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Monthly Archives: avril 2010

Saga Atlantica

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Ça aurait pu s’intituler Au-dessous du volcan mais c’était déjà pris. Le titre aurait pourtant parlé aux milliers de voyageurs bloqués dans les aéroports, avions cloués au sol par des poussières d’Islande. Une île qui se rappelle ainsi au bon souvenir des riverains atlantiques. Comme dans Jón l’Islandais, le beau roman que Bruno d’Halluin vient de publier aux éditions Gaïa (220 X 130 millimètres, 448 pages, 22 euros).

 

 

 

En inscrivant son récit dans l’Histoire de l’Atlantique, de ses îles et de ses brumes, Jón l’Islandais tient de la saga, au sens étymologique du terme (© Gaïa)

 

 

C’était au temps où Colomb allait découvrir un nouveau monde mais il ne le savait pas encore. Le thème de l’ouvrage ? La quête du père, de l’identité, de la terre natale et du paradis perdu. Rien que ça ! C’est là que l’histoire rejoint l’Histoire. Au Groenland qui fut cette terre verte, même si la chose est aujourd’hui tempérée (le jeu de mot n’est pas terrible, je vous l’accorde), sinon contestée par certains historiens du climat.

 

En fait, ce livre aurait surtout pu s’appeler Sur le volcan… Tant Jón, le héros, bout littéralement de redécouvrir l’horizon. Celui de ses ancêtres, inventeurs d’une Amérique malgré eux, autour de l’an mil. Cinq siècles avant le mercenaire génois. Le Dernier Viking aurait parfaitement convenu.

 

Après un récit paru chez Transboréal en 2001, Bruno d’Halluin (né en 1963) réussit un premier roman aussi intelligent que maîtrisé. Il y met en perspective la connexion entre le Nord et le Sud de l’océan, décrivant ainsi une véritable saga Atlantica (le mot saga n’est pas pour rien d’origine nordique : oral, manuscrit ou imprimé, le récit a joué un rôle essentiel dans l’Islande médiévale).

 

 

 

Sur son voyage au cap Horn (1997-1998), Bruno d’Halluin avait aussi publié un article dans Voiles et voiliers n° 383 de février 2003 (© Voiles et voiliers)

 

 

Des informations circulent comme les marchandises, des réseaux se constituent. Les pilotes – notamment les Portugais – en sont les vecteurs essentiels, au gré des offres financières que leur font parfois les puissants. Ou qu’ils recherchent eux-mêmes auprès de leurs commanditaires (on dirait aujourd’hui leurs sponsors). Leur savoir se monnaye fort cher, Colomb en sera un bon exemple lors de ses voyages ultérieurs.

 

Fréquentés par nombre de chasseurs de baleines et de pêcheurs, les bancs de Terre-Neuve (qui ne s’appellent pas encore ainsi et ne sont pas censés être découverts… officiellement) symbolisent ces confins. Ils y brassent des marins venus de partout, pour se perdre dans les brumes, au milieu de nulle part.

 

 

 

Lisbonne est joliment décrite sous la plume de Bruno d’Halluin et le regard supposé d’un marin surgi d’Islande, en 1498 (© Olivier Chapuis)

 

 

Le souffle n’a d’égal que la sobriété dans ce texte ne pouvant se réduire à un roman maritime. Même si les traversées sont bien senties. D’Halluin sait traduire ces sensations à la mer, intemporelles. L’imaginaire circule entre les lignes comme les courants et les vents de l’Atlantique. Depuis les hautes latitudes jusqu’à Lisbonne et aux Açores, des temps légendaires à l’aube d’un monde nouveau.

 

On sent dans ces pages une cohérence solide, étayée sur une véritable pratique de la mer et une culture imprégnée de son sujet. Une vraie passion en fait. Encore ce sillage n’était-il pas suffisant. Il y fallait une structure et une écriture. Elles sont bien là.

 

 

Bruno d’Halluin à son arrivée en Islande, en 2005, à bord de son Romanée La Volta II (© Arielle Corre)

 

 

De la belle ouvrage. Telle une nav’ perpétuant dans la fiction une figure géographique, chère à l’auteur qui l’a lui-même prolongée jusqu’au cap Horn. Cette boucle triangulaire – inventée par les Portugais au XVe siècle, entre alizés à l’aller et vents d’Ouest au retour – s’appelle la Volta. Elle semble habiter Bruno d’Halluin depuis longtemps. Au point de nommer ainsi son site Internet, son premier livre et ses deux voiliers successifs ! Des Romanée. Costauds comme des drakkars.

 

O.C.
 

En jaune et noir

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Le verdict est tombé avec son cortège de drames personnels. Toute une vie de labeur pour une retraite en bord de mer, des espoirs et des souvenirs noyés dans l’eau salée puis les larmes. Suite à la tempête Xynthia du 28 février 2010, les préfets, représentants de l’État, ont exposé aux communes concernées, ces 7 et 8 avril, la cartographie des zones qu’il faudra libérer de l’occupation humaine.

 

En Vendée et en Charente-Maritime, 1 393 habitations devront être évacuées et détruites (ce chiffre est finalement porté à un minimum de 1 510 le 9 avril), dont 798 dans le premier département et 595 dans le second. L’indemnisation moyenne par maison serait de 250 000 euros selon la Fédération française des sociétés d’assurances. Elle se fera via des procédures d’acquisition (à l’amiable par l’État) ou à défaut des expropriations.

 

En Vendée, le zonage défini est concentré sur trois secteurs, essentiellement autour de l’anse de l’Aiguillon, où les communes de La Faute-sur-Mer et de L’Aiguillon-sur-Mer sont les premières touchées comme elles l’avaient été par le nombre des victimes (29 décès sur les 53 morts de Xynthia en France). En Charente-Maritime, il est nettement plus diffus (dix secteurs) et il concerne beaucoup plus de communes. Mais quasiment pas La Rochelle où le remblai est pourtant insuffisant en divers points des Minimes (l’activité économique y est trop établie – la plaisance est bien placée pour le savoir – pour qu’on ose y toucher).

 

 

 

L’anse de l’Aiguillon, au Nord de La Rochelle, est au coeur de la zone la plus touchée de France, entre Les Sables d’Olonne et le pertuis de Maumusson. Du fait de son hydrographie complexe, de la rupture de sa digue et des constructions en zone inondable, on y a déploré 29 des 53 morts du pays. On y recense aussi le plus grand nombre de constructions à évacuer et à détruire, plus de 900 sur les 1 393 annoncées ! (© SHOM) 

 

 

Le souhait du gouvernement serait que la plupart des terrains ainsi libérés et rendus à l’état naturel aillent au Conservatoire du littoral. Cette restitution à la Nature nécessitera un véritable travail de documentation dans les archives et de restauration du paysage : sera-t-il réellement fait ou les terrains seront-ils seulement laissés à l’abandon ?

 

La cartographie établie par les services de l’État s’est écrite en jaune et en noir. Dans les zones jaunes, exposées à des risques mais pouvant être protégées par des digues, les habitations seront maintenues avec certaines précautions en cas d’inondation, comme la mise en place de systèmes d’alerte et d’évacuation, des protections techniques sur les bâtiments ou l’absence de chambres à coucher au rez-de-chaussée.

 

Les zones noires, qualifiées « d’extrême danger », sont les plus exposées au risque de submersion par la mer et il est désormais interdit d’y maintenir des habitations. Seules des activités diurnes y seraient peut-être possibles, comme des restaurants par exemple (ce qui peut paraître surprenant car lorsqu’une digue sera de nouveau rompue ou submergée, l’eau ne fera évidemment pas la différence entre le jour et la nuit, ceux qui dorment et ceux qui sont à table…).

 

Pour établir ces tracés, dont la résolution horizontale peut être de l’ordre du mètre et la résolution verticale de l’ordre du décimètre (j’y reviens ci-dessous), ce qui explique que certaines constructions peu espacées puissent être dans une zone noire, jaune ou autre, il a fallu croiser des données issues d’observations (à commencer par la montée des eaux lors de Xynthia : lorsqu’elle a atteint le mètre dans les constructions, cela semble avoir souvent entraîné le classement en zone noire), y compris dans un passé proche ou lointain (via les archives), et la modélisation liée à la cartographie numérique la plus récente.

 

 

 

Cartographiée ici en 1715 par Claude Masse, le plus remarquable cartographe de la partie terrestre du littoral français au début du XVIIIe siècle, l’anse de l’Aiguillon est alors surtout connue comme refuge pour les navires venant s’y échouer volontairement lorsqu’ils sont désemparés dans la tempête. Aucune construction n’y figure à l’exception des quelques « hauteurs » en retrait. (© Bibliothèque nationale de France)

 

 

Depuis le début des années 2000, l’État était conscient des lacunes cartographiques de notre littoral. Sur une cinquantaine de mètres en moyenne (horizontalement), la continuité entre la terre et la mer n’est toujours pas assurée en de très nombreux points de la côte française. Or, c’est là que beaucoup de choses se jouent, non seulement en matière de protection contre les catastrophes naturelles mais aussi quant à la biodiversité.

 

D’où l’importance du modèle numérique Terre-Mer, baptisé Litto 3D, que développent conjointement le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) et l’Institut géographique national (IGN) depuis que le Comité interministériel d’aménagement du territoire de septembre 2004 a confirmé la décision de leur rapprochement sur ce projet.

 

Les bases de données de l’IGN et du SHOM ont alors été mises à contribution pour la constitution d’une première base (Histolitt), rassemblant le modèle de marée, la bathymétrie jusqu’à six milles de la côté, le trait de côte et la topographie de zéro à dix mètres. Une expérimentation grandeur nature fut ensuite effective, dès 2005-2006, sur le golfe du Morbihan. Ce site à la fois circonscrit et complexe réunit l’essentiel des problèmes permettant de valider la modélisation du littoral, tant du point de vue des outils que du résultat.

 

 

 

Expérimenté dans le golfe du Morbihan, par le SHOM en 2005, Litto 3D concerne ici la pointe Nord de l’Île-aux-Moines (en haut à droite) face à Arradon (en haut au fond), vu du Sud-Ouest. Trois types de données sont fusionnées dans ce modèle 3D. Des données de laser topographique, issues de la mission SHOM de juin 2005, sur lesquelles ont été drapées les photos d’Ortholittorale 2000. Celles-ci sont de l’imagerie réelle, donc on voit bien le terrain non bâti et la végétation en vert, les rochers en gris, le goémon avec sa couleur, etc. Parce que le drapé ortholittoral peut être décalé d’environ un mètre par rapport aux données laser, les maisons ont ici une forme un peu bizarre. L’échelle verticale est d’ailleurs exagérée deux fois, tandis que la précision horizontale (de pixel ou de terrain) est d’environ 50 centimètres pour l’ortholittoral et de 1 mètre pour le laser topographique. (© SHOM)

 

 

Les nouveaux moyens techniques des levés – par exemple le sondeur laser aéroporté pour la bathymétrie et la topographie - offrent l’acquisition rapide d’un grand nombre de données, suffisamment denses et précises pour une précision altimétrique d’au moins vingt-cinq centimètres, suivant une densité horizontale d’un point tous les mètres. Ces données sont combinées avec le modèle de marée du SHOM pour constituer la composante géométrique en trois dimensions (latitude, longitude et altitude/profondeur) du Référentiel géographique du littoral.

 

Intégrées aux bases de données de l’IGN et du SHOM, elles fournissent une modélisation fine de la côte, non seulement aux décideurs et aux aménageurs de ce début de XXIe siècle, mais aussi aux utilisateurs professionnels (les industriels par exemple) et privés, via Géoportail, le portail des territoires et des citoyens. La terre et la mer sont enfin unies en continuité y compris sur l’estran (au sens strict cette partie du rivage où la mer couvre et découvre, au gré de la marée, entre la laisse de haute mer et la laisse de basse mer).

 

Cette cartographie des risques est en cours d’établissement sur l’ensemble du littoral. Pour prévenir plutôt que guérir (le terme étant d’ailleurs très peu approprié à la situation présente), l’État devra l’utiliser ailleurs sans attendre le prochain cataclysme. Afin que les élus locaux ne puissent plus céder à des promoteurs ou à des particuliers le droit de construire des maisons « les pieds dans l’eau », avec la complicité au moins passive de l’administration… donc de ce même État. Le jaune et le noir pour éviter des nuits blanches et des jours sombres.

 

O.C.

 

PS du 10.04.10. La technique a ses limites… surtout lorsqu’elle débouche sur quelques aberrations apparentes. Exemple : des remblais effectués par des particuliers ne semblent pas avoir été pris en compte dans les bases de données des systèmes d’information géographique (SIG), si bien que des maisons surélevées se retrouvent en zone noire alors que leurs voisines, en contrebas et plus touchées par les eaux de Xynthia, restent en zone jaune. D’où nombre de contestations à la fois compréhensibles et prévisibles. L’État est pourtant dans son rôle même s’il est légitime de lui reprocher son manque de concertation et sa précipitation après des années de tergiversations, entre rappels à la loi et yeux mi-clos où il était urgent d’attendre…

Gueule d’atmosphère

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Atmosphère, atmosphère, elle a une belle gueule d’atmosphère ! La nouvelle version du modèle numérique de prévision Arpège de Météo-France entre en service. Depuis le 3 décembre, elle tournait comme doublure de la précédente. Ayant appris à voler de ses propres ailes, ses moniteurs lui ont délivré sa licence. Elle se lance désormais en solo.

 

 

C’est au Centre national de prévision de Toulouse que les prévisionnistes de Météo-France utilisent entre autres le modèle numérique de prévision Arpège. (© Météo-France / Pascal Taburet)

 

 

Comme ses homologues américain GFS (Global Forecast System) et européen CEPMMT (ECMWF en anglais), Arpège est un modèle mondial. Il permet des prévisions à 4 jours. Sa maille est de 85 kilomètres aux antipodes. Mais elle est optimisée à 20 kilomètres autour de la France. Désormais, la nouvelle version offre une résolution de 50 kilomètres dans le Pacifique Sud et de 11 kilomètres sur l’Europe de l’Ouest et le proche Atlantique.

 

Entre le sol et près de 70 000 mètres d’altitude, Arpège propose 10 étages supplémentaires, dans les basses couches, passant de 60 à 70 niveaux au total. En outre, il est maintenant alimenté par beaucoup plus de données satellitaires dont la densité double (une donnée tous les 125 kilomètres au lieu d’une tous les 250 kilomètres précédemment).

 

 

 

Sur l’Europe de l’Ouest et le proche Atlantique, Navimail donne accès au modèle Arpège optimisé (cadre jaune), avec une maille qui passe désormais de 20 à 11 kilomètres, suivant 70 niveaux verticaux, pour une échéance à 4 jours. (© Météo-France / Navimail) 

 

 

Ceci est particulièrement précieux dans les régions très peu fréquentées par les navires et autres bouées météo, par exemple dans les mers du Sud de la planète. La fusée n’en sera que mieux calée pour une simulation plus proche de la réalité. Afin d’afficher une vraie gueule d’atmosphère !

 

O.C.