Les temps changent. Les multicoques géants sont de retour sur la Route du Rhum dont le départ aura lieu à Saint-Malo le 31 octobre (Voiles & voiliers vous dit tout sur cette neuvième édition dans notre numéro de novembre dont le sommaire est ici). Michel Etevenon l’avait créée en 1978, en réaction à la limitation de taille des bateaux engagés dans l’OSTAR, la Transat anglaise, suite au gigantisme du Club Méditerranée d’Alain Colas en 1976.

Beaucoup plus que pour l’affaire des « pirates », la Route du Rhum 1990 est surtout connue pour le succès de Florence Arthaud et la première victoire d’une femme dans une transat en solitaire. Elle suscita ainsi l’arrivée des « baroudeurs » de la photo people. On les verra faire le coup de poing pour être aux premières loges sur les quais de Pointe-à-Pitre, arborant ces vestes de reporters – Tartarin de guerre – que l’on retrouvera à Bagdad quelques mois plus tard sur d’autres épaules. (© Olivier Chapuis)
Mais après la disparition de Loïc Caradec sur le catamaran géant Royale, lors de la Route du Rhum 1986, la taille avait été limitée. Le 19 novembre 1988, toutes les parties concernées par l’organisation de la voile océanique en France se réunissaient à Paris, sous la direction de Jean-Louis Monneron, alors président de la Fédération française de voile. Elles décidaient de plafonner la taille des bateaux à 60 pieds (18,28 mètres), mais d’accepter jusqu’au 31 décembre 1992 les multicoques construits avant le 19 novembre 1988, à condition qu’ils soient coupés à 65 pieds (19,81 mètres).
Deux ans plus tard, cette décision était violée par ceux-là mêmes qui l’avaient votée, dont Michel Etevenon, organisateur du Rhum et président d’honneur de l’instance décisionnaire, alias le Conseil permanent de la course océanique (CPCO). La victime la plus célèbre (et la plus motivée dans la décision précitée… en bon armateur qu’il était, depuis toujours ou presque) fut Bruno Peyron qui disputa ainsi la Route du Rhum 1990 en pirate, sur son catamaran Ollier 1984 (mené cette année par Servane Escoffier). Bruno l’avait baptisé Pour le sport, tout un programme qu’il devait ensuite décliner de moult façons jusqu’à aujourd’hui…
Les deux autres skippers concernés furent Hervé Laurent et Francis Joyon. Ce dernier se vit ainsi contraint de « jouer » de la… scie, sur le bassin Vauban pour raccourcir son catamaran ! Certes, Francis en avait (déjà) vu d’autres, jugez plutôt. En 1984, à la Martinique, il tombe en arrêt sur le catamaran Crédit-Agricole de Philippe Jeantot (devenu par la suite le bateau fétiche de Bruno Peyron évoqué ci-dessus). Joyon attrape alors le virus du multicoque.
Trois annés ont passé lorsque les coques du catamaran Elf-Aquitaine sont à vendre pour une bouchée de pain. Avec le naturel présidant à sa démarche d’explorateur de ses envies, Francis se met au travail sous une tente de maraîcher. Il construit une poutre centrale en contre-plaqué et en polyester. Le bras arrière est celui de Roger & Gallet, le mât vient de Stalaven. Et avec des voiles de récupération, il s’aligne dans sa toute première course, la Route de la Découverte 1988.

Bruno Peyron dispute la Route du Rhum 1990 en pirate mais il bénéficie d’un bel accueil en Guadeloupe. (© Olivier Chapuis)
En février 1989, le marin prend une nouvelle dimension, en ramenant le bateau des Antilles en Bretagne – seul et en plein hiver – en quatorze jours. Quasiment sans pilote (défaillant)… cela donne déjà le ton de ce que Joyon va apporter à Francis. En chantier comme au large, ce type ose les choses les plus insensées, ses références n’étant pas vraiment celles du commun des skippers.
Cinq jours avant le départ de la Route du rhum 1990, Francis se voit donc contraint par l’organisation de raccourcir son catamaran, offrant l’image insolite d’un bûcheron à l’égoïne enlevant trois mètres à ses coques. L’Union nationale pour la course au large (UNCL) poussera alors la cruauté jusqu’à lui imposer une nouvelle qualification et il devra faire un aller-retour d’Ouessant par force 8-9, trois jours avant la course ! Dixième en Guadeloupe, avec un bateau exsangue, Francis perdra celui-ci lors du convoyage retour.

Rude départ pour Francis Joyon lors de la Route du Rhum 1990. Quelques jours plus tôt, il a dû raccourcir son catamaran à la scie puis effectuer une nouvelle qualification dans la tempête ! (© Olivier Chapuis)
Ces derniers mois, le souvenir de la scie égoïste a sans doute été assez vif dans l’esprit de Francis le solitaire lors de ses discussions avec l’organisation de la Route du Rhum/La Banque Postale, afin de faire passer son trimaran Idec de l’univers libre des records à celui nécessairement réglementé d’une course. Vingt ans après (mais vingt-quatre ans après la dernière édition sans limitation de taille) – et pas mal de péripéties entre-temps, dont l’hécatombe de 2002 et la disparition programmée de la classe ORMA – les géants sont ainsi revenus sur le Rhum. L’Histoire en dents de… scie.
O.C.


Bpo, je me rappelle de ce départ avec même Francis Joyon en tête la 1ère nuit de course… Bravo pour un très grand de la voile.
Benoit