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Monthly Archives: août 2011

New York blues

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Ce n’est pas sa première galère mais cette fois il a eu chaud. Francis Joyon ne se contente pas de naviguer en solitaire. À terre aussi, il travaille le plus souvent seul ou en très petit comité. Une façon d’être qu’il n’a guère modifiée depuis l’époque où il débuta en course au large, il y a vingt-trois ans, contre vents et marées. Au point de ne pas hésiter à manoeuvrer dans les ports – sans aucune assistance -, son trimaran Idec de 29,70 mètres !

 

C’est ce qu’il vient de faire à New York, où son bateau attendait depuis le 29 juin une fenêtre météo favorable pour s’attaquer au record de l’Atlantique Nord en solitaire, détenu depuis juillet 2008 par Thomas Coville, en 5 jours, 19 heures, 30 minutes et 40 secondes (20,97 noeuds sur 2 925 milles d’Ambrose au cap Lizard). (Thomas Coville qui, comme la plupart des autres skippers importants, est au contraire entouré d’une équipe consistante pour s’occuper de Sodeb’O, quasi sister-ship d’Idec, en plus sophistiqué).

 

 

 

Depuis le 29 juin, le trimaran Idec est à New York pour s’attaquer au record de l’Atlantique Nord. Son skipper Francis Joyon l’a rejoint, samedi 13 août, mais la fenêtre météo s’est brutalement refermée sur lui. (© Jean-Marie Liot / DPPI / Idec) 

 

 

Ayant atterri à JFK dans la nuit du vendredi 12 au samedi 13 août, Francis a rallié la marina de Gateway à Brooklyn. Jean-Yves Bernot, son routeur, prévoyait un départ possible à partir de la nuit du dimanche 14 au lundi 15. Il fallait donc quitter le quai en milieu de journée (heure locale) afin de sortir de Rockaway Inlet et de rejoindre la bouée qui remplace depuis peu le phare d’Ambrose, marque traditionnelle des records de l’Atlantique d’Ouest en Est.

 

Hélas, lorsqu’il descend le courant ce dimanche midi, après avoir extrait son géant de la marina – sans l’aide d’aucun pneumatique -, le ciel plombé semble indiquer que la dépression avec laquelle il doit quitter l’Amérique ne s’évacue pas comme prévu. Joyon s’amarre néanmoins sur un corps mort et plonge une dizaine de fois – la routine pour ce bonhomme pas tout à fait ordinaire -, afin de démonter son hélice sous l’eau, réglementation des records oblige.

 

Après un rinçage de fortune, à bord du trimaran dont le confort est plus que limité, il largue le coffre et progresse dans un vent d’Est qui aurait déjà dû être de secteur Sud. Quelques échanges avec Bernot confirment que la perturbation est bel et bien collée au littoral et que la fenêtre est en train de lui claquer au nez. Francis l’espérait depuis un mois et demi et il vient de supporter un long voyage depuis Locmariaquer (Morbihan), ce qui explique sans doute l’enchaînement malheureux.

 

 

 

S’il est parfois très entouré – comme ici lors du passage des écluses au départ de la dernière Route du Rhum -, Francis Joyon manoeuvre souvent seul, dans les ports, son trimaran de 29,70 mètres de long et 16,50 mètres de large. (© Idec)

 

 

Vers 15 heures, le recordman du tour du monde en solo n’a pas encore fait demi tour lorsqu’éclate l’orage et qu’un rideau de pluie diluvienne masque la visibilité. Aveuglé, Joyon ne peut éviter une bouée de chenal qu’il chevauche entre la coque centrale et le flotteur bâbord d’Idec. Les carénages des bras de liaison avant et arrière du trimaran sont abîmés. Il faut rentrer au port… mais il faut d’abord remettre en place l’hélice escamotée deux heures auparavant, donc reprendre le corps-mort abandonné.

 

Voiles affalées, Francis laisse le bateau progresser sur son erre, laquelle reste élevée dans les rafales violentes balayant la baie. Dans le méchant clapot qui sévit désormais, il se jette à l’eau avec le bout d’amarrage qu’il frappe sur la tonne afin d’immobiliser le géant de 11 tonnes. Une manoeuvre qu’il n’avait pas le droit de rater… Il lui faut alors recommencer les plongées pour remonter l’hélice. En fin d’après-midi, Joyon – évidemment déçu et épuisé – parvenait à rentrer son monstre (16,50 mètres de large) dans la marina de Brooklyn. Toujours seul.

 

O.C.

 

PS. Christophe Houdet, ami et équipier de Francis, l’a rejoint à New York où il l’aide dans ses réparations.

Casse toi pauvre c…

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Il ne s’agit pas d’une nouvelle frasque présidentielle. C’est juste ce que certains se sont dits – en leur for pas si intérieur que cela -, sur les pontons de Dún Laoghaire (Irlande), au terme de la deuxième étape de la Solitaire du Figaro. Musclée, l’étape. Du genre à vous faire demander sans cesse ce que vous foutez là, tandis que vous pourriez être dans les bras de votre belle à vous la couler douce. Quoiqu’en l’espèce, le verbe « couler » ne soit sans doute pas celui que choisiraient les nouveaux Figaristes…

 

 

 

Jérémie Beyou a beau être transcendé par l’ivresse de la victoire et de la prise du classement général provisoire, la fatigue n’en est pas moins lisible derrière son sourire. (© Jean-Christophe Marmara / Alexis Courcoux / Le Figaro)

 

Ceux qui s’expriment ne sont pourtant pas des perdreaux de l’année. À l’instar de Thomas Ruyant, réputé dur au mal (il vient du hockey sur glace qui n’est pas vraiment connu pour sa douceur). Le vainqueur de la Transat 6.50 Charente-Maritime/Bahia 2009 et de la Route du Rhum 2010 en Class 40 relève « un tempo impressionnant ». Un rythme de meute en folie qu’il a d’ailleurs un peu de mal à suivre, c’est à la fois l’une des surprises (parmi d’autres… comme le « naufrage » de Francisco Lobato) de ce Figaro (cinquième au général provisoire chez les bizuths, vingt-septième de la flotte) et la confirmation de ce que l’on sait depuis longtemps : cette course unique est impitoyable.

Même si les briscards tempèrent. Précision : en Figaro, on est de plus en plus souvent un « vieux » à moins de trente ans… Alors, quand c’est un « vieux de la vieille » qui commente, ça donne ça : « En quinze Figaro, je n’ai jamais déchiré un seul spi. Là, j’en ai explosé deux ! Être trahi par le matériel, c’est un peu dur à accepter. J’ai fait plus de vingt milles sous génois tangonné. C’était un peu la misère. Physiquement, ça va. C’est une étape de brise, une étape dure sans beaucoup dormir, on s’est un peu fait secouer au près, on a cogné dans les vagues et donc on est un peu meurtri. Mais après une bonne nuit de sommeil et un massage de trois quarts d’heure, c’est reparti. » Du Gildas, colosse Morvan, dans le texte. Même s’il y a peut-être laissé ses chances de victoire.

 

Vingt-quatre spis explosés lors de la folle chevauchée de nuit dans le canal Saint-Georges, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande, des claques à 35 noeuds, beaucoup d’instabilité, et des surfs à plus de 18 noeuds. Sept génois ont aussi été endommagés. Les maîtres voiliers ont du boulot ! Des ballasts qui fuient, leurs pompes électriques qui crament, des pilotes automatiques en berne (Anthony Marchand a fait l’étape sans, trois jours et trois nuits, le genre de chemin de croix dont on se souvient toute sa vie : cela ne l’a pas empêché de terminer 18ème et d’afficher la meilleure progression sur la manche, juste derrière l’excellente Jeanne Grégoire qui a remonté de la 36ème à la 10ème place), des centrales de navigation muettes…

 

 

 

Après 66 heures 30 minutes rivé à sa barre, Anthony Marchand tient encore debout sur le ponton irlandais. KO debout. (© Kaori)

 

 

Allez mettre la tête dans les circuits quand vous avez déjà du mal à tenir assis, pas facile d’imprimer lorsqu’on se fait bastonner. Le joli intérieur de Fabien Delahaye – qu’il présentait à www.voilesetvoiliers.com après sa victoire à Caen -, a ainsi été quelque peu chamboulé. « Je n’ai jamais cassé autant de trucs sur une étape de solitaire : pas de pilote pendant trente heures, latte forcée de grand-voile brisée, table à cartes qui s’écroule, alarme de réveil HS et spi explosé dans les derniers milles. » De quoi se gratter.

 

Y en a un que ça a vraiment démangé. Des boutons partout, une sensation de froid sous les couches de polaires, et une très grosse fatigue. À 45 ans, Yannig Livory a la varicelle. Le kiné ne peut rien pour lui. Les autres ne sont « que » courbatures, contractures, bleus, maux de dos et pognes boursouflées. Voire à vif, comme celles d’Éric Drouglazet. Pourvu qu’il ait eu le temps des les envelopper de crème cicatrisante avant de sombrer.

Là, le verbe convient : « On avait prévu d’aller dîner ensemble raconte Paul Meilhat. J’avais demandé à Fabien, à Jimmy et à Éric de me réveiller. Je pensais qu’ils m’avaient oublié mais en fait, ils ont tout essayé, ils ont frappé à ma porte, m’ont fait appeler par la réception, ont réussi à récupérer une carte, sont entrés dans ma chambre. Ils m’ont secoué mais impossible… Je me suis réveillé à 10 heures ce matin après avoir dormi 17 ou 18 heures d’affilée. C’est la faim qui m’a réveillé. » Adrien Hardy renchérit : « Si on avait été sous perfusion, on aurait dormi un peu plus encore ! »

 

 

 

Le jeune (28 ans) mais très expérimenté (c’est son sixième Figaro) Thomas Rouxel peut avoir le sourire : ses mains ne sont pas les plus abîmées et cela ne l’empêche pas d’être quatrième de la manche et du général. (© Kaori)

 

 

Les propos du très talentueux Morgan Lagravière – sixième de cette étape dantesque, en tête du classement provisoire des bizuths et douzième au général -, sont sans doute les plus cash. Regrettant les figures libres du Forty Niner, il se demande ce qu’il fait là. Serment d’ivrogne, comme tout un chacun ayant juré – ô mon Dieu, que jamais plus, au grand jamais ! -, on ne l’y reprendrait à poser son cul à bord d’une telle galère. Parole de… gascon.

 

O.C.