C’était la quatrième flotte de guerre du monde mais elle n’a pas servi à grand chose. Pourtant, sa puissance de feu pouvait influer sur le cours de la Seconde guerre mondiale, au moins au début. Elle fut donc un enjeu considérable entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, depuis la convention d’armistice signée par celle-ci avec la France, le 22 juin 1940, jusqu’à son sabordage dans le port de Toulon, le 27 novembre 1942.

 

 

 

Le 27 novembre 1942 à l’aube, l’essentiel de la flotte de guerre française se saborde dans le port de Toulon. Bien au-delà de cet événement programmé, le livre de Bernard Costagliola étudie la réalité et la fiction du blocus de la France par la Navy, et la collaboration française avec l’État nazi en matière de marine et de colonies (© Tallandier).

 

 

Ce suicide quasi collectif (quelques officiers et équipages, très rares, désobéirent et larguèrent les amarres de cinq sous-marins) avait été planifié de longue date par le gouvernement de Vichy. Après l’envahissement allemand de la zone Sud, le 11 novembre, qui répondait au débarquement allié en Afrique du Nord, il fut exécuté le 27 novembre à l’aube, lorsque des SS encerclèrent l’arsenal. La destruction des navires se fit sur ordre de l’amiral Laborde, dont l’anglophobie – accentuée par le combat franco-britannique de Mers-el-Kébir (3 juillet 1940) – n’avait d’égale que celle de l’amiral François Darlan qui en avait conçu le plan, trente mois auparavant (Darlan sera assassiné à Alger le 24 décembre 1942).

 

Salué et préfacé par l’historien américain Robert O. Paxton – qui inaugura la véritable historiographie de la Collaboration en publiant, dès 1972 aux États-Unis, La France de Vichy (1940-1944) (l’édition française de ce livre, devenu un classique, fut éditée au Seuil en 1973, elle est toujours disponible en collection Points) – le livre de Bernard Costagliola, La Marine de Vichy, vient de paraître aux éditions Tallandier (215 X 145 millimètres, 434 pages, 25 euros).

 

 

 

Le 3 juillet 1940, le combat franco-britannique de Mers-el-Kébir, dans la rade d’Oran en Algérie, renforça l’anglophobie des amiraux de Vichy, laquelle était pour beaucoup d’entre-eux bien antérieure à la Seconde guerre mondiale, en dépit de l’alliance avec l’Angleterre… Outre une idéologie très réactionnaire pour certains, on n’efface pas d’un trait des siècles de lutte avec celui qui était sur mer l’ennemi héréditaire (© SHOM). 

 

 

Envisageant la question au niveau mondial – à l’aune de l’Empire français d’alors qui s’étend de l’Extrême-Orient à l’Afrique et des Antilles au Pacifique – l’auteur donne sa dimension au sujet. Celui-ci revêt ponctuellement une composante personnelle puisque son grand-père fut capitaine au long cours. Resté au service de Vichy, il commanda notamment le pétrolier Nivôse lors d’un hallucinant périple (juin à août 1942) entre l’Indochine et Dakar, via le cap Horn et une tempête démentielle, en silence radio total pour échapper aux patrouilles anglaises. L’intime rejoint parfois le planétaire…

 

Sous-titré Blocus et collaboration, cet ouvrage (issu de la thèse de doctorat de l’auteur) est documenté aux meilleures sources originales, du côté allié comme du côté allemand, sans oublier évidemment les archives françaises (certaines sources sont inédites, car des fonds d’archives n’ont été ouverts que très récemment ; d’autres restent interdits lorsqu’ils touchent à des sujets trop sensibles… près de soixante-dix ans après les faits, y compris - pour les Britanniques – l’assassinat de Darlan, justement). L’historien Costagliola tord ainsi le cou à nombre de légendes encore colportées récemment par une historiographie – souvent française, parfois très proche de la Marine – sachant louvoyer avec les faits pour exonérer de leurs responsabilités les hommes et les institutions.

 

 

 

Gibraltar fut au coeur de la problématique du blocus de la Navy. En pratique, celle-ci laissa volontairement passer dans le détroit la plupart des convois français (© Olivier Chapuis). 

 

 

Parmi ces mythes savamment entretenus, le blocus total que l’Angleterre était censée infliger à la France fut un mensonge de la propagande de Vichy pour faire passer bien des pilules auprès de la population. Dont le pillage en règle de l’économie française par l’occupant, en métropole comme dans les colonies, car les marchandises parvenaient bel et bien dans les ports (Marseille essentiellement)… avant de repartir en Allemagne, avec la complicité active ou passive d’une bonne partie des milieux d’affaires français. Comme chef du gouvernement de Pétain (de février 1941 à avril 1942) et comme amiral de la flotte, Darlan demanda la collaboration à Hitler. Pour parodier un fameux slogan de Radio Londres qui s’appliquait à Radio Paris, " Radio Darlan ment, Radio Darlan est allemand ".

 

O.C.