L’île des jours d’antan s’est rappelée à mon bon souvenir. Ce retour aux sources m’est arrivé par mail, avec une grande bouffée Pacifique. En l’espèce la photo de mon livre À la mer comme au ciel sur l’atoll de Beautemps-Beaupré, du nom du cartographe Charles-François Beautemps-Beaupré (1766-1854), inventeur de la cartographie marine moderne. Il est plaisant de voir son travail continuer à vivre et susciter des vocations, dix ans après sa parution (en 1999 aux Presses de l’université de Paris-Sorbonne).

 

 

 

Stéphane Guilbert présente À la mer comme au ciel au mouillage de Beautemps-Beaupré, sur le lagon de l’atoll situé à un peu plus d’une cinquantaine de milles au Nord-Est du milieu de la côte orientale de Nouvelle-Calédonie (© Christian Grondin).

 

 

À la mer comme à terre… Stéphane Guilbert (40 ans), marin passionné d’archéologie sous-marine, est skipper professionnel d’un catamaran Bahia qu’il affrète au charter en Nouvelle-Calédonie pour des croisières de plongée (il est moniteur BEES 2 et plonge depuis dix ans dans le Pacifique, dont sept ans en Nouvelle-Calédonie), de surf (il a lui-même été champion dans cette discipline) et de kitesurf. À force de fréquenter ces récifs calédoniens, chargés d’Histoire depuis Cook et d’Entrecasteaux, Stéphane (que je n’ai jamais rencontré mais que je connais par la magie d’Internet) se lance également dans un mémoire universitaire. Le souffle des archives lui plaît autant que celui de l’alizé.

 

Celui-ci est parfois perturbé par une onde tropicale, aujourd’hui ou hier… Au temps des découvreurs du Grand Océan, cela pouvait engager la vie de tout un équipage. En témoignent les manuscrits inédits que je citais dans À la mer comme au ciel, relativement à la découverte de l’île d’Heo, baptisée « Beautemps-Beaupré », du nom de son découvreur, dans la tradition colonialiste de l’époque qui ignorait la toponymie mélanésienne. Cet îlot faillit être le tombeau de l’expédition d’Entrecasteaux (1791-1793), envoyée par la Révolution française à la recherche de Lapérouse. Comme Vanikoro l’avait été pour celui-ci en 1788. Il s’en fallut de très peu. Jugez plutôt, avec ces pages extraites d’À la mer comme au ciel.

 

 

 

À l’Est de l’Australie, la Nouvelle-Calédonie est elle-même bordée par l’archipel des îles Loyauté, à une cinquantaine de milles dans son Est. Notez la toponymie très marquée par les découvreurs que furent James Cook et Joseph-Antoine-Raymond Bruny d’Entrecasteaux (dont le cartographe était Charles-François Beautemps-Beaupré), puis Jules-Sébastien-César Dumont d’Urville (© SHOM).

 

 

« Les devoirs et les risques d’une expédition de découvertes – dont l’honneur est de s’écarter des routes connues comme le soulignait déjà Lapérouse – n’empêchent pas l’ivresse des sens, lorsque la grosse brise portante gonfle les voiles à rompre les écoutes : « Vendredi 12 avril 1793 [il s’agit en fait du 16 avril au soir, la découverte ayant lieu le 17 avril au matin]. Le temps couvert et de la pluie. Grand frais. La mer fort grosse. Sur le soir, le ciel s’est nettoyé. À 6 h, la Recherche en mettant sous les 2 huniers avec 2 ris, nous a donné les ordres ordinaires, c’est a dire la cape s’il fraîchissait. Cependant, j’observerai qu’à l’instant où l’on parlait ainsi, les frégates filaient 5 noeuds 1/2 et que dans le cours de la nuit, elles en ont fait jusqu’à 7 1/2 sans qu’on ait discontinué de courir. Je ne m’étonne plus de tout ceci depuis que j’ai entendu le chef assurer que dans ces campagnes, il ne faut que du bonheur. Il a sans doute ses raisons pour parler ainsi . »

 

Est-ce sa fin imminente qui amène Jean-Michel Huon de Kermadec [le commandant du second bâtiment de l’expédition] à rechercher une ultime et grisante sensation, au fil de l’eau ? L’attrait de terres inconnues et le danger corollaire renforcent probablement cette jouissance. Peu de temps après, celle-ci manque d’être fatale à toute l’expédition : « Nous approchions avec précaution des côtes de la Nouvelle-Calédonie [...]. Quelques heures avant le jour, nos bâtiments se trouvèrent entourés d’une multitude d’oiseaux de mer (passés au même endroit dans les années mil neuf cent soixante-dix, à bord de Damien, Gérard Janichon et Jérôme Poncet y retrouveront une concentration d’oiseaux aussi considérable). On se hâta [...] de mettre en panne et les premières lueurs de l’aube nous montrèrent à peu de distance une chaîne de récifs, sur laquelle nous eussions infailliblement été nous briser, si nous avions poursuivi quelques instants de plus notre route . »

 

 

 

L’île d’Ouvéa est la plus septentrionale des îles principales de l’archipel des Loyauté (© MapMedia).

 

 

Situé au Nord-Ouest immédiat de l’île d’Ouvéa, l’atoll de Beautemps-Beaupré appartient au groupe Nord des Loyauté, archipel ancré à une cinquantaine de milles à l’Est de la Nouvelle-Calédonie. Connue également sous le nom d’Heo, la minuscule île (moins d’un mille dans sa longueur) de Beautemps-Beaupré (20° 24’ 36" S et 166° 8’ 30" E) sera positionnée avec plus de précision par Dumont d’Urville en 1840, Ouvéa étant alors reconnue et baptisée île Halgan. Suite à la découverte de ce danger sur lequel l’expédition a bien failli se perdre, comme Lapérouse à Vanikoro, le naturaliste La Billardière résume bien l’évolution des hommes, au fur et à mesure de leur progression sur un océan méconnu : « Notre position, sans doute, avoit été très périlleuse. Mais depuis que nous parcourions des mers semées d’écueils nous étions tellement accoutumés au danger, que moi et plusieurs autres nous allâmes nous coucher à notre heure accoutumée . » Ainsi vogue une expédition de découvertes… » (À la mer comme au ciel, pages 340-341).

 

La mer n’a pas changé. Mais ces hommes avaient des équipements n’ayant rien de commun avec ceux dont nous disposons, ni pour la performance, ni pour le confort. Surtout, ils devaient inventer ou compléter leur propre cartographie, au fur et à mesure de leur progression. À l’estime le plus souvent, avec une navigation astronomique de pointe chaque fois que cela était possible. Lorsque le gros temps l’interdisait, ils manquaient de se perdre sur les récifs…

 

 

 

Au Nord-Ouest d’Ouvéa, l’atoll de Beautemps-Beaupré (Heo en mélanésien) marque l’extrémité des îles Loyauté (© SHOM).

 

 

Cent soixante quinze ans plus tard, pareille mésaventure aurait pu survenir à un certain… Éric Tabarly. Amoureux, il était en croisière à Ouvéa, considérée alors comme « la dernière île » par les Néo-calédoniens qui vantaient son caractère sauvage. Pen Duick III venait d’achever sa triomphale saison 1967 par une victoire dans Sydney-Hobart. À bord pour ce repos du guerrier, se trouvaient Olivier de Kersauson, Pierre English, Yves Guégan et un nouveau venu, Alain Colas, alors jeune maître de conférences à l’université de Sydney et novice en matière de voile. Les 17 et 18 janvier 1968, la légende de Tabarly devait prendre une dimension mythique que seule la victoire contre les cinq dépressions de la Transat 1976 atteindrait ensuite.

 

Le cyclone Brenda surprît Pen Duick III au mouillage d’Ouvéa… l’écoute de la météo n’étant pas la préoccupation des hommes en villégiature. Comme le raconte Yves Guégan à Jean-Paul Aymon dans le numéro 62 de Neptune Nautisme (mars 1968), cela commença à minuit par un dérapage et un talonnage sur la caye dans des rafales à 35 noeuds. Pas de guindeau (il n’y en avait pas à bord de ce voilier de course)… mais pas de moteur non plus car Tabarly avait fait balancer à la mer tout le carburant pendant Sydney-Hobart (autres temps… autres moeurs…) !

 

Les cinq hommes s’acharnent sur la chaîne, l’ancre est dérapée, le bateau est rejeté sur la plage. La trinquette, la misaine, le yankee et la grand-voile sont envoyées et bordées plat. Laissons la parole à Guégan : « L’effet est immédiat. Pen Duick toujours échoué et submergé par les vagues, gîte terriblement. À chaque lame qui le soulève, il bondit de plusieurs mètres vers l’eau profonde. Mais que c’est long ! L’ancre cogne contre l’étrave. Avec Pierre English, j’ai un mal fou à la placer sur le pont. Olivier vient nous aider. La voici à poste. Chaque vague nous écrase littéralement contre l’étai de trinquette. Éric est à la barre, étonnamment calme. Un ordre précis de temps en temps. Un coup de main très souvent. Pen Duick se redresse et s’élance à dix noeuds. Nous sommes déséchoués. »

 

 

 

C’est l’histoire du cordonnier mal chaussé ! L’atoll de Beautemps-Beaupré a beau porter le nom de l’inventeur de l’hydrographie moderne, il n’était toujours pas complètement hydrographié à la fin du XXe siècle… Cela n’a été fait que plus récemment par le Service hydrographique et océanographique de la Marine (© SHOM).

 

 

Commence alors une course folle, en fuite vers Nouméa… jusqu’à ce que la barrière de corail ceinturant la Nouvelle-Calédonie contraigne à virer et à remonter au près ! « Dans les grains, visibilité nulle. Un point d’écoute du foc se déchire. L’écoute de trinquette casse. On fait un noeud. Le baromètre dégringole de 15 divisions en 45 minutes. La grand-voile se déchire. Le temps d’amener, elle est arrachée du mât sur tout son guindant et coupée sur la bôme sur toute la bordure. Elle claque à l’horizontale à 17 mètres de haut. Cisailles. Elle tarde à partir mais se résigne. »

 

On peine à imaginer quelles furent les conditions de survie des jeunes femmes enfermées dans le carré. Dans cet article qui me fit rêver enfant, il n’en est pas question. On observe cependant la présence de quelques silhouettes féminines sur les photos parues dans d’autres revues de l’époque où certaines plaies et bosses des visages des équipiers n’ont d’égal que leur regard délavé, témoignant de l’hallucinant « spectacle » dont ils ont été les acteurs aux côtés de Brenda. Mais, dans son Tabarly (Grasset 2002, repris au Livre de poche, pages 251 et suivantes), Benoît Heimermann évoque la présence de femmes à bord.

 

Et Yves Guégan de poursuivre, dans Neptune nautisme, sa version, autocensurée de ce point de vue : « La bastaque au vent saute. Éric, en essayant de l’aplatir, lâche prise et fait, en arrière, un vol plané. Il se retrouve sur l’hiloire du cockpit et se fait alors amarrer sur le pont. » Les conditions sont donc apocalyptiques pour que Tabarly s’harnache, tandis qu’il est en bordure de l’oeil, au plus fort du cyclone. « Le vent vient de virer de 180°, passant au suroît en forcissant. La mer fume. Pen Duick plonge dans des creux de 8 à 10 mètres. Faire route n’est plus possible. Heureusement nous avons de l’eau à courir et à 14 heures, on affale la trinquette. »

 

Le lendemain à midi, l’équipage est en route vers Nouméa sur une mer boueuse charriant moult détritus. Un avion de l’aéronavale le survole et lui annonce que ce cyclone est le plus violent sur la Nouvelle-Calédonie depuis 1948. Le service météorologique leur confirmera que les rafales de vent ont dû monter à… 97 noeuds entre Ouvéa et la Grande Terre… avec des creux de 9 à 13 mètres ! La coque en acier se déforma d’ailleurs sous les assauts de cette « mer blanche, absolument solidifiée », le mot est d’Olivier de Kersauson dans ses Mémoires salés.

 

 

 

Cette carte manuscrite de la Nouvelle-Hollande (c’était alors le nom de l’Australie) et des archipels situés au Nord et à l’Est de cette île, dressée par Beautemps-Beaupré au cours de l’expédition d’Entrecasteaux (1791-1793), porte – en noir – toutes les mentions des découvertes antérieures et en rouge, le tracé de la route suivie. Contrairement à la carte publiée au retour, elle ne comporte ni ajout ni correction liés aux découvertes ou reconnaissances effectuées au fur et à mesure du voyage (Nouvelle-Calédonie, Louisiade, îles Salomon…), à quelques exceptions près comme ces "îlots et récif" à l’est de la Nouvelle-Calédonie qui ne sont autres que l’atoll Beautemps-Beaupré (© Bibliothèque nationale de France).

 

 

Depuis ces événements, le grand atoll voisin d’Ouvéa a tristement fait parler de lui, pour d’autres raisons. D’abord, dans une retentissante affaire, censée protéger les essais nucléaires à Mururoa (Polynésie), en donnant son nom au voilier de location qu’utilisèrent les agents de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) pour gagner Auckland, en Nouvelle-Zélande, et y couler le Rainbow Warrior de Greenpeace, tuant le photographe Fernando Pereira (juillet 1985).

 

Trois ans après ces errements du gouvernement de Laurent Fabius, Jacques Chirac portait la terrible responsabilité du massacre de la grotte d’Ouvéa (mai 1988). Certains des Kanaks, ravisseurs blessés, y furent exécutés par les militaires français, à coups de bottes ou de balles dans la tête.

 

C’est aujourd’hui avéré. Michel Rocard, qui devint Premier ministre quelques jours plus tard, à la faveur de la réélection de François Mitterand, et qui conduisit la signature des accords de Matignon le 26 juin 1988 (lesquels accords amnistièrent du même coup les preneurs d’otages et les militaires auteurs d’exactions), n’a pas été démenti lorsqu’il l’a confirmé en août 2008. Comme on aimerait que ces pratiques soient bel et bien celles des jours d’antan…

 

O.C.