« Écoute, c’est un secret : ralentis ta vie au point qu’elle devienne tienne. Ensuite, prends ton élan et mets-y ta passion. » Cette ultime apostrophe à son lecteur, Yvon Le Corre l’avait faite sienne depuis longtemps, lorsqu’il publia en 1998 son livre mère, livre de mer, Les Outils de la passion. Hors normes, l’ouvrage vient de reparaître au Chasse-marée/Glénat, dans une édition augmentée de légendes manuscrites de l’auteur, imprimée sur un papier pas glacé du tout mais d’une très grande qualité seyant à une telle façon (310 X 280 millimètres, 262 pages, 45 euros).

 

 

 

Le magnifique ouvrage d’Yvon Le Corre est réédité par Le Chasse-marée/Glénat, sept ans après sa précédente impression et douze ans après l’édition originale. Des légendes de la main de l’auteur ont été ajoutées à nombre de planches. (© Chasse-marée/Glénat) 

 

 

Ces écritures ne figurent pas sur toutes les doubles pages, tant nombre d’entre-elles se suffisent à elles-mêmes, mêlant textes composés, dessins, peintures et photographies (parfois sépia et tachées, ce qui ajoute à leur charme). Hautes en couleurs, en matériaux, en gestes et en styles variés, ces constructions subtiles sont dues à la mise en page de l’auteur et de Thierry Le Prince, maquettiste « historique » des éditions du Chasse-marée.

 

 

 

Iris se mit au sec trois fois et la troisième fut la « bonne »… Ici, la deuxième, sur les cailloux de l’île d’Er, en route pour Tréguier. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

Le sujet du livre ? Une vie de marin et d’artiste en quatre bateaux, moult domiciles dont une maison répondant au nom d’Alexandrie en plein Tréguier (hommage à Lawrence Durrell), quelques livres cultes et quelques femmes aussi. En bois les bateaux, forcément, même si Le Corre ne l’est certes pas… de bois. S’il faut ne citer qu’un ouvrage de ce genre, je retiens sans hésiter ce chef-d’oeuvre graphique (osons le mot même s’il est galvaudé) aux textes bien sentis.

 

 

 

À chaque bateau son style (ici Sieck) ? Yvon Le Corre n’est pas aussi carré : l’éclectisme des formes et des couleurs, des techniques et des matières, des gestes et des rencontres, des gens et des paysages fait la richesse foisonnante de cette oeuvre hors normes. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

Lui-même héritier d’une longue tradition remontant aux grands voyages d’exploration du XVIIIe siècle, Les Outils de la passion d’Yvon Le Corre est la matrice de nombre de carnets de voyages. En tout cas pour les oeuvres de qualité, tels celles de Titouan Lamazou – il fut l’équipier et l’élève du dessinateur Le Corre, et l’on découvre que Titouan était un très bon photographe dès 1972 (et qu’il avait déjà sa personnalité bien trempée, comme Karin Huet) -, ou de Gildas Flahault. En vérité, il s’agit plutôt d’un carnet de l’intime et de la transmission, à l’instar de la superbe conclusion citée en tête du présent billet.

 

 

 

Yvon Le Corre fait naviguer Eliboubane, alias Lili, sur un fond de carte de Beautemps-Beaupré, chef-d’oeuvre de la gravure française du XIXe siècle. (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat) 

 

 

On y trouve des documents aussi savoureux que cet ordre du capitaine du Vieux port de Marseille, tellement excédé qu’il enjoignit au skipper d’Iris d’aller s’amarrer… « à la mer ». Autant dire au diable ! « Ralentis ta vie » écrivait donc Yvon. Ce jour là, Le Corre avait plutôt accéléré le palpitant de la Bonne Mère jusqu’à le faire exploser…

 

 

Chaque homme a sa ria. Pour Le Corre, c’est le Trieux. Ici l’îlot de la Douane. Le lendemain, il jettera l’ancre au pied de La Roche-Jagu… où il sera embauché comme barman ! (Double page de l’édition 2010 des Outils de la passion © Chasse-marée/Glénat)

 

 

D’Iris, il songera à faire sa maison de fortune, en retournant la coque comme dans David Copperfield de Dickens. Mais cette passagère déprime hivernale sera vite balayée par le retour du printemps. Dans la sève de ses projets, sans doute sa définition du savoir-faire maritime lui tient-elle lieu de viatique : « Somme de connaissances permettant d’éviter des catastrophes ». Pas à tous les coups, hélas !

 

O.C.