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Monthly Archives: mars 2010

Augmenter le monde

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Un jour ou l’autre, on y verra plus clair dans nos bésicles. Rassurez vous, ceci n’est pas une pub, genre Johnny beuglant – ah que Jade doit en être terrorisée – ou Antoine gueulant dans sa chemise à fleurs, usée jusqu’au pistil. Le verre fumé ne protège plus seulement du soleil. Il superpose du virtuel au réel. C’est déjà demain et ça s’appelle la réalité augmentée.

 

À l’occasion de la Coupe de l’America, j’avais évoqué les lunettes de James Spithill. Grâce à celles-ci, le barreur de BMW Oracle / USA 17 disposait des données numériques de navigation dont il avait besoin (devant les yeux et non sous les yeux : c’est ce qu’on appelle l’affichage tête haute qui permet de regarder devant soi sans être obligé de se déconcentrer sur un écran déporté). Cependant, la réalité augmentée est destinée à aller beaucoup plus loin à bord des bateaux, comme elle le fait déjà depuis assez longtemps dans nombre de domaines, à commencer par le militaire, notamment dans l’aéronautique.

 

 

 

Les militaires utilisent la réalité augmentée pour nombre d’applications. Ici, afin de fournir au fantassin des informations relatives au terrain sur lequel il évolue et des données concernant l’ennemi (© DR)

 

 

Prochainement, dans ses lunettes ou sa visière, le barreur aura non seulement tous les paramètres chiffrés dont il a besoin mais aussi des éléments graphiques comme la matérialisation de la ligne de départ (associée au compte à rebours par exemple) ou des laylines (avec la distance à celles-ci et le temps restant). Le tacticien et les équipiers auront également accès à ces données ce qui facilitera encore la communication à bord et le calage optimal de chacun sur le timing à venir.

 

En outre, le régleur aura en 3D le profil idéal de voile, actualisé automatiquement, suivant des modèles préétablis, pour les paramètres mesurés par les capteurs du bord (à commencer par ceux du vent). Il aura alors un tracé de référence sur lequel adapter en permanence celui de la voile réelle dont il s’occupe, que celle-ci soit souple ou rigide :) . Quant au navigateur, il disposera de tous les éléments d’hydrographie, dont les dangers et les zones interdites, qui se superposeront au paysage devant l’étrave, ainsi que les chenaux clairement tracés sur l’eau !

 

Les efforts sur le matériel seront matérialisées en temps réel par des alarmes superposées aux pièces concernées, en chiffres ou en couleurs (mât, gréements dormant et courant, foils, bras de liaison…), autour de trois bouées comme sur un tour du monde. Tout ceci existe déjà dans l’informatique embarquée. Il reste « juste » (mettons quand même des guillemets eu égard à tous les problèmes restant à résoudre…) à le transposer dans les lunettes pour qu’en un seul coup d’oeil, l’utilisateur superpose l’analyse calculée à la réalité qu’il observe. Un jour, des éléments de météorologie locale comme les risées sur l’eau ou les rafales sous les nuages seront même soulignés à l’image.

 

Diverses recherches sont actuellement en développement pour faire évoluer les ECDIS (Electronic Chart Display and Information System), ces systèmes de navigation électronique (ou e-navigation) utilisés notamment sur les bâtiments de commerce. Le but est d’y synthétiser toutes les données numériques disponibles – non seulement les cartes électroniques ENC (Electronic Navigational Chart), les informations radar dont les cibles ARPA (Automatic Radar Plotting Aid) et celles provenant de l’AIS (Automatic Identification System) – mais aussi les textes (les Livres des feux par exemple).

 

 

 

Avec la réalité augmentée, l’AIS peut s’afficher directement sur les lunettes avec lesquelles vous regardez le bateau concerné ! (© DR)

 

 

Ce dernier point nécessite une structuration en amont, à commencer par une standardisation internationale des Instructions nautiques en cours de réflexion au sein du Groupe de travail sur la normalisation des publications nautiques de l’OHI (Organisation hydrographique internationale) et une norme renforcée pour l’échange électronique des données géographiques (ce sera la norme S 100 après la norme S 57).

 

En France, le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) est pilote en la matière. Il fournit le fruit de ses travaux aux industriels qui travaillent sur ces futurs équipements et à l’Institut de recherche de l’École navale (IRENav) où le Groupe de recherche sur les SIG (Systèmes d’information géographique) est également en pointe.

 

Sachant que la réalité augmentée peut s’afficher sur des supports semi-transparents, clairs ou foncés, aussi différents que des lunettes, des jumelles, des visières de casques ou des vitres, on peut envisager d’en disposer sur ces dernières à la passerelle des grands navires. Même si parmi les solutions testées à l’heure actuelle, on utilise plutôt une caméra à l’étrave qui retransmet l’image réelle sur un ordinateur de bord où les paramètres virtuels sont incrustés, la réalité augmentée n’étant donc pas ici en vision directe.

 

 

 

Sur la vitre de la passerelle de ce bateau s’affiche – en superposition de la vision réelle du paysage – les éléments du balisage (chenal), les zones interdites, les dangers et la route à suivre avec les paramètres chiffrés de la navigation. La bonne réalité augmentée est celle qui sait se donner l’apparence de la simplicité afin de ne pas noyer l’utilisateur sous des informations inutiles. Mais qui sait aussi faire apparaître tout nouveau paramètre nécessaire à la prise de décision en temps réel. Cela nécessite un système d’information aussi fiable que sophistiqué et des modes d’affichage subtilement épurés (© DR)

 

 

Paradoxalement (parce qu’elle semble plus lourde mais c’est en apparence seulement), cette déviation du principe de la réalité augmentée sera peut-être celle que l’on verra un jour à bord des voiliers de croisière. Tandis que la version réellement portative, avec lunettes en vision tête haute, sera plus rapidement à la portée des coureurs les mieux lotis. Désormais, lorsque vous croiserez une star de la voile avec des lunettes noires, celles-ci ne cacheront peut-être pas que ses yeux…

 

O.C.
 

Ababouiné sans barguigner

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Y a pas pire que la vie de pirate ? Faut voir. Certains n’y renonceraient pas pour un empire. D’autres se rangent des sabords dès que le butin s’avère assez rondelet pour une reconversion. Maisonnée coquette, vie bourgeoise et tutti quanti. Car voilà une économie partageuse où les bénéfices profitent à tous. L’intéressement avant l’heure, la participation à l’entrepont.

 

 

 

Pirates au jour le jour : un sujet que Jean-Pierre Moreau connaît parfaitement depuis son premier ouvrage (© Tallandier)

 

 

Le système perdure sur un arrière-plan de mafias, c’est notre époque qui veut ça. Dans son dernier livre, Pirates au jour le jour (éditions Tallandier, 215 X 145 millimètres, 186 pages, 18 euros) l’historien et archéologue Jean-Pierre Moreau évoque la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle. L’âge d’or du métier, c’est le cas de le dire :) .

 

Encore une publication sur la piraterie penseront certains, dont je suis, déplorant le manque d’imagination des éditeurs qui semblent ne connaître que les phares ou les pirates. Fort heureusement, Moreau n’est pas de ceux qui s’improvisent spécialistes pour livrer le énième opus banal sur la question (il est déjà l’auteur d’un excellent Pirates, paru en 2006 chez Tallandier ; épuisé, il est disponible en Points/Seuil).

 

 

 

La trogne du pirate est une figure quelque peu éculée que l’ouvrage de Jean-Pierre Moreau s’efforce de démystifier. (© ADAGP 2001 / Musée national de la Marine)

 

 

Les clichés, Jean-Pierre Moreau leur tord le cou, que dis-je, il leur tranche la gorge à grands coups de sabre d’abordage. Mais voilà que je m’emporte, le grappin à la pogne… Fort bien documenté, puisant aux sources de première main plutôt que de recopier les mêmes poncifs éculés comme font tant d’autres sur la question, l’auteur ne se contente pas d’esquisser des trognes et de décrire la vie quotidienne des pirates des Caraïbes, du Brésil, du Pacifique ou de l’Indien (il le fait avec clarté et précision : son travail s’adresse à tous).

 

 

Le trésor – et son île comme sur cette carte du journal de bord de Francis Drake qui n’était pas pirate mais corsaire (voir ici) - est bien sûr l’élément central de la mythologie du pirate. (© BNF)

 

 

Ne cassant pas pour autant le rêve, puisque la réalité dépasse parfois la fiction en matière de pavillon noir, Moreau taille donc en pièces les images d’Épinal qui ont essaimé dans trop de livres médiocres, écrits dans le sillage du génial mais quelque peu fantasque Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé, et véhiculées depuis par Hollywood. Le concret du jour le jour, Jean-Pierre Moreau l’avait joliment souligné dans son remarquable ouvrage consacré au journal manuscrit d’Un flibustier français dans la mer des Antilles (1618-1620). Un classique édité par l’auteur en 1984, réédité chez Seghers en 1990 et dans la Petite bibliothèque Payot en 2002. À lire sans barguigner, ababouiné (*) dans son hamac de pirate.

 

O.C.

 

PS. « Ababouiné. De babouin, sot. Vient du bas latin babugus, baburrus, “qui reste sot, tout ébahi, tout surpris”. État d’un navire surpris par un calme subit. Terme particulier à la côte de Normandie. » Source : Jal (Augustin), Glossaire nautique. Répertoire polyglotte de termes de marine anciens et modernes, Paris : Firmin-Didot, mars 1848-mai 1850.