Skip to Content

Monthly Archives: décembre 2010

Ralentis ta vie, prends ton élan

Par

« Écoute, c’est un secret : ralentis ta vie au point qu’elle devienne tienne. Ensuite, prends ton élan et mets-y ta passion. » Cette ultime apostrophe à son lecteur, Yvon Le Corre l’avait faite sienne depuis longtemps, lorsqu’il publia en 1998 son livre mère, livre de mer, Les Outils de la passion. Hors normes, l’ouvrage vient de reparaître au Chasse-marée/Glénat, dans une édition augmentée de légendes manuscrites de l’auteur, imprimée sur un papier pas glacé du tout mais d’une très grande qualité seyant à une telle façon (310 X 280 millimètres, 262 pages, 45 euros).

 

 

 

Le magnifique ouvrage d’Yvon Le Corre est réédité par Le Chasse-marée/Glénat, sept ans après sa précédente impression et douze ans après l’édition originale. Des légendes de la main de l’auteur ont été ajoutées à nombre de planches. (© Chasse-marée/Glénat) 

 

 

Ces écritures ne figurent pas sur toutes les doubles pages, tant nombre d’entre-elles se suffisent à elles-mêmes, mêlant textes composés, dessins, peintures et photographies (parfois sépia et tachées, ce qui ajoute à leur charme). Hautes en couleurs, en matériaux, en gestes et en styles variés, ces constructions subtiles sont dues à la mise en page de l’auteur et de Thierry Le Prince, maquettiste « historique » des éditions du Chasse-marée.

 

 

 

Iris se mit au sec trois fois et la troisième fut la « bonne »… Ici, la deuxième, sur les cailloux de l’île d’Er, en route pour Tréguier. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

Le sujet du livre ? Une vie de marin et d’artiste en quatre bateaux, moult domiciles dont une maison répondant au nom d’Alexandrie en plein Tréguier (hommage à Lawrence Durrell), quelques livres cultes et quelques femmes aussi. En bois les bateaux, forcément, même si Le Corre ne l’est certes pas… de bois. S’il faut ne citer qu’un ouvrage de ce genre, je retiens sans hésiter ce chef-d’oeuvre graphique (osons le mot même s’il est galvaudé) aux textes bien sentis.

 

 

 

À chaque bateau son style (ici Sieck) ? Yvon Le Corre n’est pas aussi carré : l’éclectisme des formes et des couleurs, des techniques et des matières, des gestes et des rencontres, des gens et des paysages fait la richesse foisonnante de cette oeuvre hors normes. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

Lui-même héritier d’une longue tradition remontant aux grands voyages d’exploration du XVIIIe siècle, Les Outils de la passion d’Yvon Le Corre est la matrice de nombre de carnets de voyages. En tout cas pour les oeuvres de qualité, tels celles de Titouan Lamazou – il fut l’équipier et l’élève du dessinateur Le Corre, et l’on découvre que Titouan était un très bon photographe dès 1972 (et qu’il avait déjà sa personnalité bien trempée, comme Karin Huet) -, ou de Gildas Flahault. En vérité, il s’agit plutôt d’un carnet de l’intime et de la transmission, à l’instar de la superbe conclusion citée en tête du présent billet.

 

 

 

Yvon Le Corre fait naviguer Eliboubane, alias Lili, sur un fond de carte de Beautemps-Beaupré, chef-d’oeuvre de la gravure française du XIXe siècle. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat) 

 

 

On y trouve des documents aussi savoureux que cet ordre du capitaine du Vieux port de Marseille, tellement excédé qu’il enjoignit au skipper d’Iris d’aller s’amarrer… « à la mer ». Autant dire au diable ! « Ralentis ta vie » écrivait donc Yvon. Ce jour là, Le Corre avait plutôt accéléré le palpitant de la Bonne Mère jusqu’à le faire exploser…

 

 

Chaque homme a sa ria. Pour Le Corre, c’est le Trieux. Ici l’îlot de la Douane. Le lendemain, il jettera l’ancre au pied de La Roche-Jagu… où il sera embauché comme barman ! (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

D’Iris, il songera à faire sa maison de fortune, en retournant la coque comme dans David Copperfield de Dickens. Mais cette passagère déprime hivernale sera vite balayée par le retour du printemps. Dans la sève de ses projets, sans doute sa définition du savoir-faire maritime lui tient-elle lieu de viatique : « Somme de connaissances permettant d’éviter des catastrophes ». Pas à tous les coups, hélas !

 

O.C.

Magellan au firmament

Par

Attention… risque d’avalanche de superlatifs ! Il y a tant de livres qui n’en méritent guère le nom que lorsque survient un joyau dans cet océan de publications peu ou prou nécessaires, je ne boude pas mon plaisir. Le voyage de Magellan (1519-1522) qui vient de paraître chez Chandeigne (220 X 160 millimètres, 1088 pages, 49 euros jusqu’au 28 février puis 59 euros) est de ces ouvrages dont on caresse la couverture du regard, avant d’en humer le parfum et d’en éprouver le papier. Puis, accommodant enfin l’oeil à l’esprit, on perçoit aussitôt avec bonheur que le contenu est au niveau du contenant, la forme au service du fond.

 

 

 

Paru une première fois en 2007, sous coffret et en deux volumes, Le voyage de Magellan (1519-1532) est aujourd’hui publié en un seul volume de 1088 pages que l’on a bien en main, grâce à sa couverture, à sa reliure de grande qualité et à la finesse de son papier. (© Chandeigne)

 

 

Et quel fond ! Le premier tour du monde de l’Histoire, entre le 10 août 1519 et le 8 septembre 1522 (pour ne retenir que les dates du départ de Séville et du retour en ce même port), semble un sujet rebattu. Et pourtant. Trois ans après sa première parution chez Chandeigne, cette réédition très largement augmentée et corrigée de quelques petites coquilles – sous-titrée Relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages – est désormais l’édition de référence, non seulement en français… mais aussi par rapport à tout ce qui est déjà paru sur la question dans le monde (LA référence sur l’histoire du voyage d’une part et sur l’historiographie de son récit d’autre part). Alors que la bibliographie citée est considérable (trente-cinq pages lui sont consacrées, incluant les articles de périodiques scientifiques).

 

Car Michel Chandeigne ne se contente pas d’être un libraire/éditeur à l’ancienne (depuis 1986, il dirige la Librairie portugaise de la rue Tournefort, dans le 5ème arrondissement de Paris, et les éditions Chandeigne depuis 1992, avec Anne Lima), mettant un soin peu commun à la réalisation de ses ouvrages, de la typographie à l’imprimerie en passant par la mise en page, le choix du papier et la fabrication. Chandeigne est aussi un érudit lusophone. Sous le pseudonyme de Xavier de Castro, il a dirigé cette formidable édition critique (quarantième titre de la collection Magellane consacrée aux voyages de découvertes) où l’exégèse des manuscrits originaux le dispute à l’étude des publications qui suivirent, au fil des siècles.

 

 

 

Ce portrait est intégré à la belle préface (66 pages) rédigée par Xavier de Castro (alias Michel Chandeigne) et Carmen Bernand. (© Chandeigne) 

 

 

À ses côtés, pour l’établissement de la passionnante préface, des notes, des annexes (chronologie détaillée ; listes exhaustives – inédites – des membres d’équipages avec des détails précieux comme leur origine, leur âge, leur spécialité, leur paie, leur affectation et leur devenir ; description des cinq navires et de leur armement, au sens maritime du terme ; glossaire, etc.), des excellents index, des itinéraires, de l’iconographie et des cartes (Chandeigne et Matthieu Lambert se sont chargés de la cartographie en plus des portulans d’époque) – l’ensemble étant d’une qualité remarquable – on trouve Luís Filipe Thomaz (historien portugais de renom, éminent spécialiste de l’Orient à l’époque des Grandes découvertes) et les Hispanistes Jocelyne Hamon et Carmen Bernand (anthropologue et historienne, cette dernière fut notamment, avec Serge Gruzinski, l’auteure d’une Histoire du Nouveau monde chez Fayard). Convoquer le Portugal et l’Espagne pour un tel ouvrage était une nécessité puisqu’ils se partagèrent la planète à Tordesillas, le 7 juin 1494.

 

Pour la première fois au monde, tous les récits des acteurs du voyage de Magellan sont réunis en un même volume (nombre n’avaient jamais été traduits en français), ainsi que les textes de témoins directs et les premières relations imprimées (parues dès 1523 et 1530, sans oublier la fondamentale chronique d’Antonio de Herrera dans l’Historia General de las Indias en 1601). Ils s’ajoutent à celui de Pigafetta, le plus connu des chroniqueurs de l’entreprise, parmi les dix-huit survivants de la première vague revenus en Espagne (aux côtés de Juan Sebastián Elcano, nouveau chef de l’expédition, un certain temps après la mort de Magellan, à Mactan, aux Philippines, le 27 avril 1521).

 

 

 

Dessinée ici par Hubert Michéa, la Victoria, premier navire revenu à Sanlúcar de Barrameda, le 6 septembre 1522. (© Chandeigne)

 

 

Ces récits sont comparés les uns aux autres, mis en perspective et confrontés aux cartes contemporaines qui nous sont parvenues (seul bémol, à l’exception d’une dizaine d’entre-elles, l’iconographie est en noir et blanc, sans doute pour limiter les coûts, ce qui ne nuit pas à sa grande pertinence). Un tel travail critique sur les sources met ainsi en lumière les informations de première main (celles observées et notées durant le périple) et celles provenant des lectures des narrateurs. Le tout dans des domaines aussi variés que l’histoire, la géographie, l’ethnographie, la sexualité, la zoologie, la botanique, l’économie ou la navigation.

 

Surtout, érudits mais parfaitement clairs et lisibles par tous, les commentaires synthétisent les diverses interprétations des grandes énigmes du voyage et ils précisent nombre de points quant aux origines de Magellan lui-même, à la nature de son projet, à sa mort, à la mutinerie, aux pertes de l’expédition et au nombre de survivants sur les deux cent trente-sept hommes qui quittèrent Sanlúcar de Barrameda le 20 septembre 1519, avec comme motivation essentielle les épices des Moluques.

 

 

 

Fort claires et systématiquement dotées d’une échelle (et souvent, d’un quadrillage avec coordonnées, absent ici), les très nombreuses cartes dues à Michel Chandeigne et Matthieu Lambert complètent parfaitement celles de l’époque. Ici la moitié gauche du planisphère du voyage (p. 286-287). (© Chandeigne) 

 

 

Pour atteindre ces îles, le Portugais Fernand de Magellan (dont on ne connaît pas de façon certaine le lieu de naissance au Portugal), déçu de ne pas être reconnu à sa juste valeur par Manuel, le souverain lusitanien, propose ses services au jeune roi d’Espagne, le futur empereur Charles Quint (le marin s’installe à Séville, le 20 octobre 1517). L’océan Indien dépendant de Lisbonne, Tordesillas oblige, la nouvelle route s’écrira à l’Ouest. Contrairement aux idées reçues, la confrontation du mémoire géographique, écrit par Magellan avant son départ, avec la carte de Reinel (1519) réalisée en Espagne, montre que le navigateur avait une idée plutôt précise de la distance entre le Rio de la Plata et les Moluques, donc de l’étendue en longitude de la Mer du Sud, alias le Pacifique.

 

Autre exemple de démystification, si cette odyssée causa bel et bien une hécatombe, il n’y eut pas dix-huit survivants, comme on l’écrit généralement en ne retenant que ceux revenus avec la Victoria, le 6 septembre 1522 à Sanlúcar de Barrameda. En oubliant douze marins de ce bateau, restés quelques semaines en détention au Cap Vert, et cinq autres de la Trinidad retournés seulement en 1526, soit un total de trente-cinq ayant effectivement bouclé le tour du monde. En y ajoutant les cinquante-cinq qui étaient rentrés en 1521, avec le San Antonio, et que l’on omet parfois de prendre en compte, parce que ce navire a déserté, dès novembre 1520, tandis que la flotte explorait le passage qui sera appelé plus tard le détroit de Magellan. Il y eut donc quatre-vingt-dix survivants.

 

 

 

La confrontation du mémoire géographique écrit par Magellan à la veille du voyage avec la carte de Reinel (1519), réalisée en Espagne, montre que le navigateur avait une idée plutôt précise de l’étendue en longitude du Pacifique. (© Chandeigne)

 

 

Parmi les nombreux points inédits que l’étude croisée des sources apporte, on relève nombre d’identifications méticuleuses de toponymes, d’animaux comme le nautile ou de plantes. Enfin, l’analyse fine des données souligne un point fort intéressant. La très faible mortalité sur la traversée du Pacifique – neuf pertes en trois mois et demi, du 28 novembre 1520 (date de sortie du détroit de Magellan) au 16 mars 1521 (jour où l’on aperçoit l’archipel qui sera ultérieurement nommé Philippines) – s’explique en bonne partie par ces conserves de céleri sauvage, confectionnées lors du passage entre Terre de Feu et Patagonie.

 

Elles ont protégé les hommes du scorbut. Mais ce viatique est tellement peu conscient qu’il ne bénéficiera pas aux expéditions suivantes dont la mortalité à la mer sera considérable, pendant près de deux siècles et demi. Bien plus de temps qu’il n’en faudra à Magellan pour gagner le firmament de l’Histoire. C’est désormais chose faite en ce qui concerne la publication des récits de cette première circumnavigation que d’autres achevèrent en son nom. Une véritable circumédition.

 

O.C.

 

PS. Parce qu’une telle entreprise mérite d’être envisagée dans toute son ampleur, je donne ci-dessous l’intégralité de la table des matières.

 

 

 

 

 

(© Chandeigne)