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Monthly Archives: octobre 2010

Le monde comme vous ne l’avez jamais vu

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Il n’y a pas vraiment tromperie sur la marchandise mais ça va mieux en le disant. Un tour du monde par les trois caps – Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn – c’est en fait un tour de l’Antarctique… de 24 000 milles environ depuis l’Europe (la distance théorique étant de 21 639 milles, correspondant à la circonférence terrestre à l’équateur, soit 40 075 kilomètres, dans le système géodésique WGS 84). La cartographie employée dans les médias ou l’édition est assez peu appropriée à une telle représentation. Pour deux raisons.

 

 

 

La projection de Mercator conserve les angles mais déforme les surfaces aux hautes latitudes : lorsqu’il n’est pas coupé (parce que la carte ne va pas jusqu’au pôle), l’Antarctique y occupe une place démesurée. (© DR)

 

 

La première raison est liée à la projection cartographique, c’est-à-dire au passage de la sphère (ou géoïde) au plan, de l’espace en trois dimensions à la carte en deux dimensions. Parfaitement adaptée aux besoins de la navigation parce qu’elle conserve les angles, la projection de Mercator présente un canevas orthogonal de méridiens et de parallèles permettant de figurer les routes loxodromiques par des lignes droites qui coupent les méridiens sous le même angle (routes à cap constant). Tandis que les distances se mesurent directement sur l’échelle croissante des latitudes.

 

Mais cette projection est géographiquement aberrante. En effet, cette projection cylindrique, tangente à l’équateur (ou à n’importe quel parallèle dans le cas de la projection Mercator Transverse Universelle), déforme de plus en plus les surfaces, au fur et à mesure qu’on s’éloigne de celui-ci. Cela se traduit par l’allongement de la représentation de la minute de latitude (alors que cette même minute croît également dans la réalité, mais beaucoup moins vite), au fur et à mesure que la latitude augmente, de l’équateur vers les pôles.

 

 

 

La projection de Mollweide conserve les surfaces : l’Antarctique y est représenté à ses justes proportions mais il est toujours rejeté au pied du planisphère. (© Wikimedia d’après une image NASA)

 

 

Sous l’effet de cette dilatation, les régions polaires sont artificiellement très étendues en longitude et en latitude… si bien que l’Antarctique est souvent supprimé des planisphères en projection de Mercator (rectangulaires), parce qu’il prend beaucoup de place au bas de la carte ! Une exclusion que l’on ne retrouve généralement pas dans la projection de Mollweide, très largement utilisée pour les mappemondes des atlas (j’emploie planisphère et mappemonde comme des synonymes même si la mappemonde est à l’origine une carte du monde où celui-ci est figuré en deux hémisphères, apposés côte à côte, le terme étant aussi abusivement usité pour désigner un globe terrestre ; tandis qu’au XVIIe siècle, l’emploi du mot planisphère devait s’accompagner du qualificatif « terrestre » ou « céleste », suivant ce qu’il représentait ; si bien qu’au siècle suivant, l’Académie française (1762) et le dictionnaire de Trévoux (1771) définissaient la mappemonde comme un planisphère terrestre, d’où la synonymie que l’on peut admettre aujourd’hui).

 

La projection de Mollweide, dans laquelle les méridiens sont des arcs d’ellipses et dont les axes sont le méridien central (qui est une droite) et l’équateur, n’utilise pas d’aire de contact et elle conserve les surfaces. Mais si l’ensemble du monde y est bien figuré, se pose toujours le problème du sixième continent, rejeté au bas de la carte, tandis que les cinq autres continents et les océans restent imbriqués sur le reste du planisphère.

 

 

 

Nous utilisons la projection perspective à Voiles & voiliers pour le suivi des courses et records autour du monde, mettant en avant le tour de l’Antarctique (ici la présentation du parcours du Vendée Globe 2008-2009). (© Voiles et voiliers / mise en page Florence Richin / carte François Chevalier / données Olivier Chapuis)

 

 

Ces quarante dernières années, la banalisation des photographies de la Terre vue de l’espace a fortement influencé la représentation cartographique du globe, en donnant naissance à un certain nombre de projections perspectives que l’on rencontre de plus en plus souvent. À l’occasion des éditions successives du Vendée Globe, nous les avons adoptées et personnalisées à Voiles & voiliers, avec François Chevalier. Outre une facture 3D bien dans l’air du temps, leur avantage est de permettre un centrage de la perspective, dans le cas présent avec l’Antarctique et sa circumnavigation au premier plan, et l’axe de l’aller-retour en Atlantique dans son prolongement visuel.

 

La seconde raison qui complique le suivi d’une circumnavigation sur un planisphère est celle du centrage sur le méridien de Greenwich qui a l’inconvénient de couper le Pacifique aux deux extrémités de la carte. Cette vision très européenne du monde (le centrage de la carte comme son système de projection sont des éléments éminemment politiques de son langage) a pourtant été contredite, dès la fin du XVIIIe siècle dans le cadre des grands voyages d’exploration menés par les Britanniques et les Français, en axant certaines cartes sur l’antiméridien. Le propos était alors purement pragmatique puisqu’il s’agissait de mettre en valeur l’immensité de l’océan Pacifique au coeur des nouvelles préoccupations coloniales des deux grandes puissances occidentales, à l’aube du XIXe siècle.

 

 

 

Après les trois circumnavigations de James Cook (1768-1780) – tracées sur cette mappemonde de 1784 – et les expéditions françaises de Bougainville (1766-1769) et de Lapérouse (1785-1788), le Pacifique fut souvent représenté au centre des planisphères puisqu’il était au coeur des préoccupations européennes. L’antiméridien y est donc au centre, à la place du méridien origine (à l’époque le méridien de Greenwich en Angleterre, le méridien de Paris en France). (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

S’inspirant de la projection de Mollweide-Babinet, Olivier Serret, ingénieur pratiquant la voile, vient de concevoir une nouvelle mappemonde, calcul matriciel aidant. Voulant traduire par l’image que presque soixante et onze pour cent de la surface du globe sont couverts par les mers, son postulat de départ considère l’océan comme une entité. C’est intéressant d’un point de vue formel mais pas tout à fait exact quant à l’océanographie d’une part et à la navigation d’autre part, tant on sait que chaque océan présente des caractéristiques propres, ne serait-ce que par sa bathymétrie et la topographie des continents qui les bordent. L’exemple le plus frappant pour le tour du monde est la partie Sud-Est de l’océan Indien, avec sa dorsale sous-marine d’autant plus dangereuse que l’Antarctique s’étend vers elle, entraînant son anticyclone thermique (air froid) et un resserrement des isobares en bordure des dépressions (air relativement chaud), d’où un vent moyen plus fort et une mer plus mauvaise, avec moins de possibilité de se décaler pour échapper aux phénomènes.

 

Mais revenons à la nouvelle projection créée par Serret pour sa Mappemonde océanique. Puisqu’elle envisage des circumnavigations par les trois caps, partant d’Europe et y revenant, l’Asie et l’Amérique y sont inutiles et leurs côtes rejetées au pourtour de cette représentation elliptique (à la manière de certaines cartes très anciennes, en des temps où ce monde là n’était pas connu des Grecs et des Romains). Tel est aussi le cas du cap Horn qui en constitue le pôle « inférieur » (à défaut du pôle Sud), l’autre pôle étant le lac Baïkal en Sibérie. L’arc médian passe ainsi près des îles Amsterdam et Saint-Paul dans l’océan… qui n’a même plus le nom d’Indien, puisqu’il n’y a désormais qu’un Océan mondial, lequel n’est pas dédoublé aux marges afin de renforcer l’effet de bassin.

 

 

 

Sur sa Mappemonde océanique, Olivier Serret a tracé la route de Magellan lors de son premier tour du monde, achevé par Juan Sebastian del Cano (1519-1522). Pour bien comprendre ce planisphère qui place l’Océan mondial en son coeur, suivons la trajectoire des premiers circumnavigateurs de l’Histoire : partie de San Lucar le 20 septembre 1519, l’expédition passe aux Canaries, franchit l’équateur, longe la côte Est d’Amérique du Sud (le continent sud-américain occupe tout l’angle inférieur gauche du planisphère, on voit bien le golfe du Mexique à gauche de celui-ci) jusqu’au détroit qui va prendre le nom de Magellan. L’expédition est alors juste au Nord du cap Horn, lequel constitue le pôle inférieur de cette carte, face à la péninsule antarctique (l’Antarctique est toujours en bas de la carte mais il en occupe le coeur avec toute sa surface représentée ainsi que les eaux à son pourtour). Puis Magellan traverse le Pacifique d’Est en Ouest, jusqu’aux Philippines où il est assassiné, le 27 avril 1521. Del Cano descend alors vers les Moluques (au Nord de l’Australie, le continent/île bien détaché à droite de la carte) avant de traverser l’océan Indien (au coeur du planisphère avec l’Afrique) vers le cap de Bonne-Espérance, puis de remonter l’Atlantique et d’arriver à Séville, le 8 septembre 1522 (© Olivier Serret) 

 

 

Les deux points forts de ce planisphère sont qu’il place la mer planétaire au coeur de la carte, en continu et dégagée de l’imbrication des continents, tout en conservant les surfaces, à l’instar de l’Antarctique. Au-delà du suivi des courses à la voile autour du monde, cette carte pourrait ainsi intéresser tous ceux qui envisagent l’océan comme unique, pour le suivi du transport maritime, des courants marins, des phénomènes météorologiques, des glaces, des migrations de la faune, et plus largement tout le suivi environnemental à propos duquel une telle planète mer a une réelle signification. Cependant, contrairement à ce qu’envisage son auteur, je ne pense pas que sa projection puisse remplacer la Mercator pour naviguer. Le sens marin impose en effet de conserver la possibilité d’une estime ou d’une navigation astronomique en cas d’arrêt du système GPS, que ce soit pour la loxodromie ou pour l’orthodromie, parfaitement praticable sur un routier Mercator avec des arcs de grand cercle. Une forme de navigation au plus court que ne pratiquait pas encore Magellan, dont le premier tour du monde, achevé par Juan Sebastian del Cano (1519-1522), a été représenté par Olivier Serret sur son planisphère. Un monde comme on ne l’avait jamais vu.

 

O.C.

 

PS. Pour contacter Olivier Serret, que vous soyez intéressé par l’algorithme de cette projection et sa version vectorisée, ou que vous désiriez utiliser cette cartographie pour vos activités, notamment dans le domaine de l’édition ou de la communication, en particulier pour le suivi de la course au large : http://mappemondes.free.fr (le site n’est pas encore actif) ou mappemondes@free.fr (cette adresse mél est active).

Dents de scie

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Les temps changent. Les multicoques géants sont de retour sur la Route du Rhum dont le départ aura lieu à Saint-Malo le 31 octobre (Voiles & voiliers vous dit tout sur cette neuvième édition dans notre numéro de novembre dont le sommaire est ici). Michel Etevenon l’avait créée en 1978, en réaction à la limitation de taille des bateaux engagés dans l’OSTAR, la Transat anglaise, suite au gigantisme du Club Méditerranée d’Alain Colas en 1976.

 

 

 

Beaucoup plus que pour l’affaire des « pirates », la Route du Rhum 1990 est surtout connue pour le succès de Florence Arthaud et la première victoire d’une femme dans une transat en solitaire. Elle suscita ainsi l’arrivée des « baroudeurs » de la photo people. On les verra faire le coup de poing pour être aux premières loges sur les quais de Pointe-à-Pitre, arborant ces vestes de reporters – Tartarin de guerre – que l’on retrouvera à Bagdad quelques mois plus tard sur d’autres épaules. (© Olivier Chapuis)

 

 

Mais après la disparition de Loïc Caradec sur le catamaran géant Royale, lors de la Route du Rhum 1986, la taille avait été limitée. Le 19 novembre 1988, toutes les parties concernées par l’organisation de la voile océanique en France se réunissaient à Paris, sous la direction de Jean-Louis Monneron, alors président de la Fédération française de voile. Elles décidaient de plafonner la taille des bateaux à 60 pieds (18,28 mètres), mais d’accepter jusqu’au 31 décembre 1992 les multicoques construits avant le 19 novembre 1988, à condition qu’ils soient coupés à 65 pieds (19,81 mètres).

 

Deux ans plus tard, cette décision était violée par ceux-là mêmes qui l’avaient votée, dont Michel Etevenon, organisateur du Rhum et président d’honneur de l’instance décisionnaire, alias le Conseil permanent de la course océanique (CPCO). La victime la plus célèbre (et la plus motivée dans la décision précitée… en bon armateur qu’il était, depuis toujours ou presque) fut Bruno Peyron qui disputa ainsi la Route du Rhum 1990 en pirate, sur son catamaran Ollier 1984 (mené cette année par Servane Escoffier). Bruno l’avait baptisé Pour le sport, tout un programme qu’il devait ensuite décliner de moult façons jusqu’à aujourd’hui…

 

Les deux autres skippers concernés furent Hervé Laurent et Francis Joyon. Ce dernier se vit ainsi contraint de « jouer » de la… scie, sur le bassin Vauban pour raccourcir son catamaran ! Certes, Francis en avait (déjà) vu d’autres, jugez plutôt. En 1984, à la Martinique, il tombe en arrêt sur le catamaran Crédit-Agricole de Philippe Jeantot (devenu par la suite le bateau fétiche de Bruno Peyron évoqué ci-dessus). Joyon attrape alors le virus du multicoque.

 

Trois annés ont passé lorsque les coques du catamaran Elf-Aquitaine sont à vendre pour une bouchée de pain. Avec le naturel présidant à sa démarche d’explorateur de ses envies, Francis se met au travail sous une tente de maraîcher. Il construit une poutre centrale en contre-plaqué et en polyester. Le bras arrière est celui de Roger & Gallet, le mât vient de Stalaven. Et avec des voiles de récupération, il s’aligne dans sa toute première course, la Route de la Découverte 1988.

 

 

Bruno Peyron dispute la Route du Rhum 1990 en pirate mais il bénéficie d’un bel accueil en Guadeloupe. (© Olivier Chapuis)

 

 

En février 1989, le marin prend une nouvelle dimension, en ramenant le bateau des Antilles en Bretagne – seul et en plein hiver – en quatorze jours. Quasiment sans pilote (défaillant)… cela donne déjà le ton de ce que Joyon va apporter à Francis. En chantier comme au large, ce type ose les choses les plus insensées, ses références n’étant pas vraiment celles du commun des skippers.

 

Cinq jours avant le départ de la Route du rhum 1990, Francis se voit donc contraint par l’organisation de raccourcir son catamaran, offrant l’image insolite d’un bûcheron à l’égoïne enlevant trois mètres à ses coques. L’Union nationale pour la course au large (UNCL) poussera alors la cruauté jusqu’à lui imposer une nouvelle qualification et il devra faire un aller-retour d’Ouessant par force 8-9, trois jours avant la course ! Dixième en Guadeloupe, avec un bateau exsangue, Francis perdra celui-ci lors du convoyage retour.

 

 

 

Rude départ pour Francis Joyon lors de la Route du Rhum 1990. Quelques jours plus tôt, il a dû raccourcir son catamaran à la scie puis effectuer une nouvelle qualification dans la tempête ! (© Olivier Chapuis)

 

 

Ces derniers mois, le souvenir de la scie égoïste a sans doute été assez vif dans l’esprit de Francis le solitaire lors de ses discussions avec l’organisation de la Route du Rhum/La Banque Postale, afin de faire passer son trimaran Idec de l’univers libre des records à celui nécessairement réglementé d’une course. Vingt ans après (mais vingt-quatre ans après la dernière édition sans limitation de taille) – et pas mal de péripéties entre-temps, dont l’hécatombe de 2002 et la disparition programmée de la classe ORMA – les géants sont ainsi revenus sur le Rhum. L’Histoire en dents de… scie.

 

O.C.