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Monthly Archives: mars 2012

Chariot de feu

Par

 

Saint-Nazaire se souvient du bateau bélier le plus osé de la Seconde guerre mondiale. Il y a soixante-dix ans, le 27 mars 1942 à une heure et demie du matin, le destroyer britannique Campbeltown est lancé à vingt noeuds contre l’écluse Joubert où il s’encastre de plusieurs mètres. Dix heures plus tard, une phénoménale explosion résonne dans toute la ville. L’étrave piégée vient de faire voler en éclats la porte de la forme de radoub. Mission accomplie pour l’opération Chariot : le cuirassé allemand Tirpitz ne pourra jamais trouver refuge dans ce bassin qui restera inutilisable jusqu’en 1948.

 

 

Le 27 mars 1942, en début de matinée, les soldats allemands se pressent autour de l’épave du destroyer anglais Campbeltown, encastrée dans la porte aval de la forme Joubert. Les malheureux ne savent pas que l’étrave est pleine de cinq tonnes de dynamite, noyées dans le béton. Ils seront cent cinquante à mourir pulvérisés, soit presque autant que les héroïques commandos britanniques ayant accepté cette mission sans retour. (© Bundesarchiv)

 

Le Tirpitz est le sister-ship du Bismarck qui avait coulé le Hood, fleuron de la flotte anglaise de l’entre-deux-guerres, le 24 mai 1941, avant d’être lui-même envoyé par le fond. Les Britanniques craignent que les Allemands ne l’expédient en Atlantique où il serait une menace supplémentaire pour les convois ravitaillant la Grande-Bretagne depuis les États-Unis, déjà cruellement atteints par les sous-marins. L’embouchure de la Loire est le seul site disposant d’un bassin permettant de réparer une grande unité comme le Tirpitz (251 mètres de long et 36 mètres au maître-bau, pour un tirant d’eau de près de 9 mètres).

 

Cette cale sèche de 350 mètres de long sur 50 de large et une profondeur de 15 mètres – faisant aussi office d’écluse donnant accès au bassin de Penhoët à Saint-Nazaire -, avait été réalisée entre 1929 et 1933 (elle doit son nom à Louis Joubert qui présida la Chambre de commerce locale dans les années mil neuf cent vingt). Elle servit notamment au Normandie, paquebot le plus moderne et le plus grand de son temps, construit aux chantiers de Penhoët, entre le 26 janvier 1931 et le 29 octobre 1932.

 

L’opération Chariot fut planifiée par Lord Mountbatten en février 1942. Elle prévoyait d’utiliser comme bélier l’un des destroyers de la Première guerre mondiale que les États-Unis avaient donné aux Anglais en 1940. L’USS Buchanan est ainsi maquillé en torpilleur allemand tandis qu’à l’intérieur de son étrave sont noyées cinq tonnes d’explosifs dans du béton. Le 26 mars 1942 à 14 heures, la flottille britannique quitte Falmouth, avec trois destroyers, une canonnière et dix-sept vedettes embarquant 611 hommes, dont 351 marins de la Royal Navy et 260 commandos.

 

 

Symbole de la technologie française des années mil neuf cent trente, Normandie fut l’un des tout premiers bâtiments à bénéficier de la forme Joubert. (© French lines)

 

 

Le lendemain à l’aube, au Sud d’Ouessant, elle est repérée par un U-Boot allemand mais celui-ci n’identifie pas sa véritable nature ni la destination. Puis, vers midi dans le golfe de Gascogne, ce sont deux chalutiers français dont il faut récupérer les équipages avant de les saborder afin d’éviter tout risque d’alerte. Enfin, à vingt heures, les bâtiments embouquent le chenal d’entrée de la Loire. Toujours sous leurs couleurs allemandes, ils répondent aux signaux réglementaires de la Kriegsmarine. Les deux autres destroyers s’éloignent tandis que le HMS Campbeltown fait monter le compte-tours.

 

À une heure et demie, juste avant l’impact, le pavillon allemand est amené pour l’Union Jack, et la flottille ouvre le feu avec plus de succès que la tentative de diversion aérienne qui a en grande partie échoué à cause des nuages. Après le choc d’une extrême violence, tandis que les marins ouvrent les vannes pour couler l’arrière de leur bâtiment, les commandos débarquent et attaquent leurs objectifs à terre. Les principaux sont les postes de commande de l’écluse et la porte en amont de la forme Joubert, pour lesquels l’entraînement a été effectué sur le dock de Southampton, semblable à celui de Saint-Nazaire. Tous sont atteints et sautent avant que les Allemands n’aient le temps de l’empêcher.

 

Du côté des abris des sous-marins, la réussite est nettement moins bonne. Toute la nuit, les combats font rage dans les rues du port. Sans espoir de retour, puisque les vedettes ont été contraintes de s’éloigner des quais sous peine d’être coulées. Au lever du jour, 169 Britanniques sont morts (contre 42 Allemands) et 215 autres sont prisonniers. Parmi les 227 qui regagneront l’Angleterre, la plupart sont des marins restés à bord des bateaux et les quelques commandos parvenus à rembarquer. Cinq réussiront l’exploit de traverser clandestinement la France jusqu’en Espagne ! Sur les dix navires sortis de l’estuaire malgré le tir des batteries côtières, ils ne seront que trois en état de prendre la route du retour avec les deux destroyers qui les attendaient au large.

 

 

Grâce à Chariot, le Tirpitz demeurera dans son fjord de Norvège pendant toute la guerre, où il menacera les convois de l’Arctique à défaut de ceux de l’Atlantique. En dépit des filets anti torpilles et autres écrans de fumée contre les avions, il y sera finalement coulé par bombardement aérien, le 12 novembre 1944, après de nombreuses tentatives. (© DR)

 

 

Quant aux Allemands, alors que les combats ont cessé, ils se pressent autour de l’épave du Campbeltown, munis de leurs appareils photo. Ils ignorent que des charges sont masquées dans l’étrave et qu’elles ont été réglées pour exploser à neuf heures et demie du matin, avec une marge de deux heures… À onze heures trente-cinq, une formidable explosion pulvérise les cent cinquante hommes autour du bateau dont on retrouvera des restes jusqu’à deux kilomètres. L’onde de choc propulse l’épave dans l’écluse où la vague projette deux pétroliers contre la porte amont. La forme Joubert a vécu. L’affaire n’est pas terminée pour autant. Terré au fond de son fjord norvégien, le cuirassé reste une menace potentielle. Il faudra encore couler le Tirpitz

 

O.C.

 

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Rochers saignants

Par

 

Parfois, les rochers saignent. Je ne fais pas ici dans le gore en évoquant le souvenir de marins perdus corps et biens au pied d’une falaise déchiquetée par les vagues. Ces roches se meuvent étrangement, n’étant autre chose que des cétacés, souvent blessés. Les confusions avec un écueil inconnu n’étaient pas rares dans l’ancien temps, comme en témoignent nombre de rapports de mer que j’ai pu lire dans les archives.

 

 

La baleine est souvent confondue avec un écueil lors de l’atterrissage. Même si les cétacés ne sont plus guère chassés au large de l’Europe occidentale à cette époque. Mais des cadavres dérivent et des baleines circulent, seules ou en troupeaux. La confusion intervient surtout lorsque l’estime incertaine rend encore plus angoissante l’entrée dans les atterrages alors que la mesure de la longitude n’est pas encore maîtrisée. Certes, l’observation des oiseaux et de la couleur de l’eau, ainsi que l’usage répété de la sonde, sont les moyens utilisés pour prévenir l’approche de la côte, au retour d’Amérique ou des Antilles. Mais les erreurs de latitude elles-mêmes peuvent être parfois considérables, la marge d’incertitude pouvant atteindre la distance entre Brest et la Loire, voire même jusqu’à Bayonne ! Blessés, les cétacés flottant en surface sont alors sources d’effroi, pour peu que la visibilité soit mauvaise. (© DR)

 

Au siècle des Lumières, de telles ténèbres répondaient encore au nom de vigies. Sur les cartes, ces dangers du large y étaient portés suivant les dires des marins les ayant aperçus, à commencer par ces hommes nichés dans les nids de pie, les vigies. Jusque vers 1775 au moins, les cartographes répugnaient à les supprimer, même lorsqu’il apparaissait vraisemblable qu’ils n’existaient finalement pas. Ils préféraient alors ajouter la mention “très douteuse” à un trait de plume… lourd de conséquences si l’écueil devait s’avérer bien réel !

 

Les documents nautiques étaient ainsi encombrés d’un nombre conséquent de lieux imaginaires que dénoncèrent les officiers savants, en pointe dans la solution du problème de la longitude, au cours des années mil sept cent soixante-dix. Tel fut le cas de Charles-Pierre Claret de Fleurieu avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique pour l’expérimentation des montres marines (1768-1769).

 

Dix ans plus tard, en 1778, la publication du récit de l’expédition de la Flore en ce même océan (1771-1772), fait l’inventaire des erreurs relevées par Jean-Charles de Borda, Alexandre-Gui Pingré et Jean-René de Verdun de la Crenne sur les cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, dressées en majorité sous la responsabilité de Jacques-Nicolas Bellin (1703-1772), ingénieur hydrographe en chef du 1er août 1741 au 21 mars 1772.

 

Nombre de vigies mentionnées par ce dernier se révèlent des mirages aux origines bien fragiles, comme l’indique le témoignage suivant. Il concerne une zone du golfe de Gascogne bien connue de tous les navigateurs d’hier et d’aujourd’hui : La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte [de l’Atlantique Nord ou océan Occidental] de 1766 [...]. Il y est dit qu’elle a été vue en 1764. [...].

 

 

La vigie de La Chapelle figure encore sur cette Carte réduite de l’océan Occidental [océan Atlantique] contenant partie des côtes d’Europe et d’Afrique depuis le 51ème degré de latitude septentrionale jusqu’à l’équateur et celles de l’Amérique qui leur sont opposées (1766). Celle-ci constitue la quatrième édition de la carte de l’océan Atlantique du Dépôt des cartes et plans de la Marine (après celles de 1738, 1742 et 1756, les trois dernières étant publiées sous la direction de Bellin). « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte de 1766, par 47 d. 24′ de latitude & par 9 d. 32′ de longitude » précisent Borda et ses coauteurs. Il est intéressant de constater que cette position de 1766 est meilleure en longitude (6’ d’erreur) qu’en latitude (12’ d’erreur). Sur la carte actuelle du SHOM, ce haut fond est situé par 47° 38′ N et 7° 20′ W de Greenwich (9° 40′ 14″ W de Paris), soit à un peu moins de 120 milles dans l’W de la pointe de Penmarc’h et à une latitude très légèrement plus méridionale. Notez que la carte  (ici un extrait de son angle Nord-Est) figure tous les principaux méridiens de référence (Tenerife – mais pas l’île de Fer – Lizard, Londres et Paris), elle comporte encore de très nombreuses vigies, dont nombre sont imaginaires (telles les deux étoiles visibles ici au large du golfe de Gascogne et de l’Espagne), tandis que les lacunes et les imprécisions sont énormes par ailleurs. D’autres vigies voisines auront d’ailleurs la vie dure jusqu’au milieu du XIXe siècle, même parmi certains navigateurs éclairés. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 


Nous avons trouvé au Dépôt le détail suivant au sujet de ce prétendu écueil : le jour du Mardi-gras 1695, sur les quatre heures du soir, le sieur La Chapelle-Richard a vu une roche à la portée du pistolet, à trente-six lieues d’Ouessant, par la latitude de Penmarc’h [la lieue marine de 20 au degré, parfois appelée lieue marine de France et d’Angleterre, vaut 3 milles marins soit 5 556 mètres : il s’agit donc ici de 108 milles pour l’estimation en distance par rapport à Ouessant].

 

La roche paraissait de quinze pieds sur l’eau. Il fit sonder sans trouver fond à cent trente brasses [soit 211,12 mètres, ce qui prouve qu’il était au delà de la ligne des 200 mètres, donc à l’Ouest ou au Sud du banc de la Chapelle qui porte toujours son nom aujourd’hui]. Nous avons fait toutes les recherches possibles, soit au Dépôt, soit chez la veuve du sieur Bellin, soit ailleurs, pour découvrir sur quel fondement ce géographe a marqué sur sa carte de 1766, que l’écueil de la Chapelle avait été vu en 1764. Nous n’avons pu nous procurer aucune lumière à cet égard. Nous serions en conséquence assez portés à croire que c’est une faute du dessinateur ou du graveur. [...].


[Et les trois auteurs de l’ouvrage paru en 1778 de poursuivre avec bon sens] : Ainsi, l’existence de la roche de la Chapelle n’est fondée que sur le rapport du sieur de La Chapelle-Richard, rapport qui ne nous paraît pas mériter la plus grande confiance. C’était le jour du Mardi-gras, en 1695, à quatre heures du soir. Il y a quelque lieu de présumer qu’on n’était pas alors tout à fait de sang froid. S’il existait dans un parage aussi fréquenté [...] une roche, élevée de quinze pieds au dessus de l’eau [...], serait-il possible qu’il s’écoulât une seule année sans qu’aucun bâtiment en eût connaissance ?

 

 

« Dressée sur les observations astronomiques les plus exactes et, à leur défaut, d’après les latitudes observées à la mer avec l’octant et des déterminations de longitude telles que les ont données les horloges marines de M. Ferdinand Berthoud dans le voyage qui a été fait en 1768 et 1769 pour éprouver ces machines en mer », cette carte de 1772 est insérée, l’année suivant sa parution, au récit du voyage de l’Isis, entrepris sous la responsabilité scientifique de Fleurieu et de Pingré. Publié en 1773, le livre est suivi d’un appendice intitulé Instructions sur la manière d’employer les horloges marines à la détermination des longitudes en mer & de vérifier dans les ports la régularité de ces machines. C’est une véritable « bible » du point à la mer (longitude par les horloges marines mais aussi latitude, sondes en profondeur, magnétisme…). L’ouvrage concerne non seulement la navigation astronomique mais aussi la réfection des cartes permise par les horloges. Les planches du Dépôt des cartes et plans de la Marine y sont ainsi passées au crible. Bien que d’un aspect encore vieillot, du fait de sa surcharge en rhumbs, la carte de Fleurieu présentée ici (coupée sur son bord occidental qui se prolonge jusqu’en Nouvelle-Angleterre et aux Grandes Antilles) a le mérite de corriger nombre de positions essentielles (par rapport aux méridiens de Paris et de Greenwich) et de proposer pour la première fois les dimensions à peu près exactes de l’Atlantique Nord, d’Est en Ouest. À cette époque où les horloges marines ne sont encore à l’essai que sur les bâtiments de pointe de la Marine et où la quasi totalité des navigateurs ne peuvent pas calculer leur longitude, une traversée entre l’Amérique et la France se solde assez souvent par une erreur d’estime de trois jours… d’où l’importance de guetter les signes avant-coureurs de la terre dès le talus continental. À condition que ce soit à une latitude où celui-ci est large : une telle erreur est beaucoup plus dangereuse à la latitude de Brest, du fait des dangers de la mer d’Iroise, ou de Bayonne à cause de l’étroitesse du plateau continental, qu’à la latitude du banc de la Chapelle… loin au large des rochers des Glénan, bien réels ceux-là ! (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

En 1764 comme en 1695, une mer qui lève immanquablement sur la bordure très proche du plateau continental peut suffire à tromper un équipage fatigué ou anxieux, surtout dans la boucaille d’une fin d’après-midi d’hiver, à la nuit tombante… Il faut donc attendre le rationalisme des officiers savants pour qu’on envisage la suppression des “rochers saignants” des cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, sans qu’ils cessent pour autant de hanter les imaginaires marins !

 

Ces “bordées de l’esprit” ne sont pas réservées aux zones reculées du monde. Il est ici question de parages fréquentés au large des côtes de France. Le banc de La Chapelle est bien un haut fond du golfe de Gascogne, à un peu moins de 120 milles dans l’Ouest de la pointe de Penmarc’h. Mais il culmine à 144 mètres au-dessous de la surface.

 

S’il peut donner l’impression qu’il affleure à un guetteur épuisé, c’est que par gros temps, la houle du large atlantique y lève dangereusement en parvenant sur ce talus continental, dans une zone de profondeur moyenne de 150 à 160 mètres, mais immédiatement en deçà de la ligne des 200 mètres, elle même très proche de celles des 500 et des 1 000 mètres (le rebord du plateau continental est appelé le talus continental : il est matérialisé par l’isobathe des 200 mètres et le plateau continental couvre donc toute la zone entre cette isobathe des 200 mètres et la côte).

 

En trouvant 90 brasses sur son point culminant (146 mètres environ), Le Saulnier de Vauhello réalisera une excellente mesure à la ligne de chanvre et au plomb de sonde, en 1828 et 1829. Avec des moyens autrement rudimentaires que ceux de l’hydrographie high-tech que j’évoque dans le numéro d’avril 2012 de Voiles et voiliers. Il reportera cette sonde en 1832 sur sa Carte générale des sondes d’atterrages des côtes occidentales de France. Au moins aura-t-il endigué cette hémorragie là.

 

O.C.

 

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Parfois, les rochers saignent. Je ne fais pas ici dans le gore en évoquant le souvenir de marins perdus corps et biens au pied d’une falaise déchiquetée par les vagues. Ces roches se meuvent étrangement, n’étant autre chose que des cétacés, souvent blessés. Les confusions avec un écueil inconnu n’étaient pas rares dans l’ancien temps, comme en témoignent nombre de rapports de mer que j’ai pu lire dans les archives.

Au siècle des Lumières, de telles ténèbres répondaient encore au nom de vigies. Sur les cartes, ces dangers du large y étaient portés suivant les dires des marins les ayant aperçus, à commencer par ces hommes nichés dans les nids de pie, les vigies. Jusque vers 1775 au moins, les cartographes répugnaient à les supprimer, même lorsqu’il apparaissait vraisemblable qu’ils n’existaient finalement pas. Ils préféraient alors ajouter la mention « très douteuse » à un trait de plume… lourd de conséquences si l’écueil devait s’avérer bien réel !

Les documents nautiques étaient ainsi encombrés d’un nombre conséquent de lieux imaginaires que dénoncèrent les officiers savants, en pointe dans la solution du problème de la longitude, au cours des années mil sept cent soixante-dix. Tel fut le cas de Charles-Pierre Claret de Fleurieu avec le voyage de l’Isis autour de l’Atlantique pour l’expérimentation des montres marines (1768-1769).

Dix ans plus tard, en 1778, la publication du récit de l’expédition de la Flore en ce même océan (1771-1772), fait l’inventaire des erreurs relevées par Jean-Charles de Borda, Alexandre-Gui Pingré et Jean-René de Verdun de la Crenne sur les cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, dressées en majorité sous la responsabilité de Jacques-Nicolas Bellin (1703-1772), ingénieur hydrographe en chef du 1er août 1741 au 21 mars 1772.

Nombre de vigies mentionnées par ce dernier se révèlent des mirages aux origines bien fragiles, comme le révèle le témoignage suivant. Il concerne une zone du golfe de Gascogne bien connue de tous les navigateurs d’hier et d’aujourd’hui : « La roche, dite la Chapelle, est marquée sur la carte [de l’Atlantique Nord ou océan Occidental] de 1766 [...]. Il y est dit qu’elle a été vue en 1764. [...].

Nous avons trouvé au Dépôt le détail suivant au sujet de ce prétendu écueil : le jour du Mardi-gras 1695, sur les quatre heures du soir, le sieur La Chapelle-Richard a vu une roche à la portée du pistolet, à trente-six lieues d’Ouessant, par la latitude de Penmarc’h [la lieue marine de 20 au degré, parfois appelée lieue marine de France et d’Angleterre, vaut 3 milles marins soit 5 556 mètres : il s’agit donc ici de 108 milles pour l’estimation en distance par rapport à Ouessant].

La roche paraissait de quinze pieds sur l’eau. Il fit sonder sans trouver fond à cent trente brasses [soit 211,12 mètres, ce qui prouve qu’il était au delà de la ligne des 200 mètres, donc à l’Ouest ou au Sud du banc de la Chapelle qui porte toujours son nom aujourd’hui]. Nous avons fait toutes les recherches possibles, soit au Dépôt, soit chez la veuve du sieur Bellin, soit ailleurs, pour découvrir sur quel fondement ce géographe a marqué sur sa carte de 1766, que l’écueil de la Chapelle avait été vu en 1764. Nous n’avons pu nous procurer aucune lumière à cet égard. Nous serions en conséquence assez portés à croire que c’est une faute du dessinateur ou du graveur. [...].

[Et les trois auteurs de l’ouvrage paru en 1778 de poursuivre avec bon sens] : Ainsi, l’existence de la roche de la Chapelle n’est fondée que sur le rapport du sieur de La Chapelle-Richard, rapport qui ne nous paraît pas mériter la plus grande confiance. C’était le jour du Mardi-gras, en 1695, à quatre heures du soir. Il y a quelque lieu de présumer qu’on n’était pas alors tout à fait de sang froid. S’il existait dans un parage aussi fréquenté [...] une roche, élevée de quinze pieds au dessus de l’eau [...], serait-il possible qu’il s’écoulât une seule année sans qu’aucun bâtiment en eût connaissance ? »

En 1764 comme en 1695, une mer qui lève immanquablement sur la bordure très proche du plateau continental peut suffire à tromper un équipage fatigué ou anxieux, surtout dans la boucaille d’une fin d’après-midi d’hiver, à la nuit tombante… Il faut donc attendre le rationalisme des officiers savants pour qu’on envisage la suppression des « rochers saignants » des cartes du Dépôt des cartes et plans de la Marine, sans qu’ils cessent pour autant de hanter les imaginaires marins !

Ces « bordées de l’esprit » ne sont pas réservées aux zones reculées du monde. Il est ici question de parages fréquentés au large des côtes de France. Le banc de La Chapelle est bien un haut fond du golfe de Gascogne, à un peu moins de 120 milles dans l’Ouest de la pointe de Penmarc’h. Mais il culmine à 144 mètres au-dessous de la surface.

S’il peut donner l’impression qu’il affleure à un guetteur épuisé, c’est que par gros temps, la houle du large atlantique y lève dangereusement en parvenant sur ce talus continental, dans une zone de profondeur moyenne de 150 à 160 mètres, mais immédiatement en deçà de la ligne des 200 mètres, elle même très proche de celles des 500 et des 1 000 mètres (le rebord du plateau continental est appelé le talus continental : il est matérialisé par l’isobathe des 200 mètres et le plateau continental couvre donc toute la zone entre cette isobathe des 200 mètres et la côte).

En mesurant 90 brasses sur son point culminant (146 mètres environ), Le Saulnier de Vauhello réalisera une excellente mesure à la ligne de chanvre et au plomb de sonde, en 1828 et 1829. Avec des moyens autrement rudimentaires que ceux de l’hydrographie high-tech que j’évoque dans le numéro d’avril 2012 de Voiles et voiliers. Il reportera cette sonde en 1832 sur sa Carte générale des sondes d’atterrages des côtes occidentales de France. Au moins aura-t-il endigué cette hémorragie là.

O.C.

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