Numériser les archives du temps. Non celles du temps qui passe mais celles du temps qu’il fait. Même si les deux sont si intimement liés que l’Observatoire de Paris, temple de l’astronomie, a longtemps abrité le premier Service météorologique français. Météo-France et les Archives nationales débutent ce printemps la sauvegarde des archives du climat de la France et de ses anciennes colonies, entre 1850 et 1960. Ce programme devrait durer jusqu’en 2014.

 

 

 

Avant même 1854, c’est à l’Observatoire de Paris qu’est née la météorologie française. (© Olivier Chapuis)

 

Conservé sur le site de Fontainebleau des Archives nationales où il occupe 6 300 cartons sur 2 kilomètres d’étagères, le fonds historique de la météorologie française est constitué de relevés d’observations, de pointages de mesures, de cartes de prévision et d’atlas climatologiques établis entre la naissance du service météorologique moderne et le passage aux premiers calculateurs des modèles numériques de prévision dans les années mil neuf cent soixante.

 

Directeur de l’Observatoire de Paris – où il succède à François Arago le 30 janvier 1854 -, Urbain Le Verrier (1811-1877) est aussi odieux qu’il est un astronome remarquable, gros travailleur et administrateur impitoyable. Ainsi détruit-il l’amphithéâtre que ses prédécesseurs avaient offert aux Parisiens, pour en faire ses appartements. Ce n’est que le début d’une série de vexations qui susciteront la révolution… des étoiles et des petites mains de l’astronomie parisienne !

 

Mais c’est une toute autre histoire qui nous occupe ici. Tandis que la Société météorologique de France a été fondée le 18 août 1852, et que la météorologie a de fait été reconnue comme l’une des disciplines de la physique, l’Observatoire de Paris abrite depuis un certain temps un petit service météo. Quatre fois par jour, celui-ci relève la pression atmosphérique, la température, la direction du vent et l’aspect du ciel.

 

 

Urbain Le Verrier a sa statue à l’entrée de l’Observatoire de Paris dont il fut le tyran… tout en y développant, entre autres, le premier Service météorologique français. (© Olivier Chapuis)

 

 

Le 14 novembre 1854, une tempête décime les flottes française, britannique et turque, engagées en mer Noire dans la guerre de Crimée. Mettant en évidence la trajectoire de la dépression sur l’Europe, dans les heures précédentes, Le Verrier y voit un cas d’école pour la mise en place d’un réseau météorologique. Celui-ci sera servi par le télégraphe électrique dont l’exploitation météo est alors à l’ordre du jour dans nombre d’autres pays, notamment en Grande-Bretagne avec Fitzroy.

 

Le projet de Le Verrier est approuvé par Napoléon III le 17 février 1855. Le feu vert impérial intervient deux jours après une autre catastrophe maritime, le naufrage de La Sémillante sur un écueil des Lavezzi, dans les Bouches de Bonifacio. Lors d’un coup de vent furieux, la tragédie immortalisée par Alphonse Daudet a fait sept cents morts et disparus.

 

Très vite, un premier réseau d’observatoires météorologiques est mis en place sur le territoire français. Logiquement, il est d’abord destiné aux marins afin de les prévenir de l’arrivée des perturbations. Regroupant vingt-quatre stations, dont treize sont reliées par télégraphe, il s’étendra, en 1865, à cinquante-neuf observatoires européens.

 

Le 2 novembre 1857, paraît le premier Bulletin international de météorologie de l’Observatoire de Paris, compilant quotidiennement des observations relevées en Europe et transmises par télégraphe. Dès 1863, il intègre des cartes isobariques et des prévisions. La même année, l’observatoire diffuse régulièrement des télégrammes d’avertissement aux ports. Ainsi se confirme la naissance opérationnelle de la météorologie moderne en France.

 

 

Le Henri IV fait partie des navires français drossés à la côte par la tempête du 14 novembre 1854, devant Sébastopol en Crimée. (© DR)

 

 

Ces archives sont les plus anciennes de celles qui vont être traitées. Elles seront d’abord dépoussiérées et désamiantées avant que des climatologues et des historiens n’en fassent l’inventaire. Les documents seront alors analysés et numérisés de manière à ce que les informations pertinentes pour l’étude du climat soient introduites dans une base de données. À terme, elles seront accessibles au public via internet.

 

Actuellement, seulement quinze pour cent des observations réalisées depuis la création du Service météorologique français sont disponibles dans la base de données climatologiques gérée par Météo-France. L’apport prévu sur les trois prochaines années devrait donc être précieux pour enrichir le corpus et affiner les modèles du temps passé.

 

S’il existe déjà des archives très diverses et beaucoup plus anciennes – dans le domaine rural ou dans celui de la médecine par exemple, et utilisées depuis longtemps par les historiens et les climatologues -, ces observations nées au milieu du XIXe siècle constituent des longues séries de données plus riches et normalisées. Elles seront utiles pour préciser les scénarios sur l’évolution du climat.

 

Outre leurs contenus bruts, elles renferment des informations précieuses sur l’histoire de la météorologie nationale du point de vue scientifique, technique et des institutions. Même si l’on savait déjà pas mal de choses quant à l’essor du premier service météorologique français et de son irascible directeur.

 

 

Les registres des belles cartes météo du XIXe siècle présentées à l’Observatoire de Paris ne sont que la partie visible de l’énorme masse d’archives conservées à Fontainebleau. Celles-ci vont être rendues au public grâce à cette opération d’inventaire et de numérisation. (© Olivier Chapuis)

 

 

Voici le genre de missive qu’il adressait au ministre de la Marine, en 1857 : “ Dès la fin de cette même année, nous proposons au ministère de la Marine de se servir du réseau météorologique déjà établi pour suivre les tempêtes à la surface de l’Europe et prévenir les ports de l’approche du fléau : il serait inutile de revenir ici sur les causes qui firent ajourner la mise à exécution de nos propositions malgré les bonnes intentions du ministre de la Marine.

 

Et le patron de la Météo d’enfoncer le clou : “ Il y a des gens qui font et laissent faire, il y en a d’autres qui ne font pas mais laissent faire ; la pire espèce, et malheureusement la plus nombreuse, ce sont ceux qui ne font pas et ne veulent pas qu’on fasse. ” Il n’avait pas forcément tort en l’espèce. Mais Le Verrier portait mal son prénom. Il n’était guère urbain.

 

O.C.

 

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