C’était trop tôt pour le Trocadéro. Le nouveau Dépôt des Phares et balises ne serait inauguré sur la colline de Chaillot qu’en 1869. Destiné à l’îlot Amédée de Nouvelle-Calédonie – où l’océan Pacifique se brise sur une barrière de corail, redoutable pour les navires – le phare en métal de quarante-cinq mètres serait pourtant monté à blanc dans les ateliers proches du canal Saint-Martin. La fête à La Villette en cette année 1862.

 

 

 

Le nouveau Dépôt du Service des phares est inauguré sur la colline de Chaillot, en 1869, à la fin du Second Empire. (© École des Ponts in Le phare Amédée par Vincent Guigueno et Valérie Vattier)

 

 

Exceptionnel, le spectacle n’avait pourtant rien d’unique. Le frère jumeau d’Amédée serait ainsi exposé grandeur nature à l’Exposition universelle de 1867, sur le Champ de Mars, avant d’être hissé sur les Roches-Douvres, en Manche (ce phare sera détruit à la fin de la Seconde guerre mondiale, son remplaçant étant visible de nos jours). Le Paris du Second Empire était alors la capitale mondiale des phares, construits en bord de Seine avant de gagner les côtes de tous les océans.

 

Le montage d’Amédée dans la cour des établissements Rigolet, sis rue de la Butte Chaumont, n’avait en réalité rien d’un spectacle. Il s’agissait surtout de vérifier que tout était bien en place, avant de refermer les 1 265 caisses qui descendraient la Seine et embarqueraient au Havre, en mai 1864. Trois cent quatre-vingt dix tonnes qui transiteraient à bord d’un clipper. La mise en service du phare serait annoncée dans un Avis aux navigateurs du 3 décembre 1865, quatre ans à peine après la décision fondatrice.

 

 

 

Jumeau du phare Amédée, le phare des Roches-Douvres fut exposé à l’Exposition universelle de 1867, sur le Champ de Mars à Paris. (© Bibliothèque Bernheim in Le phare Amédée par Vincent Guigueno et Valérie Vattier)

 

 

Racontant cette passionnante aventure humaine et technique par le prisme de la lentille – faisant ici office de grand bout de la lorgnette :) – c’est un très beau livre d’histoire totale que nous proposent Vincent Guigueno et Valérie Vattier. Le phare Amédée. Lumière de Paris & de Nouvelle-Calédonie (360 X 255 millimètres, 144 pages, 35 euros) vient de paraître en coédition des Éditions Point de vues et du Musée de l’histoire maritime de Nouvelle-Calédonie.

 

Valérie Vattier est la directrice de celui-ci, depuis 2003. Elle a notamment participé à la grande exposition Lapérouse que le Musée national de la Marine a présentée à Paris en 2008. Quant à Vincent Guigueno, ancien élève de l’École polytechnique et des Ponts et chaussées, c’est un remarquable connaisseur du balisage, auquel il a consacré sa thèse (Au service des phares, Presses universitaires de Rennes, 2001) avant de devenir chargé de mission pour le patrimoine Phares et balises à la direction des Affaires maritimes.

 

 

 

Le phare Amédée. Lumière de Paris & de Nouvelle-Calédonie paraît en coédition des Éditions Point de vues et du Musée de l’histoire maritime de Nouvelle-Calédonie. (© Le phare Amédée par Vincent Guigueno et Valérie Vattier)

 

 

Trop fréquemment, les livres sur les phares sont comme ceux sur les pirates. Ils pullulent et sont souvent médiocres. Mais il est des exceptions confirmant la règle. En choisissant d’écrire une monographie sur un site unique, les auteurs nous livrent un travail passionnant qui nous parle de toute une époque, de Paris et des colonies, d’hommes et de techniques, de cartographie et de navigation, d’architecture et d’industrie, de capitalisme et de service public.

 

Reconnu depuis longtemps comme un vrai spécialiste, Vincent Guigueno est un historien au regard critique et distancié, pas du genre collé à la lanterne. Avec Valérie Vattier, il tord aussi le cou à quelques légendes tenaces bien qu’anecdotiques. Non, Amédée n’est pas l’oeuvre de Gustave Eiffel. Non, le phare n’a pas été livré par erreur à Port-de-France (aujourd’hui Nouméa) au lieu de Fort-de-France en Martinique…

 

 

 

Le phare Amédée est aujourd’hui un haut lieu du tourisme en Nouvelle-Calédonie. (© Frank Guillaume in Le phare Amédée par Vincent Guigueno et Valérie Vattier)

 

 

Enfin, leur livre très documenté (souvent aux sources de première main) est un bel objet, joliment maquetté, illustré d’images parfois rares, toujours intéressantes, et d’un format approprié à l’élancement du sujet. De la belle ouvrage, solide comme du vrai charpenté riveté ! Ou plutôt boulonné, puisqu’Amédée avait été conçu en prévoyant une maintenance simplifiée.

 

Il était si loin de tout. Aux antipodes de Paris… phare d’un empire qui ne se connaissait alors pour seule rivale que Londres. Si la guerre coloniale était perdue depuis longtemps – en dépit de quelques « jolies » prises, somme toute assez récentes, telle que la Nouvelle-Calédonie justement – le balisage restait l’un de ces domaines où l’ingénierie française éclairait le globe.

 

O.C.