On ne tire pas sur une ambulance. Le propos de ce billet n’est donc pas d’en rajouter sur l’énorme erreur de navigation d’Alexandre Scrizzi dans la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia dont la route tendait vers Rio de Janeiro plutôt que vers Salvador-de-Bahia. Ingénieur financier de 43 ans, le skipper du Pogo 2 Phoenix était, depuis quelques jours, sous surveillance de la direction de course qui constatait une trace satellite très au large. Trop au large puisque le lundi 26 octobre à 18 heures (heure brésilienne), Scrizzi était par 15°50’ S et 34° 23’ W, soit à 295 milles de l’entrée Nord de la baie de Tous les saints !

 

 

 

Le lundi 26 octobre à 18 heures (heure brésilienne), Alexandre Scrizzi était par 15°50’ S et 34° 23’ W, soit à 295 milles dans le 125° de l’entrée Nord de la baie de Tous les saints (© Olivier Chapuis/MaxSea/Mapmedia/SHOM). 

 

 

Surtout, Alexandre était alors dans le 125°, donc bien au Sud de la latitude de Salvador-de-Bahia. Cela ne laissait aucun doute sur un sérieux problème puisque Phoenix faisait route à 7-8 noeuds de moyenne vers le Sud-Sud-Ouest. Dès 3 heures (heure brésilienne soit 6 heures UTC et 7 heures en France) le 26 octobre, le MRCC avait été averti. À 10 heures (heure brésilienne comme pour toutes les suivantes), l’organisation de la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia avait affrété un avion. À 15 heures 30, celui-ci annonçait que le bateau progressait sous grand spi avec un ris dans la grand-voile. Sa vitesse restait de 9,37 noeuds au 202°.

 

Vu des airs, une forme semblait visible dans la descente mais sans certitude. Aucune réponse n’était donnée aux appels VHF et aux survols à basse altitude (déjà, les émissions BLU des jours précédents n’avaient visiblement pas été entendues, les Minis 6.50 disposant d’un récepteur BLU pour écouter la météo et le classement). C’était fort inquiétant car le spi bien établi – grâce à la stabilité du vent et au travail d’un bon pilote automatique – ne permettait pas d’exclure un malaise du skipper ou une chute à la mer. Voire un trip à la Moitessier ou un pétage de plomb à la Crowhurst. Un bateau de la Marine nationale brésilienne avait donc appareillé dès 15 heures le 26, avec le Ministe français Yves Niort à son bord, pour assurer l’interface linguistique et vélique.

 

 

 

Le Phoenix d’Alexandre Scrizzi est ici photographié bien auparavant au cours de cette édition de la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia. Lorsque l’avion l’a retrouvé le 26 octobre en début d’après-midi, il était sous une configuration de voilure voisine, sous grand spi et un ris dans la grand-voile (© Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia / Bateau accompagnateur Pen Ar Clos 2).

 

 

La nuit suivante, soit le 27 octobre à 3 heures 47, on apprenait que l’armée brésilienne évoquait la présence probable d’une silhouette dans le cockpit, aperçue lors d’un nouveau survol. En milieu de journée, ce même jour, le bateau militaire rejoignait le Pogo 2 et rassurait sur la présence à bord d’Alexandre Scrizzi. Celui-ci se disait en bonne santé mais il annonçait être en panne de GPS depuis l’hémisphère Nord, si bien qu’il s’estimait… 400 milles plus au Nord ! Apprenant sa bévue, il changeait alors de cap, tout en restant escorté par le bâtiment brésilien. Il serait attendu à Salvador-de-Bahia le jeudi 29 octobre. Mais au classement de 17 heures UTC le 27 octobre, il était encore à 201,72 milles de l’arrivée et surtout, sa route fond était au 255° quand il lui faudrait faire du 305°.

 

Ce n’est pas la première galère de ce skipper qui semble fâché avec l’électricité et l’électronique. Cette affaire est l’occasion de rappeler quelques principes nous concernant tous. Il faut avoir fait du solitaire, notamment sur un Mini ballotté en tous sens, pour savoir que l’estime est difficile à tenir lorsque la vitesse et le cap changent très souvent (c’est notamment le cas dans le Pot-au-Noir) tandis que l’on n’est pas toujours éveillé (ou frais…) pour enregistrer aussitôt ces variations importantes. Et lorsqu’un tel changement survient, la première chose que l’on fait est de manoeuvrer et de régler pour remettre le bateau en route. Sur la bonne route est une autre affaire quand on n’a plus de GPS…

 

 

 

La trace de Phoenix sur le site de la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia montre une route considérablement plus à l’Est que le reste de la flotte (© Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia). 

 

 

Le GPS, parlons en. Il est autorisé – sans cartographie – par la Classe Mini depuis 1995 (soit un peu plus de six ans après son introduction en navigation civile, notamment en plaisance et dans les autres courses), l’ordinateur et l’interfaçage du GPS restant interdits même si des enregistreurs de données de navigation sont aujourd’hui permis, à condition que celles-ci ne soient pas exploitables en mer mais seulement pour un débriefing d’après course. Car la préservation du sens marin a toujours été l’une des préoccupations de la classe et c’est à saluer.

 

Dès cette époque, le sextant et la calculatrice de navigation restaient imposés. C’est encore le cas sur les courses de niveau A (telle que la Mini-Transat alias la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia) pour lesquelles le Guide Mini, la bible des Minis 6.50, prévoit bien dans le matériel de sécurité obligatoire, un sextant, deux montres de précision et des éphémérides. Encore faut-il savoir s’en servir. C’est aujourd’hui le cas de très peu de navigateurs, non seulement dans la Classe Mini (où le sextant n’est demandé que pour les épreuves au long cours, ce qui est logique) mais aussi dans toutes les autres épreuves, y compris chez les stars de la course au large (sauf les anciens et encore…). Curieusement, un GPS de secours portable – sur piles – n’est pas exigé sur les courses du circuit Mini, même si beaucoup de concurrents embarquent un tel équipement peu coûteux (en tout cas au regard de toutes les autres dépenses).

 

 

 

Lorsqu’il a été informé de son erreur, le Phoenix d’Alexandre Scrizzi a bifurqué vers la côte mais sa route ne le conduisait pas vraiment à Salvador-de-Bahia dans les premières heures (© Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia). 

 

 

Bien sûr, le GPS de secours ne servirait à rien en cas de panne ou de brouillage du système GPS lui-même. Mais, force est de reconnaître qu’un tel cas de figure est de moins en moins probable avec les redondances satellitaires du système, depuis que toute l’économie mondiale utilise celui-ci, alors que les militaires en développent des variantes plus précises et sécurisées pour eux-mêmes. Cela dit, l’apprentissage d’une méridienne fournissant immédiatement la latitude aurait au moins permis à Scrizzi de ne pas dépasser Salvador-de-Bahia. C’est d’autant plus curieux que la Classe Mini impose deux points astro lors de la qualification pour la Mini.

 

Cette erreur énorme n’est pas aussi rare que l’on pourrait le penser. Elle aurait eu des conséquences autrement plus graves en navigation côtière… ou dans le cas présent, si une île ou un danger du large s’étaient trouvés sur sa route (sans oublier l’atterrissage qui aurait été… dépaysant). C’est également l’occasion de rappeler qu’un GPS, même graphique, ne remplace pas la nécessité de reporter le point sur la carte et de tracer régulièrement la droite entre la position courante et le waypoint de destination, afin qu’elle ne passe sur aucun danger. Cela doit être fait sur l’échelle la plus grande disponible (la plus détaillée) qu’il s’agisse d’une cartographie papier ou électronique.

 

 

 

S’il parvient effectivement au ponton du yacht-club de Salvador-de-Bahia, l’arrivée sera difficile pour Alexandre Scrizzi. Tout dépendra alors de l’accueil de ses camarades Ministes et du degré éventuel d’ironie que certains pourraient y mettre (© Olivier Chapuis).

 

 

La navigation au bouton n’élimine ni la dérive, ni le courant (ni les erreurs de saisie !) d’où une route fond toujours différente de la route géographique (la route directe initiale), sans même évoquer ici les options météo. Tout cela fait que le waypoint actif qui était valable lors de la position de départ peut devenir mortel lorsque la route active ne passe plus en des eaux libres de danger et que confiant dans les chiffres de son positionneur, on ne les visualise pas sur la réalité du terrain. Pour filer la métaphore cinématographique, ne tirons pas sur le pianiste… privé de clavier (de GPS bien sûr) qu’est le distrait. Afin qu’Alexandre reste le bienheureux.

 

O.C.

 

PS. L’intéressé n’étant pas arrivé, ce billet aura sans doute une mise à jour lorsqu’il aura donné des précisions supplémentaires sur sa mésaventure. En attendant, alors que personne ne voudrait être à sa place, il faut souhaiter que les commentaires restent bienveillants.