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Monthly Archives: octobre 2012

Hisse the boat Jack !

Par

 

Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? Mais oui et je m’arrête là pour ne traiter personne de gros bêta. Le jour où vous croiserez ce navire monté sur échasses au-dessus de la mer, vous ne rêverez pas. Le Pacific Orca est le plus grand poseur d’éoliennes au monde et on le verra peut-être un jour ou l’autre dans les eaux françaises.

 

 

À l’essai sur le quai de son chantier sud-coréen, le Pacific Orca est impressionnant. (© Samsung Heavy Industries)

 

 

Lancé fin juillet chez Samsung Heavy Industries (Corée du Sud), ce bâtiment est donc de type “ jack-up ”, c’est-à-dire auto-élévateur à la manière des plateformes pétrolières ou des structures sur vérins. Long de 161 mètres, large de 49 mètres et immatriculé à Chypre, il appartient à la compagnie singapourienne Swire Pacific Offshore (SPO) qui l’emploie via sa filiale Swire Blue Ocean (SBO). Celle-ci l’avait commandé deux ans auparavant, constatant l’essor du marché de l’éolien en mer.

 

 

Avec ses immenses superstructures – six pieds et une grue -, le Pacific Orca navigue à 10 noeuds en vitesse de croisière et à 13 noeuds en pointe. (© Samsung Heavy Industries)

 

 

Arrivé au Danemark le 28 octobre, il va d’abord être utilisé pour la société DONG Energy sur une ferme allemande de la mer Baltique. Capable de mettre en place à chaque rotation douze éoliennes d’une puissance unitaire de 3,6 MW, ce navire doté d’un positionnement dynamique est équipé de six pieds qui sont posés au fond de l’eau afin de stabiliser la plateforme et de l’élever jusqu’à dix-sept mètres au dessus de la surface.

 

 

 Cette vue d’artiste illustre le spectacle étonnant que les navigateurs de la Baltique vont observer dans quelques jours. (© Swire Blue Ocean)

 

 

Avec sa grue d’une capacité de 1 200 tonnes, l’installation des fondations peut se faire à 60 mètres de profondeur, un record à l’heure actuelle. Cent onze personnes vivent et travaillent à bord lors d’un chantier pouvant supporter des conditions météo jusqu’à 38 noeuds de vent et une mer totale de 2,50 mètres. Ah, j’allais oublier. L’échassier déplace quand même plus de 13 000 tonnes, de quoi gentiment charger ses six pattes.

 

O.C.

 

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Bons baisers de Russie

Par

 

L’immensité russe, il l’a parcourue autant que l’océan. Barthélemy de Lesseps (1766-1834) a eu une vie étonnante. En cet automne, on célèbre le bicentenaire du grand incendie de Moscou où Napoléon venait de le nommer intendant. Vingt-cinq ans plus tôt, Barthélemy avait été l’interprète de Lapérouse avant de revenir au galop en France, chargé d’une mission de la plus haute importance.

 

Sa destinée est assez fabuleuse même si sa notoriété est moindre que celle de son neveu Ferdinand (1805-1894), passé à la postérité pour le creusement du canal de Suez (1859-1869)… et bien éclaboussé par le scandale de Panama (1892-1893). Tous les deux appartiennent à une famille de diplomates. Lors de sa naissance, le père de notre homme est consul de France à Hambourg (l’absence d’accent sur le second “ e ” n’est pas une faute d’orthographe).

 

Mathieu de Lesseps (1774-1832), frère de Barthélemy, sera le père de Ferdinand et préfet de l’Empire. Il aura notamment la charge des îles Ioniennes, basé à Corfou (1809-1814). Encore aujourd’hui, on y voit l’influence française dans l’artère principale du front de mer, construite sous son administration et ressemblant à une petite rue de Rivoli.

 

 

Jean-Baptiste-Barthélemy dit Barthélemy de Lesseps (1766-1834) : un demi tour du monde par le Horn contre les vents dominants (même s’ils furent étonnamment cléments) avec Lapérouse (soit vingt-six mois de navigation), la traversée de la Russie et de l’Europe d’Est en Ouest (soit treize mois de périple), l’incendie de Moscou et la Retraite de Russie en 1812, près de trois ans de prison chez les Turcs… une existence intense ! (© DR)

 

 

Il y a donc deux cents ans, le 14 septembre 1812, la Grande armée de Napoléon est à peine entrée dans Moscou que mille feux sont allumés par les Russes. Intendant de la ville, sous les ordres du gouverneur Mortier, Lesseps assiste impuissant à la multiplication des foyers. Jusqu’au 18 octobre, jour du début de ce qui va devenir la Retraite de Russie. Barthélemy connaît le chemin. Un quart de siècle auparavant, à l’automne 1787, il débarquait de l’expédition Lapérouse au Kamtchatka. Non pour tourner casaque chez les Cosaques mais comme royal messager des steppes.

 

Comment Lesseps s’était-il retrouvé en cette galère ? Au coeur de l’organisation du voyage – comme de toutes les grandes décisions stratégiques tenant à la Marine et à l’exploration sous le règne de Louis XVI -, c’est Fleurieu qui avait d’abord demandé au lieutenant général de police Le Noir de lui trouver un interprète de russe. Fidèle à l’une de ses casquettes qui est la direction du renseignement, Fleurieu recommande dans sa lettre du 17 avril 1785, “ que cette petite négociation soit tenue secrète et que le sujet que l’on proposera ignore aussi longtemps que cela sera jugé nécessaire qu’il est destiné à être embarqué sur un bâtiment du roi ”.

 

Pourquoi de russe ? Parce que le voyage était conçu à l’origine, sur le modèle de ce qu’avait fait Cook. C’est-à-dire une opération commerciale relative aux pelleteries de la côte Nord-Ouest de l’Amérique, face à la Russie, et fort prisées en Chine, notamment à Canton. Ce sera d’ailleurs confirmé a posteriori par Lapérouse dans l’une de ses lettres au ministre de la Marine de Castries, écrite de Monterey (Californie) le 19 septembre 1786 (l’homme signait Lapérouse en un seul mot : cette orthographe usuelle est retenue plutôt que celle en deux mots qui désigne sa terre d’Albi et qui est souvent celle que l’on trouve dans les archives officielles du XVIIIe siècle).

 

 

Cette toile du peintre russe d’origine polonaise Viktor Mazurovsky (1859-1923), spécialisé dans les batailles napoléoniennes, est bien postérieure à l’incendie de Moscou en septembre 1812. Mais elle témoigne de l’atmosphère de fin du monde qui contraindra Napoléon et la Grande armée à quitter la ville le 18 octobre. (© DR)

 

 

“ Mes dépêches devant traverser l’Amérique et passer par la ville de Mexico, je n’ose vous faire parvenir par cette occasion les détails de notre campagne, ni vous envoyer les plans que nous avons levés ainsi que les nombreuses et exactes observations que nous avons recueillies, qui nous mettent à portée de vous donner les plus grands éclaircissements sur le commerce des pelleteries et de vous faire connaître la part que les Espagnols se proposent d’y prendre. [...].

 

Nous avons fait sur la côte de l’Amérique des découvertes qui avaient échappé aux navigateurs qui nous ont précédés, et nous avons pris possession d’un port très propre à l’établissement d’une factorerie : cent hommes peuvent le défendre contre des forces considérables. [...]. Mais les détails ne peuvent être énoncés en chiffres et ils vous arriveront de Chine par un vaisseau français, avec les mémoires relatifs à l’objet politique et secret de mes instructions concernant le commerce à faire sur la côte de l’Amérique. ” On ne saurait être plus clair. Ces informations confidentielles feront pour l’essentiel partie de celles rapatriées depuis Macao en janvier 1787 par le naturaliste Dufresne, devenu spécialiste des loutres de mer américaines, très prisées dans ce port chinois.

 

Le Noir n’aura finalement pas besoin d’agir ses fines mouches. Car en ce printemps 1785 arrive à Versailles Barthélemy, porteur des dépêches de Russie où son père, Martin de Lesseps, est désormais consul général de France à Saint-Pétersbourg. Dans le courrier diplomatique, figurent des missives relatives aux approvisionnements de la Marine qui concernent le ministre de Castries. C’est à celui-ci que Lesseps est présenté. Pour emporter l’affaire auprès des parents – notre héros n’a que dix-neuf ans -, on donne au jeune homme le titre de vice-consul de Russie avec la garantie de succéder au paternel le moment venu.

 

 

Peint en 1817 sur ordre de Louis XVIII pour rendre hommage à son frère Louis XVI, ce tableau de Nicolas-André Monsiau (1754-1837) fait partie, sous la Restauration, de l’oeuvre de réhabilitation du roi guillotiné, passionné de géographie. Intitulé Louis XVI donnant ses instructions au capitaine de vaisseau La Pérouse pour son voyage d’exploration autour du monde, cette huile sur toile figure le roi, assis à droite, avec derrière lui le ministre de la Marine de Castries tenant à la main un Mémoire de l’Académie des sciences qui accompagne celui rédigé par Fleurieu au nom du souverain (ce sont bien les « Instructions du roi »). Fleurieu a également supervisé la carte étudiée ici (voir l’image suivante). (© Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon / RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot)

 

Le 1er août 1785 à Brest, l’interprète est à bord de l’Astrolabe, commandée par Fleuriot de Langle (pour l’anecdote, un aide charpentier du bord s’appelle… Jean Le Cam, homonyme parfait du skipper du Vendée Globe). Avec la Boussole que mène Lapérouse lui-même, les deux bâtiments font la traditionnelle escale à Madère et aux Canaries, pour prendre de l’eau douce et du vin d’Espagne, et pour réaliser des observations astronomiques destinées à vérifier la marche des chronomètres, indispensables au calcul de la longitude avant la traversée vers le Brésil.

 

Chaque soir, pour Barthélemy qui n’avait jamais navigué, on installe un cadre dans la grande chambre de l’Astrolabe. Après 96 jours de voyage sans histoire, au mouillage de l’île Sainte-Catherine (240 milles au Sud de l’actuelle Sao Paulo), il n’y a pas un seul malade à bord. Mieux, le passage du cap Horn, contre les vents dominants au début de février 1786, est d’une facilité déconcertante. Elle fait conclure un peu vite au chef d’expédition : “ Je suis convaincu aujourd’hui que cette navigation est comme celle de toutes les latitudes élevées : les difficultés qu’on s’attend à rencontrer sont l’effet d’un ancien préjugé qui doit disparaître ”. Tous n’auront pas sa chance et sans doute mange-t-il là plus qu’il n’a encore de pain blanc…

 

Après une longue escale dans la baie de la Conception, sur la côte du Chili, et un séjour à l’île de Pâques, Lapérouse rend hommage à Cook aux îles Sandwich (les actuelles îles Hawaï), où le marin le plus célèbre du XVIIIe siècle a été tué sept ans auparavant. Puis c’est l’exploration de la côte de l’Alaska pour établir le commerce des fameuses peaux de loutres avec les marchands chinois.

 

 

…Fleurieu a également supervisé la carte étudiée ici  (voir mise à jour pour correction et complément dans les commentaires), celle de l’océan Pacifique en trois parties de deux feuilles chacune (soit six feuilles grand-aigle pour chaque jeu de cartes, une deuxième feuille est au sol, une troisième aussi, en bas à droite du tableau plein cadre, voir l’image précédente). Elle a été dressée spécialement pour l’expédition par Jean-Nicolas Buache, géographe du roi et sommité géographique de l’époque, avec son cousin Beautemps-Beaupré alors âgé de vingt-et-un ans (comme Barthélemy de Lesseps). Fleurieu qui est l’homme clé de toute l’affaire se tient dans l’ombre derrière Lapérouse à gauche, en compagnie de Fleuriot de Langle, second de l’expédition. Le globe au centre de la composition (voir l’image précédente) symbolise cette circumnavigation française qui doit donner la réplique aux trois tours du monde de l’anglais James Cook. En ce dimanche 26 juin 1785, ce qui se joue au château de Versailles est aussi important pour le XVIIIe siècle que la course à l’espace entre les États-Unis et l’URSS durant la Guerre froide. (© Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon / RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot)

 

 

Le 13 juillet 1786, le pain vire au noir. Comme Cook qu’il admirait, Lapérouse se flattait de n’avoir perdu aucun homme en mer, après une année de voyage. Au Port des Français (à environ 200 milles à l’Est de l’actuelle Anchorage), après de nombreuses escarmouches avec les indigènes dont Lesseps lui-même manque être la victime, un stupide accident met un terme à cette performance. Deux canots qui sondent l’entrée de la baie chavirent dans les rouleaux générés par la rencontre de la houle du Pacifique et du violant jusant accéléré dans la passe. Sur le monument érigé à la mémoire de ses compagnons, Lapérouse fera graver ces mots : “ À l’entrée du port ont péri vingt-et-un braves marins. Qui que vous soyez, mêlez vos larmes aux nôtres ”. On savait écrire au siècle des Lumières. Jusque sur la pierre.

 

Tandis que Barthélemy, agréable compagnon de bord, occupe désormais la cabine de feus les frères Laborde, la Californie est longée rapidement vers Monterey, d’où les flûtes traversent le Pacifique en trois mois jusqu’à Macao. La vente des fourrures embarquées en Alaska y est expérimentée avec succès par les Français. Vient ensuite la reconnaissance essentielle de la côte asiatique, de Manille à Saint-Pierre-et-Saint-Paul (Petropavlosk). La garnison russe les accueille chaleureusement au Kamtchatka le 7 septembre 1787.

 

Lesseps fait enfin ce pour quoi il est là, il traduit. Surtout du russe au français… car si le gouverneur d’Okhotsk ne tarit pas d’éloges, Lapérouse est avare d’informations sur les motivations stratégiques de son programme. Des lettres de France arrivent finalement. Ce seront les seules en deux ans et demi de navigation. L’expédition met alors le cap vers l’hémisphère austral et son tragique destin.

 

Le 1er octobre 1787, de la baie d’Avatcha, Lesseps prend la route de l’Ouest. Enfin, il essaie. L’hiver sibérien n’est pas qu’une formule. Son empressement est pourtant à la hauteur de la tâche qui lui est confiée par Lapérouse. D’une part informer au plus vite le roi et Fleurieu des découvertes et reconnaissances stratégiques faites dans la première partie du voyage, en rapportant à cet effet une partie des journaux de bord et des cartes.

 

D’autre part, leur donner les dernières nouvelles (après Dufresne) des espoirs de développer le commerce des fourrures d’Amérique, l’urgence étant qu’outre les Anglais suivant l’exemple de Cook et les Espagnols implantés depuis longtemps outre Pacifique, les Russes eux-mêmes pourraient se lancer dans l’aventure. Barthélemy est d’ailleurs chargé d’ouvrir grand les yeux et les oreilles lors de son passage en Sibérie pour compléter les informations des Français.

 

 

Le 13 juillet 1786, au Port des Français en Alaska, deux chaloupes de Lapérouse sont entraînées sur les brisants par un violent courant. Parmi les 21 morts, les deux frères Laborde, enseigne et lieutenant de vaisseau à bord de l’Astrolabe. Leur père, le marquis de Laborde, commandera un tableau du Naufrage des chaloupes à l’entrée du Port des Français au peintre Louis-Philippe Crépin (1772-1851). Une représentation de la même scène sera dessinée par le fameux Nicolas Ozanne et gravée par Dequevauvillier pour l’Atlas du voyage de La Pérouse que publiera Milet-Mureau à l’Imprimerie de la République en 1797. C’est la planche reproduite ici. (© collection Olivier Chapuis)

 

 

Bloqué par l’hiver, il ne parvient à Saint-Pétersbourg que le 22 septembre 1788, empruntant moult moyens de transport, tel Phileas Fogg avant la lettre. La partie européenne du voyage sera extrêmement rapide par rapport à l’immensité asiatique. Après plus d’un an de périple, Lesseps arrive à Versailles le 17 octobre. À trois heures après midi, il se fait annoncer chez le ministre. Celui-ci a changé, de Castries ayant dû démissionner fin août. Tandis que les marins voguent autour du monde, des gouvernements sombrent… C’est désormais La Luzerne qui est aux affaires (même s’il ne sera officiellement secrétaire d’État à la Marine que fin décembre). Et personne ne sait encore que les flûtes se sont perdues sur les récifs de Vanikoro quatre mois plus tôt (sans doute autour du 10 juin 1788), subissant ainsi le risque premier d’une expédition de découverte auquel d’autres échappent de peu.

 

Ce ne sera que le 13 mai 1826 que le capitaine Peter Dillon, natif de la Martinique d’un père irlandais mais citoyen britannique de Calcutta, récoltera à Tikopia – petite île de l’archipel des Santa-Cruz (à environ 500 milles au Nord de la Nouvelle-Calédonie) -, une première preuve formelle du naufrage. Il la vérifiera sur place, dans l’île voisine de Vanikoro, du 8 septembre au 9 octobre 1827, peu de temps avant Dumont d’Urville. Comme toute la France, Barthélemy saura enfin où ont disparu ses camarades.

 

En cette mi-octobre 1788, au château de Versailles, on ne s’inquiète pas puisque Lapérouse n’est censé arriver à l’Île-de-France (actuelle île Maurice) qu’à la fin de cette même année. Avec ceux déjà remis par le naturaliste Dufresne et quelques lettres expédiées en route – dont les dernières de Botany Bay en Nouvelle-Hollande (Australie), quittée le 10 mars 1788 par ces hommes dont on n’aura plus de nouvelles -, les documents remis à La Luzerne par Lesseps seront les seuls papiers sauvés de l’expédition.

 

 

À l’image de Napoléon sur la glace et la neige de la Retraite de Russie, Barthélemy de Lesseps utilise beaucoup le traîneau, parmi d’autres moyens de transport lui permettant d’assurer la sécurité de ses documents. (© DR)

 

 

Alors que la France fait sa Révolution, Barthélemy raconte son épopée russe dans un livre publié par l’Imprimerie royale à Paris en 1790. Vous pouvez lire en ligne l’édition originale et intégrale, ici pour le volume 1 et là pour le volume 2 (attention au décalage entre le calendrier grégorien adopté depuis deux siècles et le calendrier julien, encore en vigueur en Russie). Vous y constaterez quel genre de voyage “ ordinaire ” se pratiquait en un temps où l’on ne passait pas pour un aventurier dans les salons parisiens au prétexte que l’on avait séjourné quelques semaines dans une cabane de rondins…

 

Barthélemy n’est pas un marin mais vingt-six mois de navigation en ont fait un observateur très averti des choses de la mer. Lorsque l’Assemblée nationale décrète, le 9 février 1791, une expédition de secours à Lapérouse qui sera confiée à d’Entrecasteaux, Lesseps rédigera ainsi des notes pour celui-ci quant aux qualités marines de la Boussole et de l’Astrolabe et à leur équipement.

 

Dans ce mémo manuscrit, il évoquera aussi les aspects pratiques des rencontres avec les indigènes dans les îles du Pacifique, pour lesquels Lapérouse témoigne d’un respect d’autant plus grand qu’il est prudent : “ Notre premier soin se bornait à placer des sentinelles aux escaliers, aux écoutilles et à toutes les issues pour les empêcher de pénétrer à l’intérieur du navire. [...]. Nous faisions nos dispositions de descentes à terre d’après les connaissances que nous avions [...] des moeurs et du caractère des peuples que nous allions visiter. Cependant, nous nous mettions toujours en état de défense. ” Où l’on voit que la philosophie des Lumières présidant au voyage de Bougainville n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, la mort de Cook étant survenue entre-temps et les passages répétés des Européens ayant multiplié les tentations insulaires.

 

 

Le récit du périple russe de Barthélemy de Lesseps paraît en 1790, un an et demi après son retour à Versailles. (© DR) 

 

 

Esprit curieux de tout, Barthélemy fournit enfin de nombreux détails sur la vie quotidienne à bord, notamment en matière d’alimentation. Il en souligne l’importance déterminante sur le moral des équipages et montre que cet aspect des choses avait été particulièrement soigné par Lapérouse. Avec un bémol tout de même : contrairement à ce dernier et à Cook dont le deuxième voyage (1772-1775) avait été un exploit en évitant l’apparition de la maladie, Lesseps n’a pas tout compris du scorbut et ses notes sur la question sont parfois embrouillées. Ce sont hélas celles-ci dont disposera d’Entrecasteaux, ce qui expliquera pour partie le mauvais bilan de ce dernier en la matière (pour une petite partie seulement car d’Entrecasteaux avait toutes les informations dont avaient disposé Cook et Lapérouse).

 

C’est notamment à cause du mal qui le presse qu’au matin du 19 mai 1793, ses vigies apercevant une île inconnue, d’Entrecasteaux la baptise île de la Recherche sans s’en approcher (l’amiral mourra du scorbut le 20 juillet suivant). Elle n’est autre que Vanikoro dont on saura plus tard que s’y trouvaient encore des rescapés de Lapérouse. Mais n’était-ce pas qu’un minuscule atoll parmi tant d’autres dans l’immensité de la Mer du Sud ?

 

Pendant ce temps, Barthélemy ronge son frein. S’il a hérité du poste de consul à Saint-Pétersbourg en 1792, la guerre l’empêche de rejoindre. Nommé à Constantinople, il sera arrêté avec femme et enfants et enfermé pendant près de trois ans sur ordre du sultan, en représailles à l’expédition d’Égypte de Bonaparte. Il ne retrouvera la Russie qu’en 1802 et il y passera l’essentiel des dix années suivantes, jusqu’au fatal incendie. Servant la Restauration, le tsar ne l’agréera plus. Alexandre Ier avait gardé un mauvais souvenir du siège de Moscou et de tous ceux qui y avaient joué un rôle. Pour oublier sa nostalgie slave, Barthélemy essaya un remède bien connu. Il soigna le mal par le mal et se fit envoyer à Lisbonne. Il avait entendu dire que même un Russe n’y résisterait pas à la saudade.

 

O.C.

 

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