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Monthly Archives: septembre 2011

Mieux vaut tard que jamais

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C’est sans doute ce qu’a pensé le vieil homme arrivé à Yokohama le 17 septembre 2011. À 77 ans, 8 mois et 10 jours – la précision est d’importance lorsqu’on vise le Guinness Book en tant que circumnavigateur le plus âgé -, le Japonais Minoru Saito en était à son huitième tour du monde. Certes pas le plus rapide puisque nous l’avions laissé à Punta Arenas, au Chili, le 12 avril… 2009. Que s’est-il passé entre-temps ?

 

 

Minoru Saito a revu Yokohama presque trois ans, jour pour jour, après son départ. S’il avait rêvé réussir sans escale, il peut néanmoins s’enorgueillir d’être le circumnavigateur solitaire le plus âgé, qui plus est, d’Est en Ouest par le cap Leeuwin, le cap de Bonne-Espérance et le cap Horn, contre les vents et les courants dominants. (© Reuters)

 

 

Je ne vais pas vous narrer ici le détail de ces deux ans et demi, dont vous retrouverez l’essentiel sur le site de Saito. Disons simplement que l’intermède n’a pas toujours été un interlude. Neuf mois plus tard, le temps de se refaire une santé (dont une hernie opérée) et de réparer les dégâts – aggravés à Punta Arenas par quelques mises à couple viriles avec les chalutiers du cru -, notre homme avait repris la mer. Non en débouquant du détroit de Magellan par l’Ouest mais en allant doubler son cinquième cap Horn, là où il l’avait laissé, afin de boucler son premier tour d’Est en Ouest par les trois caps.

 

Cependant, l’entrée dans le Pacifique est encore une fois douloureuse pour son vieux 56 pieds Nicole BMW / Shuten-Dohji 3. En ce début 2010, Minoru s’arrête de nouveau au Chili qu’il ne parvient décidément plus à quitter. C’est là que le surprend le tremblement de terre du 27 février 2010. Coup de chance, le bateau n’est que peu endommagé par le tsunami lié au séisme.

 

 

 

Comme ici au départ de Sydney en 1990, Minoru Saito fut l’un des piliers du BOC Challenge, course autour du monde en solo avec escales, devenue ensuite Around Alone puis Velux 5 Oceans. (© Olivier Chapuis)

 

 

On le répète à l’envi aux terriens qui nous interrogent sur les dangers du large. C’est statistiquement à terre que le risque est le plus présent. Saito en fait l’expérience à Hawaii, en mars dernier, tandis qu’il est en escale pour réparer des avaries. Il est renversé par une voiture. Retour à l’hôpital pour une opération du genou. Un petit bobo alors que son pays vient d’être frappé par la triple catastrophe du tremblement de terre, du tsunami et des conséquences nucléaires.

 

Il ne restait plus à cet ancien montagnard au parcours attachant qu’à attendre le passage des cinq typhons de ces dernières semaines pour revenir à bon port, 1 080 jours après son départ, au terme de 28 500 milles entrecoupés de tant d’escales imprévues. Sans jamais avoir négligé de prendre ses cachets pour le coeur. Minoru ne s’en sépare plus depuis sa crise cardiaque de 1988. Celle-ci était survenue au large… mais vous vous en doutiez déjà.

 

O.C.

Pas de lauriers pour Bougainville

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La flore assure sa postérité mondiale. Louis-Antoine de Bougainville – dédicataire du bougainvillier (ou de la bougainvillée) -, est mort il y a deux cents ans, le 31 août 1811, au 5 rue de la Banque à Paris. Une plaque en témoigne, surplombant l’entrée de la galerie Vivienne qui conduit vers la Bibliothèque nationale depuis la place des Petits pères (où pour l’anecdote furent installés, sous Louis XIV, les Archives de la Marine et l’ancêtre du SHOM). Le navigateur approchait ses 82 ans.

 

 

 

Louis-Antoine de Bougainville est mort il y a deux cents ans, le 31 août 1811. Le 5 septembre, il entrait au Panthéon. Napoléon l’avait décidé mais cela ne plaisait pas à tout le monde. (© À la mer comme au ciel par Olivier Chapuis, Presses de l’université de Paris-Sorbonne)

 

 

Une semaine plus tard, le 5 septembre 1811 (cela fait deux siècles, jour pour jour, ce lundi), il entrait au Panthéon, sur décision de Napoléon. L’Empereur se souvenait peut-être qu’une bougainvillée fut offerte à Joséphine de Beauharnais. Le botaniste Philibert Commerson avait « découvert » et nommé le bougainvillier à Rio de Janeiro, au cours du voyage de Bougainville (Commerson y participa avec sa servante et compagne, Jeanne Baret, déguisée en homme jusqu’à ce que le voile fut levé sur sa véritable identité).

 

Plus sérieusement, le grand public cultivé avait apprécié le récit de ce tour du monde, un succès d’édition. Né en 1769, l’année même du retour de Bougainville, Bonaparte, ne le lira que bien plus tard ; on dit que jeune artilleur, il aurait souhaité partir avec Lapérouse (1785). Cet enthousiasme était loin d’être partagé par les élites. Intellectuels et marins de son temps n’avaient guère tressé de lauriers au héros à la fleur (mais Napoléon se fichait pas mal de l’opinion de ses amiraux, et c’était lui qui décidait alors des entrées au Panthéon national : lui ayant assuré des titres sous l’Empire, il était resté fidèle à l’aventurier qui l’avait fasciné lorsqu’il était enfant).

 

Pourquoi tant de réserves de ses pairs ? Bougainville est pourtant le premier circumnavigateur français. Officiellement du moins, car plus de dix autres commandants issus du futur Hexagone auraient fait le tour du monde avant lui. Mais sans le crier sur les huniers parce qu’ils enfreignaient les monopoles des toutes puissantes compagnies commerciales, des Indes et d’ailleurs. C’était aussi risqué que de s’attaquer à une multinationale d’aujourd’hui.

 

Quant aux matelots compatriotes, ils furent innombrables sur des bateaux étrangers. Ce, depuis le premier tour du monde de l’Histoire, celui de Magellan (1519-1522) où l’on comptait quatorze Français et cinq Bretons (la Bretagne ne sera définitivement rattachée à la France qu’à l’été 1532) dont un seul fit partie des trente-cinq survivants ayant accompli la circumnavigation (dix-huit revenant dans la première vague aux côtés de Juan Sebastián Elcano). Ce Français – dont l’Histoire devrait retenir le nom comme premier circumnavigateur national -, s’appelait Richard et il venait de Normandie.

 

 

 

Le bougainvillier (la bougainvillée) – mondialement connu sous ce nom, grâce à Commerson, en hommage à Bougainville -, est issu des forêts tropicales humides d’Amérique du Sud. Il se retrouve dans nombre de régions tempérées ou chaudes, notamment en Méditerranée, comme ici dans le Sud de la Sardaigne. Cet arbuste épineux grimpant doit ses vives couleurs non pas à ses fleurs, petites et blanches (la fleur blanche visible au centre), mais aux bractées de l’extrémité des rameaux qui les entourent et peuvent être rouges (comme ici), roses, mauves, oranges ou jaunes. (© Olivier Chapuis)

 

 

Mais je reviens cinq siècles plus tard. Bougainville naît à Paris le 12 novembre 1729, fils d’un notaire au Châtelet qui sera anobli en 1741. Après de très bonnes études scientifiques, sous la direction de d’Alembert (père de L’Encyclopédie avec Diderot) – Louis-Antoine publiera ainsi son Traité du calcul intégral en 1754-1756 (2 volumes) -, il choisit la carrière des armes. Non dans la Marine mais à terre… ce que les marins « pur jus » lui feront bien sentir.

 

Son embarquement n’intervient qu’en juin 1763, directement avec un brevet de capitaine de vaisseau. Cet avancement fulgurant est un nouveau motif de très solides inimitiés du côté de Brest… Mais l’officier s’est fort bien battu au Canada, avec Montcalm, pendant la guerre de Sept ans qui s’est achevée sur un cataclysme colonial, en février de cette même année. Et l’homme, curieux de son époque, a dévoré la fameuse Histoire des navigations aux terres australes que Charles de Brosses a publiée en 1756.

 

D’où l’idée qui lui est venue de monter une expédition, en vue d’un établissement français aux îles Malouines. Aussitôt dit, aussitôt fait… troisième raison d’attiser les jalousies ! Dès le 17 septembre 1763, Bougainville quitte Saint-Malo avec des colons acadiens, ceux-là même dont il a pu mesurer l’adaptabilité au froid climat canadien. À propos d’adaptation, le soldat parisien n’a guère de mal à s’habituer à la mer (il s’était formé à la navigation et à la manoeuvre lors de trois transats vers le Canada, de 1756 à 1759, où il avait demandé aux commandants de l’initier). Il fera même un autre aller-retour aux Malouines, en 1765, pour ravitailler la colonie.

 

Cependant, l’alliance des Bourbons de France et d’Espagne sacrifie cette belle réalisation sur l’autel de la raison d’État. Dès mai 1766, un accord est passé pour dédommager Bougainville de ses investissements personnels dans l’affaire du Canada austral et restituer l’archipel aux Espagnols (plus tard, les Britanniques jetteront leur dévolu sur ces îles Falkland, revendiquées par l’Argentine, une vieille histoire non résolue…).

 

 

 

Le Traité du calcul intégral pour servir de suite à l’analyse des infiniment petits de M. le marquis de l’Hôpital, par M. de Bougainville le Jeune paraît à Paris en 1754-1756, en 2 volumes in-quarto. Louis-Antoine de Bougainville n’a que vingt-cinq ans. (© DR)

 

 

Les envieux n’avaient encore rien vu. Fort de son entregent auprès de Choiseul – le ministre vient de passer aux Affaires étrangères, laissant la Marine à son cousin -, dont Bougainville a servi les intérêts jusque dans l’ambassade de Madrid, voilà notre homme qui propose (et obtient !) de commander une expédition autour du monde, dans la foulée de la remise des Malvinas aux Espagnols (toutes proportions gardées, Bougainville c’est Alain Colas chamboulant l’univers bretonnant de la course au large de son époque ; même si celle-ci était aussi parisienne, comme la Marine du XVIIIe siècle avait nombre d’officiers issus de toutes les provinces françaises).

 

Ainsi naît la première circumnavigation française officielle. La frégate La Boudeuse quitte Brest le 6 décembre 1766. La rétrocession des Malouines a lieu, sur place, le 1er avril 1767 (le choix de la date aurait dû alerter les Espagnols…). Bougainville attend ensuite à Rio de Janeiro la conserve avec laquelle il doit tourner autour du globe. Commandée par La Giraudais, la flûte L’Étoile rallie le 21 juin. Le 31 janvier 1768, les deux bâtiments débouquent du détroit de Magellan dans le Pacifique. Du 6 au 15 avril, c’est l’escale de Tahiti qui contribuera tant au mythe de la Nouvelle-Cythère (que de malentendus et de fantasmes nés en dix jours…).

 

La suite du voyage sera nettement moins sensuelle, dans le Pot-au-Noir, en Nouvelle-Hollande (future Australie) et en Nouvelle-Guinée, avant d’arriver à Batavia (actuelle Djakarta), le 28 septembre, au coeur de l’empire colonial hollandais de la fameuse Verenigde Oostindische Compagnie (VOC), la Compagnie des Indes orientales néerlandaise. En décembre, il relâche à l’île de France (actuelle île Maurice). Il est au Cap en janvier, puis il rattrape l’Anglais Carteret à l’île de l’Ascension (ce dernier était parti avec Samuel Wallis qui était passé à Tahiti dix mois avant Bougainville). Au terme d’une véritable régate avec celui-ci, Bougainville arrive à Saint-Malo le 16 mars 1769. Trois jours plus tard, il est à Versailles !

 

La presse se fait aussitôt l’écho enthousiaste du retour du héros et d’Aotourou, le Tahitien qui l’accompagne. Les salons parisiens se disputent leur présence (Aotourou retournera chez lui avec Marion-Dufresne mais il ne reverra jamais son île, mourant à Madagascar le 6 novembre 1771 ; l’année suivante, un autre Polynésien fascinera les Européens : revenu avec James Cook en 1772, Omaï vivra en Angleterre jusqu’en 1776, avant que Cook ne le ramène à Tahiti, où il décédera en 1779). Le « mythe de Tahiti » et de son nouveau paradis est ainsi au coeur de toutes les conversations des gens cultivés.

 

 

Cette Vue de la Nouvelle-Cythère découverte par M. de Bougainville est due à Charles Routier de Romainville. Cet ingénieur géographe militaire français est né à Paris en 1742. Il intègre en 1758 le futur corps des dragons-chasseurs. Blessé quatre ans plus tard, il est promu lieutenant et affecté comme ingénieur à l’établissement des Malouines en 1764. Lorsque les Espagnols acquièrent l’archipel en 1767, il refuse de passer à leur service et Bougainville le retient à son bord. Ce n’est pas cet aspect hydrographique et topographique que les contemporains de Rousseau et du « bon sauvage » retiennent de Tahiti : le mythe est en marche, avec sa part de vérités, de malentendus et de fantasmes. (© À la mer comme au ciel par Olivier Chapuis, Presses de l’université de Paris-Sorbonne)

 

Mais le règne de Louis XV n’en a plus que pour quelques mois et les Choiseul aussi. Leur chute précède d’un semestre la parution du Voyage autour du monde par la frégate du roi la Boudeuse, et la flûte l’Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769, qui intervient en mai 1771. L’ouvrage connaît un réel succès (il sera réédité en 1772 puis en 1773) en dépit du silence assourdissant des élites… Le temps de la vengeance est venu pour ces marins, savants et intellectuels qui n’ont apprécié ni l’irruption de Bougainville dans leur système bien huilé, ni ses succès mondains auprès des femmes. Pas facile d’assurer sa postérité quand on réprouve l’Église (Bougainville est un esprit des Lumières, antireligieux) tandis que les philosophes ne vous soutiennent guère.

 

Reprochant au navigateur d’avoir rédigé un livre trop maritime, incompréhensible au grand public profane (alors que les marins « de naissance » se gaussent de ce navigateur « sur le tard » !), Diderot renonce à publier le compte rendu qu’il en avait préparé. À la place, entre septembre 1773 et avril 1774, il fait paraître en feuilleton son Supplément au Voyage de Bougainville. Y est mise en scène, sous une forme apparemment badine, une critique de la civilisation occidentale (y compris dans la destruction qu’elle apporte dans le Pacifique, ce que Bougainville lui-même a pressenti), et l’idée de développer en Europe une société plus égalitaire et pacifiée, sur le modèle de l’organisation observée à Tahiti (imparfaitement comprise et mythifiée).

 

On critique ouvertement la pauvreté du bilan du voyage. Il est vrai que faute d’une logistique adéquate, les vivres ont souvent manqué. Ces carences ont détourné l’expédition de ses objectifs : pas de plants d’épices rapportés ; la Chine non abordée et son commerce manqué ; de même pour les Philippines qui resteront espagnoles, Choiseul aurait pourtant rêvé les récupérer en échange des Malouines (mais il ne s’en était nullement donné les moyens !) ; la Terra australis n’est pas reconnue, le continent antarctique le sera par Cook ; la moisson scientifique n’est pas nulle mais elle paraîtra bien maigre par rapport aux grands voyages qui suivront, notamment en matière de navigation astronomique et de cartographie marine (là aussi, on est très injuste avec Bougainville, car l’instrumentation et la méthode de la science nautique progresseront considérablement dans les quinze ans suivant son retour, comme je l’ai montré dans mon livre À la mer comme au ciel).

 

Il faut dire que le choix des bâtiments n’était guère adapté. La Boudeuse est une frégate bonne marcheuse mais ses cales sont trop modestes pour contenir tout ce qui est nécessaire à un tel périple. L’Étoile est au contraire une flûte d’un tonnage suffisant mais elle n’avance pas. Ces reproches justifiés prendront de l’ampleur dans l’historiographie à venir. Mais dans des proportions exagérées en comparaison d’autres expéditions dirigées par des marins « du berceau » qui ne connaîtront pas beaucoup plus de réussite, y compris dans la sélection des bateaux…

 

Alors qu’il s’est très bien comporté à la mer comme chef d’une expédition difficile, Bougainville n’est pas le seul responsable. Le ministère l’est tout autant, y compris ceux qui ne souhaitaient pas le voir aboutir. Dans la Marine, d’aucuns se rient de lui parce qu’il a perdu nombre de mouillages à Tahiti, subissant même l’affront de voir une de ses ancres rapatriées par Cook (ce qui était certes vexant dans un contexte de compétition internationale n’ayant rien à envier à la conquête de l’espace pendant la Guerre froide). Mais beaucoup d’auteurs oublient de rappeler que c’était un accident très courant lors des grands voyages de découvertes.

 

 

 

Si le corps de Bougainville est au Panthéon depuis le 5 septembre 1811, son coeur repose au cimetière du Calvaire, à Montmartre. (© Olivier Chapuis)

 

 

Cependant, un événement fâcheux achèvera de nuire à sa réputation maritime, sinon à son avenir. Au cours de la guerre d’Indépendance américaine, lors de la bataille des Saintes, entre la Guadeloupe et la Dominique, le 12 avril 1782, face aux Britanniques de Rodney, sa division abandonne De Grasse. Au Conseil de guerre de Lorient, en 1784, Bougainville prétendra ne pas avoir compris les signaux de son navire amiral relatifs à l’évolution, d’où son avance de quatre milles sur l’escadre. Il ne recevra qu’un blâme mais nombre d’officiers supérieurs de la Marine rapportèrent que s’il avait alors fait demi tour avec ses vaisseaux, le sort de la bataille en eut été changé. En réalité, De Grasse avait engagé le combat dans des conditions défavorables qui se dégradèrent dès le début, avec deux abordages successifs entre les Français eux-mêmes, sur des erreurs de manoeuvres, dont l’un concernant le navire amiral lui-même !

 

Certains ne s’étaient d’ailleurs guère mieux tenus en maintes autres circonstances mais le « Grand corps » a toujours eu ses indulgences pour ceux du sérail. Bougainville n’en continue pas moins une brillante carrière, désormais essentiellement parisienne. Non sans courage, comme le 20 juin 1792 lorsqu’il sauve Louis XVI aux Tuileries face à la foule, avant de faire un tour en prison sous la Terreur. Ironie de l’Histoire, en septembre 1809, l’un de ses derniers actes publics consiste à diriger le Conseil de guerre chargé de juger les responsables du désastre de Trafalgar (21 octobre 1805). Il les acquittera, leur faisant ainsi une belle… fleur.

 

O.C.