Faut pas tirer sur les ambulances, surtout quand elles risquent de se muer en corbillards. Ce que je ne souhaite évidemment pas à la pauvre Abby Sunderland (16 ans), en détresse dans l’océan Indien. Mais comme j’ai déjà écrit le mal que je pense des circumbébésnavigateurs et encore plus des managers qui leur servent accessoirement de parents, je passe outre la décence pour pousser un coup de gueule, quitte à me démarquer quelque peu du dossier paru dans notre numéro de mai, sous le titre « Records d’ados en solo » (Voiles & voiliers n° 471, mai 2011, p. 100-107, voir aussi l’ouverture de notre numéro de juillet qui sort ces jours-ci).

 

 

 

Abby Sunderland faisait l’ouverture de la double page consacrée aux filles, dans le dossier consacré aux ados autour du monde du numéro de mai 2010 de Voiles et voiliers (© Voiles et voiliers).

 

 

Car trop c’est trop. À dix jours du début de l’hiver austral, que fait un voilier – quel qu’il soit – dans les Quarantièmes Rugissants ? Ce n’est même pas une question d’âge du capitaine, c’est juste une affaire de bon sens ! Lors de son dernier contact avec sa famille, le 10 juin au matin – heure de Californie, d’où Abby est partie le 23 janvier, mais repartie de Capetown le 21 mai en plein automne, sur son 40 pieds Wild Eyes (ce bateau avait terminé deuxième d’Around Alone 2002 dans sa catégorie) – la jeune fille annonçait soixante noeuds de vent et plusieurs knock-down.

 

Depuis, ses balises de détresse ont été déclenchées alors qu’elle se trouvait au Sud de l’île Saint-Paul, dans les Terres australes et antarctiques françaises, zone à la limite de celle sous la responsabilité du MRCC de La Réunion (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage ou CROSS) et de celle gérée par l’Australie. Des secours ont ainsi été activés par les deux pays. Un survol a permis de voir Abby ce matin à bord de son bateau démâté et elle a indiqué par VHF qu’elle n’était pas blessée. Un bateau de pêche français sera sur elle dans un peu plus de vingt-quatre heures à compter de ce vendredi matin 11 juin.

 

 

 

À dix jours de l’hiver austral, Abby Sunderland est à l’orée des Quarantièmes rugissants au coeur de l’océan Indien, loin de tout secours aérien possible (© SHOM/MaxSea/Olivier Chapuis). 

 

 

Les jeunes ont envie de naviguer et de voir le vaste monde ? Très bien, ce n’est pas moi qui vais critiquer cette envie. Je serais mal placé, ayant fait ma première Mini-Transat à 21 ans, avec pas mal de mésaventures à la clé (chavirage dans la tempête Irène, abordage et démâtage par un porte-conteneurs, remâtage et terminé classé). Sauf qu’il ne faut pas confondre coup de main des parents et coups médiatiques gonflés par l’effet télé réalité et Internet où, à côté de l’interactivité positive des blogs, il y a aussi nombre de prétextes aux dérives de l’ego des pères frustrés (je ne parle pas en particulier de celui-ci, je ne le connais pas). Le business a ici des effets autrement plus pervers que les autocollants d’antan renvoyant l’ascenseur aux fournisseurs…

 

Y a des vrais coups de pied au tapecul qui se perdent ! J’espère que Papa Sunderland commence à réaliser qu’il a pété une drisse en envoyant sa fille à cette saison par les trois caps, alors qu’à mon avis, c’était déjà beaucoup trop tardif pour l’Australienne Jessica Watson, arrivée mi-mai à Sydney. Mais je ne n’en suis pas du tout certain, bien au contraire. Si sa fille est récupérée indemne, ce qui ne sera pas simple à cet endroit et avec la météo sur place, cela donnera lieu à du bruit médiatique (pas de chance pour le scénario, la Coupe du monde éclipsera vite l’info : la voile c’est quand même pas le foot, heureusement !), un livre, un film, un DVD, des conférences et tutti quanti…

 

Ce 11 juin au matin, tant que le survol n’avait pas été effectué, le site d’Abby Sunderland avait été totalement vidé de ses informations habituelles… puis elles sont revenues avec le buzz, comme les annonces des sponsors ! On vit une époque formidable même si cela a toujours existé depuis les balbutiements de la voile spectacle, il y a bien longtemps (nous y participons aussi dans la presse nautique). Laurence, le père d’Abby, n’en est pas à son coup d’essai. Zac, son fiston, avait réussi son propre tour du monde, plutôt bien d’ailleurs. Mais ce n’était pas le Grand Sud et encore moins à cette saison. La surenchère a encore frappé, la connerie vole en escadrille, ça peut être mortel.

 

 

 

Le dossier de Voiles et voiliers posait quelques questions et émettait quelques doutes, comme dans cette légende d’un autoportrait d’Abby Sunderland posté sur son blog (© Voiles et voiliers).

 

 

Certains seront peut-être choqués par mes propos et le fait que je les tienne en ces circonstances potentiellement dramatiques. Mais je suis au moins autant choqué qu’eux par cette société du show où tout est prétexte à faire de la notoriété, donc du fric, vite fait mal fait. À cet égard, j’ai regardé voici quelques semaines le film consacré au tour du monde du jeune Anglais Mike Perham. Je n’ai jamais vu un documentaire de voile aussi vomitif, dans le commentaire ou la pseudo dramatisation entre autres. Et je vous assure que ce n’est pas la houle des mers du Sud qui m’a foutu la nausée.

 

O.C.

 

PS. Partant naviguer, ce blog s’interrompt pour quelques semaines. Cela dit quant à l’impossibilité d’une mise à jour concernant les opérations en cours, dont j’espère de tout coeur qu’elles récupéreront saine et sauve cette jeune Américaine. Une ado, tourdumondiste ou pas.