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Monthly Archives: janvier 2011

L’envers du perroquet

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Mener un grand voilier école n’est pas une sinécure. Oh, cela n’a plus rien à voir avec la dure vie des cap-horniers d’antan. Mais entre deux rassemblements internationaux, le quotidien n’est pas plus celui que l’on nous montre lors des fêtes de Douarnenez, de Brest ou de Rouen. D’Allemagne, parviennent ces jours-ci des informations qui nous le confirment.

 

 

 

Le Gorch Fock est un vrai voilier, très physique dans la brise, comme le montre cette image. (© Peter Walter) 

 

 

L’affaire du trois-mâts barque Gorch Fock dévoile un nouvel envers des perroquets et autres cacatois. En novembre dernier, pour la sixième fois en cinquante-deux ans, un marin s’est tué à bord de ce bâtiment de près de quatre-vingt-dix mètres de long et deux mille mètres carrés de voilure, lancé en 1958 pour l’instruction des cadres de la Marine militaire.

 

 

 

Ici dans les glaces de l’Arctique, le Gorch Fock sillonne le globe depuis plus de cinquante-deux ans. (© DR)

 

 

Lors de l’escale de Salvador de Bahia, au Brésil, cette jeune femme, élève officier, est tombée de la mâture. Sa condition physique ne semblait pas lui permettre d’exécuter l’ordre reçu. Depuis l’accident, les langues se délient et l’ambiance est à la mutinerie, sinon dans l’équipage du moins parmi les cadets qu’il forme. Ces derniers ont été rapatriés d’urgence en Allemagne.

 

 

 

Le Gorch Fock devrait retrouver son quai de Stralsund. Il n’est pas sûr qu’il en reparte… (© Thomas Szuecs)

 

 

À Berlin, le ministère de la Défense doit désormais faire face à de graves accusations sur des mauvais traitements à bord, des abus sexuels ayant même été dénoncés. Alors que le Gorch Fock est actuellement à Ushuaïa en Argentine, son pacha vient d’être relevé de son commandement, une enquête ouverte et des inspecteurs expédiés sur le voilier qui doit rallier au plus vite sa base de la Baltique (le navire est immatriculé à Stralsund, près de Rostock). Il n’est pas sûr qu’il en reparte un jour…

 

O.C.
 

Pas de concorde à la Concorde

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Le démantèlement du service public n’affecte pas que les hommes, il touche aussi le patrimoine. L’affaire de l’Hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, en offre une illustration emblématique. Le 17 janvier marque normalement le terme de l’appel à projets qui avait été lancé le 24 novembre 2010 pour la reconversion de ce bâtiment prestigieux, en prévision du déménagement de l’état-major de la Marine nationale (dont l’entrée se situe rue Royale… pour celle que l’on surnomme « la Royale »). En 2014-2015, celui-ci rejoindra le quartier Balard où se construit un « Pentagone à la française », regroupant tout le ministère de la Défense en des locaux plus fonctionnels. D’aucuns le baptisent déjà « Balardgone », cette partie du quinzième arrondissement étant depuis fort longtemps l’un des sites majeurs du complexe militaro-industriel français.

 

 

 

L’Hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, vu depuis la terrasse du Jeu de Paume dans le Jardin des Tuileries. (© DR) 

 

 

L’État qui a besoin d’argent n’a heureusement pas procédé comme il l’a fait sur d’autres dossiers contestables (et beaucoup d’autres qui ne l’étaient pas). Ne pouvant mettre en vente un témoin de l’histoire du pays et de sa capitale (c’est ainsi quasiment le seul des nombreux bâtiments parisiens de la Défense – avec les Invalides et l’École militaire -, qui n’est pas cédé), il a décidé de louer pour une période de soixante à quatre-vingts ans cet immeuble de vingt quatre mille mètres carrés où travaillent actuellement plus d’un millier de personnes. Six millions deux cent milles euros avaient pourtant été dépensés pour sa restauration, entre 2006 et 2008, sous l’égide des Monuments historiques (c’est à la fois peu et beaucoup, en tout cas c’était hier !). Ils avaient certes été financés par le mécénat de Bouygues, mais cet apport privé n’était possible que parce que ce bâtiment d’utilité publique restait accessible… au public.

 

En effet, même si les Journées du patrimoine n’ouvrent les portes qu’un week-end par an, elles ont le mérite d’exister et de permettre au citoyen de voir de près ces ors de la République dont il est généralement privé. Cela ne sera vraisemblablement plus possible une fois l’usage des lieux privatisé. Et quelle privatisation ! Il se dit que le projet qui tiendrait aujourd’hui la corde serait celui d’un groupe financier international, conseillé par un ex-ministre de la Culture (certains politiques étant si efficaces pour brader le bien public au profit de groupes privés qui les recrutent à prix d’or… Et que l’on ne me taxe pas de populisme ou de je ne sais quelle démagogie, ce n’est pas le dire qui pose problème, c’est que de soi-disant serviteurs de l’État agissent ainsi dans le cadre de pantouflages déplorables, « sport » favori d’anciens membres de cabinets ministériels !).

 

 

 

À la fin du XIXe siècle, la place de la Concorde vue depuis les Tuileries, avec l’Hôtel de la Marine à droite et l’hôtel de Crillon à l’extrême gauche. (© DR)

 

 

Ledit projet viserait à transformer l’Hôtel de la Marine en complexe de luxe, dont une salle des ventes et des suites hôtelières, faisant le pendant du Crillon de l’autre côté de la rue Royale. Cependant, la procédure d’appel ne rendra sa décision qu’à la fin 2011 et les travaux engagés devront respecter un cahier des charges très strict, l’État pouvant contrôler à tout moment l’usage ultérieur du bail. La façade et sa fameuse colonnade seront évidemment préservées puisqu’elles s’inscrivent dans la symétrie du chef-d’oeuvre que Jacques-Ange Gabriel, architecte de Louis XV, avait conçu pour la place, et que le souverain avait approuvé le 9 décembre 1755. Le 30 novembre 1774, les travaux étaient achevés et le bâtiment accueillait le Garde-meubles royal. Louis XV était mort six mois auparavant. Mais il n’était plus le Bien-aimé depuis longtemps et le peuple de Paris voyait dans la statue équestre du roi honni, comme dans les colonnades la surplombant, le symbole des dépenses somptuaires s’affichant devant la misère.

 

Le 13 juillet 1789, c’est là que des armes sont dérobées, la veille de la prise de la Bastille et bien avant l’un des plus fameux cambriolages de l’Histoire, celui des joyaux de la Couronne, en ces murs le 11 septembre 1792. Entre-temps, Louis XVI qui avait été contraint par les femmes parisiennes de s’installer à Paris, le 6 octobre 1789, avait ordonné le retour de la Marine, de Versailles vers la capitale, le 26 décembre de la même année. Y voyant passer des têtes illustres, tel Maupassant qui s’y ennuya tant, son état-major ne devait plus quitter la rue Royale jusqu’à nos jours (hormis pendant l’Occupation où la Kriegsmarine prit sa place de 1940 à 1944).

 

 

 

Le salon d’honneur de l’Hôtel de la Marine après sa restauration achevée en 2008. (© DR).

 

 

La décision du gouvernement s’inscrit dans un mouvement général où les plus beaux édifices du patrimoine immobilier national sont souvent concédés à des sociétés qui s’adressent exclusivement à des clients très riches, ayant les moyens de se payer l’accès à ces monuments (à titre d’exemple, un palace va être aménagé dans le château de Versailles, face à l’Orangerie et à la pièce d’eau des Suisses). Les Français en sont ainsi dépossédés à double titre. Celui de la jouissance d’une part, celui du rendement d’autre part (d’autant plus, si les ventes sont faites à un prix inférieur à celui du marché ; se pose également la question des bénéficiaires des « appels à projets », et des conditions de leurs obtentions).

 

Ici, il s’agit de loyer, cela paraît plus sain. Cependant, si le contribuable peut y trouver son compte, le citoyen n’y retrouvera certainement pas cette historiographie nationale dont on nous rebat par ailleurs les oreilles, les actes ne suivant pas les belles paroles. La fameuse Maison de l’Histoire de France n’aurait-elle pas sa place en ce lieu riche en représentations de la Nation (si tant est qu’elle soit nécessaire mais beaucoup d’autres affectations collectives peuvent être envisagées) ? La participation de Bouygues aurait ainsi réellement fait office de mécénat d’intérêt général et non de remise en état pour des intérêts très particuliers…

 

 

 

Alors que la statue de Louis XV a été mise par terre le 11 août 1792, le socle en subsiste ici à droite. En 1793 et 1794, la guillotine fut dressée entre celui-ci et l’entrée des Champs-Élysées, face aux colonnades de l’Hôtel de la Marine (au fond à droite). (© DR)

 

 

Tandis que les prétendues « élites » se coupent de plus en plus du pays, la création d’un nouveau temple du luxe et de l’argent roi, en ces lieux chargés d’Histoire, est plus qu’un signe. Savez vous quel fut l’usage privilégié du balcon de l’Hôtel de la Marine en 1793 et 1794 ? À commencer par celles de Louis XVI puis de Marie-Antoinette, on y regardait les têtes tomber sur l’ancienne place Louis XV, rebaptisée place de la Révolution. Faute d’avoir su raison garder quand l’écart des richesses devenait insupportable et que le poids des symboles, loin d’alléger la barque nationale, n’incitait pas à conserver… la tête froide. La concorde n’a pas toujours été au rendez-vous de la Concorde.

 

O.C.