Bel Ami ne se contentait pas de demeurer au-dessous du volcan. Ni dessus d’ailleurs. Le 11 janvier 1882, ne supportant plus son siège rond de cuir, l’écrivain Guy de Maupassant (1850-1893) démissionnait du ministère de la Marine. Il y était entré dix ans plus tôt, en mars 1872. Mais il en avait pris congé depuis le 1er juin 1880 pour fêter sa trentaine éruptive et ses premiers succès, à grands coups de canotages et de cabotages, de femmes et de voyages par delà la Méditerranée. Puis, à bord de la Louisette qu’il acheta durant l’hiver 1883-1884.

 

 

 

Pratiquant le canotage sur la Seine puis la croisière sur ses différents bateaux, essentiellement en Méditerranée, Guy de Maupassant (1850-1893) a beaucoup navigué (© DR).

 

 

La mer, Maupassant l’aura donc longtemps endurée par la paperasse administrative ! Fut-ce dans le cadre prestigieux de ce qui est encore l’état-major de la Marine nationale, entre la rue Royale et la place de la Concorde (Mais pour combien de temps… à l’heure où l’État s’apprête à brader ce bien public, sans doute à un groupe hôtelier ? Luxueux, forcément luxueux, puisque la façade magnifique de ce bâtiment dû à l’architecte Jacques-Ange Gabriel, en 1770-1775, est le pendant de l’hôtel de Crillon, mais je m’égare, le volcan sans doute…).

 

Le travail littéraire ne pouvant plus se distraire de formulaires, son départ du ministère libère une nouvelle explosion du talent de Maupassant. Outre les romans – Une vie paraît en feuilleton de février à avril 1883 – et les nouvelles qui font déjà sa renommée (près de soixante pour cette seule année 1882 !), ses articles et chroniques fleurissent dans les grands journaux de l’époque, dont Le Figaro où il entre le 21 avril 1884.

 

C’est à ce dernier et au Gil Blas qu’il réservera ses comptes rendus du voyage en Italie, parus ultérieurement dans le recueil La vie errante (1890). On les retrouve aujourd’hui dans la remarquable Anthologie de chroniques disponible au Livre de poche, collection Pochothèque (190 X 125 millimètres, 1758 pages, 28 euros), ou pour la seule Sicile, dans le petit volume paru chez Magellan & Cie dans la collection Géo (180 X 110 millimètres, 80 pages, 6 euros).

 

 

 

Contenant beaucoup plus que les seuls voyages (en Italie et ailleurs), la remarquable Anthologie des chroniques de Maupassant est disponible au Livre de poche dans la collection Pochothèque (© Librairie générale française). Si on ne veut lire que les articles sur la Sicile, on peut acheter le petit volume paru chez Magellan & Cie dans la collection Géo (© Magellan & Cie).

 

 

Maupassant part le 4 avril 1885, deux jours avant la parution de Bel-Ami en feuilleton (puis en volume le 11 mai). À Naples, il s’embarque pour la Sicile et Palerme dont il visite les merveilles byzantines, normandes ou arabes. C’est de l’hôtel où Wagner a achevé Parsifal qu’il écrit à Zola un éloge de Germinal qui vient de paraître. Puis il voit les temples grecs de Ségeste, de Sélinonte et d’Agrigente, avant d’échouer à Messine, d’où il appareille pour les îles Éoliennes, le 23 mai.

 

 

 

À Palerme, la Chapelle palatine est l’une des merveilles visitées par Maupassant (© Olivier Chapuis).

 

 

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas sur son voilier mais à bord d’un vapeur que Maupassant écrit l’onde. « Aucun souffle de brise ; seule la marche du bâtiment trouble l’air calme endormi sur l’eau. Les rives de Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si puissante odeur d’orangers fleuris que le détroit tout entier en est parfumé comme une chambre de femme. Bientôt, la ville s’éloigne, nous passons entre Charybde et Scylla, les montagnes s’abaissent derrière nous, et, au-dessus d’elles, apparaît la cime écrasée et neigeuse de l’Etna, qui semble coiffée d’argent sous la clarté de la pleine lune.

 

 

 

En quittant Messine et son fort, Maupassant se dirige vers le détroit éponyme, entre Charybde sur la côte Nord-Est de Sicile et Scylla sur la côte de Calabre, tels qu’Homère les définit (© Olivier Chapuis).

 

 

Puis on sommeille un peu, bercé par le bruit monotone de l’hélice, pour rouvrir les yeux à la lumière du jour naissant. Voici là-bas, en face de nous, les Lipari. La première à gauche et la dernière à droite, jettent sur le ciel une épaisse fumée blanche. Ce sont le Vulcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperçoit Lipari, Filicudi, Alicudi et quelques îlots très bas.

 

Et le bâtiment s’arrête bientôt devant la petite île et la petite ville de Lipari. Quelques maisons blanches au pied d’une grande côte verte. Rien de plus, pas d’auberge, aucun étranger n’abordant sur cette île. Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes bizarres, d’un rouge puissant et doux. [...]. Lipari est terminée au Nord pour une singulière montagne de neige sous un ciel plus froid. C’est de là qu’on tire la pierre ponce pour le monde entier.

 

 

 

« Le bâtiment s’arrête bientôt devant la petite île de Lipari. Quelques maisons blanches au pied d’une grande côte verte. Rien de plus, pas d’auberge, aucun étranger n’abordant sur cette île. Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes bizarres, d’un rouge puissant et doux » (© Olivier Chapuis).

 

 

Mais je loue une barque pour aller visiter Vulcano. Entraînée par quatre rameurs, elle suit la côte fertile, plantée de vignes. Les reflets des rochers rouges sont étranges dans la mer bleue. Voici le petit détroit qui sépare les deux îles. Le cône du Vulcano sort des flots comme un volcan noyé jusqu’à sa tête. [...].

 

 

 

Parmi les rochers admirables, ceux des Bouches de Vulcain entre Lipari (à droite) et Vulcano (© Olivier Chapuis).

 

 

Nous voici au fond d’une baie plate, en face du cratère qui fume. À son pied, une maison habitée par un Anglais qui dort, paraît-il, en ce moment, sans quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel exploite ; mais il dort, et je traverse un grand jardin potager, puis quelques vignes, propriété de l’Anglais ; puis un vrai bois de genêts d’Espagne en fleurs. On dirait une immense écharpe jaune enroulée autour du cône pointu, dont la tête aussi est jaune, d’un jaune aveuglant sous l’éclatant soleil.

 

 

 

« Nous voici au fond d’une baie plate, en face du cratère qui fume. » Le volcan est ici photographié depuis le mouillage situé à l’Est de l’isthme central de Vulcano et au Nord du cratère (© Olivier Chapuis).

 

 

Et je commence à monter par un étroit sentier qui serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient, et revient, escarpé, glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des torrents tomber des sommets, on aperçoit une immobile cascade de soufre qui s’est épanchée par une crevasse. On dirait des ruisseaux de féerie, de la lumière figée, des coulées de soleil.

 

J’atteins enfin, sur le faîte, une large plate-forme autour du grand cratère. Le sol tremble et devant moi, par un trou gros comme la tête d’un homme, s’échappe avec violence un immense jet de flamme et de vapeur, tandis qu’on voit s’épandre des lèvres de ce trou le soufre liquide, doré par le feu. Il forme autour de cette source fantastique un lac jaune bien vite durci. Plus loin, d’autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui montent lourdement dans l’air bleu.

 

 

 

« J’atteins enfin, sur le faîte, une large plate-forme autour du grand cratère. » Au premier plan, le cratère puis la pointe Nord de l’île de Vulcano (avec son petit volcan aujourd’hui éteint). Au deuxième plan, les Bouches de Vulcain qui séparent Vulcano de l’île Lipari. Celle-ci apparaît au troisième plan tandis que l’île de Salina est au fond à gauche (© Olivier Chapuis).

 

 

J’avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu’au bord du grand cratère. Rien de plus surprenant ne peut frapper l’oeil humain. Au fond de cette cuve immense, appelée la « Fossa », large de cinq cents mètres et profonde de deux cents mètres environ, une dizaine de fissures géantes et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la fumée et du soufre, avec un bruit formidable de chaudières. On descend le long des parois de cet abîme, et on se promène jusqu’au bord des bouches furieuses du volcan.

 

Tout est jaune autour de moi, sous mes pieds et sur moi, d’un jaune aveuglant, d’un jaune affolant. Tout est jaune : le sol, les hautes murailles et le ciel lui-même. Le soleil jaune verse dans ce gouffre mugissant sa lumière ardente que la chaleur de cette cuve de soufre rend douloureuse comme une brûlure. Et l’on voit bouillir le liquide jaune qui coule, on voit fleurir d’étranges cristaux, mousser des acides éclatants et bizarres au bord des lèvres rouges des foyers.

 

L’Anglais qui dort au pied du mont, recueille, exploite et vend ces acides, ces liquides, tout ce que vomit le cratère ; car, tout cela, paraît-il, vaut de l’argent, beaucoup d’argent. Je reviens lentement, essoufflé, haletant, suffoqué par l’haleine irrespirable du volcan ; et bientôt, remonté au sommet du cône, j’aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots. Là-bas, en face, se dresse le Stromboli ; tandis, que derrière moi, l’Etna gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses petits-enfants.

 

 

 

« Tout est jaune autour de moi. [...]. Remonté au sommet du cône, j’aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots. Là-bas, en face, se dresse le Stromboli. » Il émerge de la brume de chaleur au fond à droite, vers le Nord-Est (© Olivier Chapuis).

 

 

De la barque, en revenant, j’avais découvert une île cachée derrière Lipari. Le batelier la nomma : « Salina ». C’est sur elle qu’on récolte le vin de Malvoisie. Je voulus boire à sa source même une bouteille de ce vin fameux. On dirait du sirop de soufre. C’est bien le vin des volcans, épais, sucré, doré et tellement soufré que le goût vous en reste au palais jusqu’au soir : le vin du diable » (paru dans Gil Blas du 29 septembre 1885, puis dans le recueil La vie errante en 1890, ce texte est reproduit dans les deux ouvrages précités).

 

Un an plus tard, le 13 octobre 1886, avec les droits d’auteur du grand succès éclos pendant son échappée sicilienne, Maupassant achètera un yacht de neuf tonneaux et demi. À son bord, il participera à l’invention de la croisière sur la Côte d’azur (en avril 1887) comme il le racontera dans Sur l’eau (1888). Ce bateau s’appellera Bel-Ami. Toute une vie.

 

O.C.