Tu serais pas peu fier, toi le titi de Sanvic. Dix ans après ta disparition dans la Transat Jacques Vabre – le 21 octobre 1999 au large des Açores, tu avais 42 ans – ton nom est associé au port du Havre, depuis quelques années déjà. " Bassin Paul Vatine " ça vous pose un marin. Surtout lorsqu’on est fils d’ouvrier et qu’on a attendu l’âge de 23 ans pour son baptême de voile… quand ceux de Sainte-Adresse naissent avec un fanion de la SRH dans leur Optimist (fondée en 1838, la Société des régates du Havre est le doyen des clubs d’Europe continentale).

 

 

 

Le trimaran dessiné par Phil Morrison, avec lequel Yvon Fauconnier avait remporté l’OSTAR 1984, fut loué pour la première course en solitaire de Paulo, la Route du Rhum 1986, sous le nom de Nems Luang/Finistère (© Olivier Chapuis). 

 

 

Les vrais prolos venus à la course au large ne courent pas les quais. Tu en étais. Sans en faire une banderole mais sans renier des origines que tes yeux rieurs et ton accent haut-normand du quartier populaire de Sanvic soulignaient. C’est justement parce qu’il était du Havre, comme toi, que tu avais écrit à Alain Gliksman. Sans le connaître mais en lui proposant tes services alors que tu venais de participer au Tour de France à la voile sur le bateau local, en 1981. Cela nous valut de nous rencontrer sur la Mini-Transat 1983 où tu étais avec Alain à bord de son Swan, accompagnant la course. Le début d’une longue série de rigolades.

 

À 26 ans, tu entrais dans le circuit par la " petite porte " des préparateurs. Ton cuir et ta bande de copains havrais étaient tes seuls bagages d’équipier nomade, vite sollicité par les meilleurs skippers. Ils appréciaient ton instinct, ton toucher de barre, ton agilité à la manoeuvre, ta combativité sur un trampoline et la bonne humeur communicative de celui que nous appelions " Paulo ". Cela commença par la victoire du catamaran Crédit-Agricole de Philippe Jeantot, sur la Course de l’Europe 1985, avec entre autres, Michel Desjoyeaux, Roland Jourdain et Jean-Yves Bernot, alias la bande des Gremlins.

 

 

 

Bicentenaire de la Révolution française oblige, Paulo arborait le bonnet phrygien lors de nos courses de 1989, à bord du grand foiler, dessiné par Marc Lombard, qui avait été mené auparavant par François Boucher puis Loïck Peyron (© Olivier Chapuis).

 

 

Cette année là, il y eut aussi le chavirage de Jet-Services IV, avec la disparition de Jean Castenet, les blessures de Patrick Morvan et le bassin brisé de Marc Guillemot. Le même Marco qui te cherchera avec Jean-Luc Nélias en octobre 1999, après l’appel de détresse de Jean Maurel, ton coéquipier de dernière virée (autant dire que Marc Guillemot connaissait la musique quand il assista Yann Eliès lors du dernier Vendée Globe). Au coeur de l’hiver 1985-1986, tu débarquais ainsi pieds nus à la maison. Sain et sauf.

 

À propos de nudité, après ta troisième place dans la Course de la liberté Rouen/New York, avec Dominique Marsaudon, sur le catamaran Jean Stalaven, tu te retrouvais coincé, à poil, dans le couloir de ton hôtel qui s’avéra être un lieu de rencontre apprécié des gays new-yorkais. Profondément endormi, Dominique était le seul à ne pas entendre tes coups contre sa porte. New York, c’était aussi le pari d’enchaîner tous les feux verts de la Cinquième avenue comme gage de succès sur le record de l’Atlantique Nord. À ce jeu là, tu excellais, étant à bord de Royale (1986) puis de Jet-Services V (1988) lors des chronos réussis par Loïc Caradec et Serge Madec.

 

 

 

Lors de la Course de l’Europe 1989, notre équipage comprenait Francis Joyon (à gauche), Jean-Luc Sévenou, Francis Biard (dit Court-Jus, absent de la photo ; ce garçon chaleureux, aussi compétent que discret, très apprécié du milieu, devait se noyer dans un marais lors d’une partie de chasse) et Paulo, ici à la barre (© Olivier Chapuis).

 

 

Puis vint le temps de voler de tes propres ailes. Chien fou pour ton premier Rhum (1986), tu pris un départ époustouflant, enroulant la bouée de Fréhel juste derrière Philippe Poupon, modèle admiré, et Loïc Caradec, un type adorable que nous ne reverrions plus. Quelques semaines auparavant, nous étions allés chercher le plan Phil Morrison à Exmouth, en Angleterre. Nous passâmes la traversée de la Manche à décoller le nom interminable, chacun sur l’un de ses très longs flotteurs, afin de le remplacer par celui du nouveau sponsor. Sous pilote, les pieds calés dans le filet et la tête à l’envers, nous suscitions l’étonnement des officiers de quart. Sans doute persuadés que nous maquillions le vol du trimaran vainqueur de la Transat anglaise 1984, avec Yvon Fauconnier, ils nous surveillaient à la jumelle. À chaque navire croisé, on en avait mal aux côtes !

 

Douze heures après le départ du Rhum, le rire avait viré aux larmes lorsque nous étions venus te retrouver à l’Aber Wrac’h avec Lionel Lemonchois. Un assoupissement dans le rail des cargos avait pulvérisé un flotteur et des mois de travail. Mais, il y aurait beaucoup d’autres chevauchés fantastiques. Sur le pont de la Corde, en embouquant la Penzé, tu m’avais désigné une silhouette, me disant qu’elle serait la femme de ta vie. Vous ne deviez plus vous quitter, sauf quand tu prendrais la mer. Treize ans plus tard et quatorze jours avant ta trente-troisième et ultime traversée de l’Atlantique – cette Transat Jacques Vabre que tu avais remportée en solo en 1993 et en double en 1995 (dans ton joli palmarès à bord des trimarans Haute-Normandie, il y a aussi, entre autres, tes deuxièmes places à l’Europe 1 Star 1992 et 1996 et à la Route du rhum 1994) et qui t’honore désormais par le trophée Paul Vatine – vous vous étiez mariés avec Mireille. Pour ne pas ajouter la galère au chagrin. Au cas où.

 

O.C.