme de gosse rigolant de ses bons coups (et de ses mauvais…) et un très grand courage face à son terrible accident.

 

On l’aura compris, l’éclairage est aussi contrasté que l’humain. Nous sommes loin de l’hagiographie ou de l’imagerie d’Épinal et c’est tant mieux. En affirmant que les deux hommes n’avaient rien à se dire une fois passés les objectifs photographiques, Félix démystifie entre autres la fameuse rencontre entre Tabarly et Moitessier, à Tahiti, sur laquelle on a tant glosé.

 

 

L’ayant assisté à Sydney, lors de son tour du monde sur Manureva, puis ayant joué le rôle d’un chef de projet sur la construction de Club Méditerranée, Félix Aubry de la Noë a bien connu Alain Colas, dont il livre – là aussi – un portrait aussi convaincant que contrasté. Non sans émotion à propos de sa disparition le 16 novembre 1978 (© Olivier Chapuis).

 

 

Il y a probablement à prendre et à laisser dans ce récit (le naufrage de l’Airel – dans lequel il a perdu des amis très proches durant la Semaine nautique internationale de Méditerranée d’avril 1977 au large de Marseille – aurait été causé par un cargo transportant des immigrés clandestins avec la complicité de l’État français). Mais il ne s’agit pas d’un livre à charge (sauf contre Alain Gliksman peut-être) ou des mémoires d’un équipier aigri. Les portraits d’Éric Tabarly et d’Alain Colas sont ainsi empreints d’admirations argumentées. Nuancé, le témoignage semble donc recevable. Pourtant, l’ouvrage a été ostracisé lors de sa première parution.

 

Le maritime ne vaut que s’il est partagé. Même si (surtout si) les rencontres suivent des caps différents tout en croisant, un temps, de conserve. À l’instar de Bernard Moitessier qui le visitera chaque jour de son hospitalisation à Tahiti (peu de temps après la Transpacifique avec Tabarly), lui offrant Les racines du ciel de Romain Gary. Et dissertant à satiété sur cette phrase de l’auteur de La promesse de l’aube : « Ce dont l’homme a le plus besoin, c’est d’amitié ». Félix avait alors la vie devant lui.

 

O.C.