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Monthly Archives: décembre 2012

S-23

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D’où viennent les dénominations et les délimitations des mers et des océans ? Il est opportun de se poser la question à l’occasion du Vendée Globe et des passages des grands caps, comme le Horn ces jours ci. Y a-t-il eu des décisions internationales pour cela ?

 

 

Le parcours du Vendée Globe est un excellent prétexte pour se pencher sur la question de la dénomination et des délimitations des mers et des océans. (© Vendée Globe)

 

 

De même que l’antiméridien ne s’est imposé que parce que le méridien de Greenwich, dont il est l’antipode, est devenu le méridien zéro international en 1884 à Washington, c’est bien une conférence hydrographique internationale qui a statué sur la géographie maritime. Cela s’est passé à Londres en 1919, au lendemain de la Première guerre mondiale, dans la mouvance de la Conférence de la paix tenue à Paris la même année, dont le traité de Versailles aura quelques conséquences tragiques sur le XXe siècle mais c’est une autre histoire.

 

Cette conférence de Londres est surtout connue pour avoir décidé la création du Bureau hydrographique international (BHI) qui sera effective en 1921. Il deviendra en 1970 l’Organisation hydrographique internationale (OHI ou IHO en anglais pour International Hydrographic Organization ; grâce au rôle historique de la France en matière de cartographie marine, la langue de Molière y est officielle au même titre que celle de Shakespeare). Le BHI deviendra alors le siège permanent de l’OHI à Monaco (son directeur actuel est le Français Gilles Bessero, précédemment à la tête du Service hydrographique et océanographique de la Marine, le SHOM).

 

Toutes les décisions prises à Londres concernant la géographie maritime sont consignées dans la publication S-23 de l’OHI, intitulée Limits of oceans and seas. Sa troisième édition (1953) est toujours en vigueur même si on travaille à sa révision. C’est de cet ouvrage que j’extrais les données ci-dessous pour décortiquer, dans l’ordre du parcours du Vendée Globe, les différentes limites géographiques que franchissent les skippers.

 

 

La carte du monde renvoie à des zones numérotées dont la description figure dans le S-23, téléchargeable ici avec ses trois cartes. (© OHI)

 

 

La bordure occidentale du golfe de Gascogne est constituée d’une ligne joignant la pointe de Penmarc’h (47° 48’ N / 4° 22’ W) au cap Ortegal en Espagne (43° 46’ N / 7° 52’ W). Initialement, il s’étendait jusqu’à la pointe Ouest d’Ouessant (pointe de Pern) et pour le Nord, il fallait tirer le parallèle 48° 28’ N entre la pointe orientale de l’île (pointe Lédénès) et la côte bretonne du continent. Mais la mer Celtique a repris cette zone.

 

Si l’océan Atlantique Nord et l’océan Atlantique Sud sont évidemment séparés par l’équateur, la limite entre l’océan Atlantique Sud et l’océan Indien est le méridien 20° Est, entre le cap des Aiguilles (Afrique du Sud) et l’Antarctique. C’est bien cette longitude qui est retenue par le World Speed Sailing Record Council (WSSRC) pour l’enregistrement des temps intermédiaires sur les records autour du monde.

 

La séparation entre l’océan Indien et l’océan Pacifique Sud est officiellement sur la longitude 146° 55’ E, c’est-à-dire sur le méridien du cap Sud de la Tasmanie (baptisé South East Cape, il est en réalité bien au centre de la côte Sud de l’île) jusqu’à l’Antarctique. Mais la géodésie a fait bien des progrès depuis 1953 et le système GPS est passé par là. La vraie longitude du cap est 146° 49’ E, valeur que retient à juste titre le WSSRC, toujours jusqu’au sixième continent. Celui-ci est considéré par l’OHI comme la limite Sud des trois grands océans qui en font le tour.

 

Enfin, le passage entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique se fait sur le méridien du cap Horn (67° 16’ W), entre la Terre de Feu et l’Antarctique, dans le passage de Drake. Pour le Sud-Ouest de l’Atlantique Sud, il faut ajouter une ligne joignant le cap des Vierges (52° 21′ S, 68° 21′ W) au cap Espiritu Santo, entrée orientale du détroit de Magellan bien que le Chili et l’Argentine ne reconnaissent pas cette délimitation.

 

 

 Le complexe découpage des mers d’Asie (ici en Asie du Sud-Est) masque des frontières encore plus délicates, celles des zones se rattachant aux différents états, suivant les principes définis par la convention de Montego Bay. Celle-ci est loin d’être respectée à la lettre et la liste des conflits potentiels est longue. Bien d’autres régions du monde sont également concernées et le seront d’autant plus que l’exploitation des océans ne cesse de se développer. (© OHI)

 

 

Cela renvoie à la Convention des Nations unies sur le Droit de la mer, mise au point à Montego Bay (Jamaïque) en 1982, entrée en vigueur en 1994 et ratifiée par la France le 11 avril 1996. Cette convention a notamment défini la nature des différentes délimitations maritimes, autrement plus importantes et complexes pour les états côtiers.

 

Grâce à elle, la France dispose de la deuxième Zone économique exclusive (ZEE) au monde avec près de onze millions de kilomètres carrés, à peine moins que les États-Unis. Bréviaire du droit maritime international, Montego Bay n’empêchera pas pour autant l’explosion des bombes à retardement que constituent les conflits “ merritoriaux ” dans un monde qui n’en est qu’aux balbutiements de l’exploitation des océans.

 

O.C.

 

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L’évolution d’un homme

Par

 

Rarement navire abrita la gestation d’une pensée aussi universelle. Cinq ans durant, de 1831 à 1836, le Beagle héberge Charles Darwin (1809-1882). À bord du petit mais véloce trois-mâts barque, le futur théoricien de l’origine des espèces et de la sélection naturelle accomplit une circumnavigation passionnée et passionnante. De l’évolution d’un homme comme fondement de l’évolution.

 

On connaissait le Voyage d’un naturaliste autour du monde paru pour la première fois en 1839, traduit dans notre langue en 1875 et que La Découverte a réédité en 1982 (il y est toujours disponible). Mais on n’avait jamais lu jusqu’ici en français la source de ce récit. Sous le titre Charles Darwin, journal de bord [diary] du voyage du Beagle [1831-1836], les éditions Honoré Champion publient la traduction de l’édition de Cambridge du livre de bord intégral du savant, parue pour la première fois en 1933 (190 X 125 millimètres, 822 pages, 29 euros).

 

 

C’est la première fois que paraît en français l’intégralité du journal de bord original de Charles Darwin. L’édition en est remarquable et passionnante. (© Éditions Honoré Champion)

 

 

Elle est éclairée d’une féconde préface de Patrick Tort (racontant notamment avec force détails intéressants comment le frais diplômé de Cambridge se trouva embarqué dans ce voyage fondateur, avant d’évaluer l’importance de celui-ci dans l’oeuvre de Darwin) et d’un excellent appareil critique (à quelques petites maladresses près dans le domaine maritime mais là n’est pas l’essentiel). S’y ajoutent de riches annexes, incluant l’analyse du rôle d’équipage (74 personnes à bord de l’ancien brigantin de 28,60 mètres, promiscuité démentielle… mais ordinaire dans ce genre d’expédition), une chronologie du voyage et une étude de l’abondante bibliothèque embarquée par le naturaliste. Écrit au jour le jour, le texte traduit bien le cheminement de la pensée du diariste. Contrairement aux deux éditions en anglais du Voyage qui avaient précédé la première publication de ce journal, le manuscrit est ici rétabli dans son intégrité originelle.

 

Après un faux départ le 10 décembre où l’arrivée d’air chaud a juste le temps de donner au jeune Charles un avant-goût du mal de mer, le Nordet du 26 décembre ne peut être mis à profit pour cause d’ébriété de l’équipage, en ce lendemain de Noël 1831. Le vrai appareillage a lieu le 27 décembre. Darwin ne sera amariné qu’aux Salvages, le 4 janvier, mais il souffrira encore régulièrement de ces nausées qui à sa grande colère l’empêchent de travailler comme il voudrait. Cependant, il récoltera et observera désormais quotidiennement sur l’eau, sous l’eau grâce à son filet, ou à terre lors des escales et des excursions, un matériau qui n’aura de cesse de l’émerveiller au moins autant que les lectures de ses illustres devanciers, tel Humboldt.

 

Le terrien éprouve un intérêt égal pour la marche du bateau et il n’est pas le dernier à se prendre au jeu de la régate, le 10 février, entre le Cap Vert et l’équateur. “ Ce matin nous avons aperçu un vaisseau. Nous l’avons poursuivi toute la journée & nous venons de le rejoindre dans la soirée. C’est un paquebot à destination de Rio de Janeiro [...]. Tout le monde est très satisfait du pilotage du Beagle. C’est assurément extraordinaire de battre si aisément à la course un navire de commerce construit comme un navire de guerre [...]. L’intérêt extrême que l’on éprouve généralement à héler un navire en haute mer est assez inexplicable. ”

 

 

« 14 et 15 janvier 1831. [...] Un gros [insecte] aux couleurs vives trouva un abri des plus dangereux à portée de ma pince de naturaliste. Il a dû, pour le moins, parcourir 370 milles en volant depuis la côte d’Afrique. » (© Olivier Chapuis)

 

 

Le 5 mars 1832, en excursion à Salvador de Bahia, Darwin devient un peu plus Darwin, à défaut d’être déjà complètement darwinien : “ C’est pour moi une chose agréable & nouvelle de prendre conscience qu’étudier la nature, c’est faire mon devoir & que, si je négligeais ce devoir, je négligerais en même temps ce qui m’a donné tant de plaisir depuis quelques années. ”

 

À elle seule, l’Amérique du Sud occupe près des quatre cinquièmes du temps du voyage. Car les hydrographes y réalisent une tâche titanesque et remarquable. Il est vrai que l’Amirauté britannique ne lésine pas sur les moyens comme elle le montrera notamment avec John Franklin, l’homme qui mangea ses bottes. Même si Robert Fitzroy (1805-1865), le commandant de la campagne, ne se sent pas toujours soutenu par les Lords (cela contribuera à sa dépression).

 

Au point qu’il proposera de payer de sa poche la goélette achetée par lui aux Falkland, le 26 mars 1833, à un phoquier américain, afin qu’elle serve de conserve au Beagle. Celui-ci n’appareillera de Callao (port de Lima au Pérou) pour les Galapagos que le 7 septembre 1835. Il ne restera donc plus que treize mois avant l’arrivée à Falmouth, le 2 octobre 1836, pour couvrir l’océan Pacifique, l’Indien et la remontée de l’Atlantique. Cela confirme l’écrasante prédominance américaine du voyage.

 

En effet, ce que le livre ne dit pas, c’est qu’après Bougainville, Cook, Lapérouse et d’Entrecasteaux, les tours du monde sont entrés dans la routine, y compris par les hautes latitudes. Les hydrographes sont désormais destinés à lever en détail les portions de côtes reconnues. De plus en plus, la cartographie marine (qui est l’objet principal du voyage) est au service du commerce et du développement des empires coloniaux britannique ou français. Dans le cas de l’Amérique latine qui a fait sa révolution dans le sillage de Bolívar, les choses sont un peu différentes. Suivant les suggestions de leurs diplomates sur place, les deux puissances européennes s’y livrent à une compétition effrénée pour offrir aux jeunes républiques les cartes de leurs propres côtes. L’hydrographie ? Une aide au développement… très intéressée !

 

 

Avant et après ce voyage, le Beagle affiche une fantastique carrière autour du monde (ici au premier plan, en 1841). (© DR)

 

 

Les contours du littoral sud-américain sont l’objet principal d’une mission qui par son ampleur donne un avantage écrasant à la Grande-Bretagne. Une aubaine pour Darwin qui dispose ainsi de beaucoup de temps pour en visiter l’intérieur. D’où ces très longues et passionnantes incursions dans la profondeur du continent, comme en Uruguay et en Argentine, de fin avril à début décembre 1833, puis en 1835, dans la cordillère des Andes, au Chili.

 

Y sont sauvés par lui les déserteurs d’un bâtiment américain après quinze mois d’errance. Darwin y subit aussi un tremblement de terre, le 20 février 1835. Absent du littoral, il se fait alors décrire ce qu’il appelle bien raz-de-marée. Il s’agit en effet d’un tsunami générant une vague de sept mètres. En témoigne la goélette échouée à deux cents mètres à l’intérieur de la ville de la Concepción.

 

Le naturaliste travaille également par des va-et-vient incessants entre la terre et le bord ou via des excursions en baleinière. Tel est le cas aux Malouines où le conflit fait déjà rage entre Britanniques et Argentins. Il est frappé d’y voir tant d’épaves, dont celle de l’Uranie de Freycinet. Charles procède de même en Terre de Feu (où Fitzroy baptise la cordillère Darwin, le 4 mars 1834, depuis le canal de Beagle) et au cap Horn. Ce sera encore le cas aux Galapagos, à Tahiti (où bien loin de la mythique Nouvelle-Cythère de Bougainville, les Tahitiens ne jurent plus que par le… dollar, en 1835 !), en Nouvelle-Zélande et en Australie (le 19 décembre 1835, il est heureux de franchir l’antiméridien car “ chaque lieue que nous parcourons maintenant nous rapproche de l’Angleterre ”, on le serait à moins après quatre ans d’expédition…).

 

 

« 24 décembre [1832]. [...]. Ce havre est un petit bassin abrité [...] non loin du cap Horn. Et nous voici en eau calme [...]. » C’est sous le vent de l’île Horn (ici) ou de ses voisines (comme Fitzroy et ses hommes) que l’on cherche abri à quelques encablures du cap Dur. (© Olivier Chapuis)

 

 

Viendront enfin l’île Maurice (à l’ancienne île de France, il observe que les Anglais sont beaucoup plus forts que les Français pour développer les voies de communication et donc le commerce, grâce au… macadam dont ils couvrent les routes), le cap de Bonne-Espérance et l’Atlantique. À Sainte-Hélène, le Britannique est choqué de l’état d’abandon de la maison et de la tombe de Napoléon. Partout, il observe attentivement la géologie, les mesures altimétriques au baromètre et bien sûr la collecte d’animaux et de plantes en tous genres.

 

Ayant suivi le trait de côte de tout un continent ou presque comme la traversée du plus grand océan du globe, il décrit bien la notion d’échelle cartographique et la perception du monde qu’elle traduit. Jetant un regard suffisamment distancié sur la vie maritime, il n’hésite pas à en démystifier certains travers (la plupart des marins s’ennuient en mer, ils n’y sont que pour gagner leur vie, assouvir leurs rêves de gloire ou parce qu’ils ne savent rien faire d’autre).

 

Dans le même temps, il salue la performance des officiers hydrographes qui défrichent pour les autres. C’est le cas dans l’archipel Dangereux (le bien nommé par Bougainville), ces îles Basses (aujourd’hui les Tuamotu) dont les atolls coralliens obligent à mettre à la cape la nuit pour ne pas s’y fracasser, les oiseaux de mer étant les seuls signes qui alertent à temps de la présence des récifs.

 

Le 23 août 1832, il note ce bel hommage à ses compagnons cartographes : “ Les hydrographes plus que quiconque ont des raisons de se soucier de la situation météorologique. Leur fonction les conduit dans des lieux que tous les autres navires évitent & leur sécurité dépend de leur préparation à affronter le pire. ” Dans certaines expéditions précédentes, les scientifiques pestaient contre ces reconnaissances qui faisaient prendre à tous des risques et du retard. Tel n’est pas le cas de Darwin et cette solidarité l’honore.

 

 

Après une première impression défavorable, notamment parce que la ville de Hobart le déçoit par rapport à une vue d’artiste qu’il avait examinée à Londres, et parce qu’il n’aime pas la déportation des Aborigènes de Tasmanie, rendue nécessaire par la mauvaise conduite des Blancs, Darwin note, le 15 février 1836, à propos de l’ancienne terre de Van Diemen : « Si j’étais contraint d’émigrer, je choisirais certainement cet endroit : le climat & le paysage suffiraient presque à emporter ma décision ». Ici le canal d’Entrecasteaux, à droite au premier plan, et l’embouchure de la Derwent, au deuxième plan à gauche. (© Olivier Chapuis)

 

 

Face au mauvais temps, Charles fait preuve du même flegme, en dépit de son mal de mer tenace. Au terme de vingt-quatre jours (!) de louvoyage au Horn, ils n’ont progressé que de… vingt milles, dans la pire tempête subie par Fitzroy (qui en avait pourtant vu d’autres !). Le savant est certes découragé, ce 24 mars 1833, mais il est surtout embêté que ses collections aient pris l’eau de mer à cause des déferlantes ayant submergé et couché le Beagle

 

“ Il est satisfaisant d’avoir connu le mauvais temps dans ce qu’il a de pire, dans l’un des endroits du monde les plus célèbres pour cela & dans une catégorie de vaisseau que l’on juge en général inapte à doubler le Horn. Peu de navires auraient mieux résisté que notre petit ”canard plongeur”. ” Certes mis en confiance par le commandant exceptionnel qu’est Fitzroy et les hommes talentueux qui l’entourent, on serait tenté d’ajouter que, malade ou pas, le jeune Darwin s’avère d’une sacrée… trempe.

 

Onze mois plus tard, le 26 février 1834, au même endroit, il sera sinon dans son élément, du moins capable d’en apprécier le mal avec humour : “ Cette chère Terre de Feu a retrouvé tous ses bons vieux charmes. En ce moment, le navire tressaille & se soulève sous l’effet de son souffle caressant. Oh, le délicieux pays. ”

 

S’il est difficile de déterminer la période à laquelle Darwin “ se convertit ” au transformisme, il est plus aisé de distinguer l’évolution de ce jeune homme (22 ans au départ), au fil de cinq années d’un formidable voyage maritime et terrestre, scientifique et humain, géographique et intérieur. La préface souligne l’élaboration – vers 1832-1833, lorsque le jeune savant commence à assembler les pièces de son puzzle paléontologique -, de la conscience d’une “ ressemblance ” des espèces dans le temps et dans l’espace, constituant autant “ d’indice[s] de parenté[s] ”.

 

Elle revient évidemment sur l’épisode fameux des Galapagos où l’observation des iguanes marins et terrestres (que le journal nomme “ lézards ”) induit des rapprochements sur leur origine commune. Elle montre enfin que les variantes dans les éditions anglaises du Voyage à cet égard témoignent de la progression de la pensée darwinienne dans laquelle la création cède de plus en plus nettement la place à l’évolution.

 

De ce point de vue, j’ajouterai que la querelle actuelle – d’un autre âge – entre créationnistes et darwinistes est d’autant plus savoureuse (mais le terme est mal choisi tant le créationnisme entraîne souvent le fanatisme) que la référence religieuse au Créateur reste un primat omniprésent dans le journal de Darwin. Celui-ci est par ailleurs extrêmement indulgent avec “ l’oeuvre ” des missionnaires en Polynésie (pour ne pas dire très enthousiaste…).

 

Dans “ L’autre cauchemar de Darwin ” (où l’on trouvera une iconographie originale de l’expédition), j’ai raconté la fascinante relation nouée avec Fitzroy, dont la trajectoire philosophique et religieuse sera résolument inverse à celle du naturaliste, en dépit d’une très brillante carrière scientifique dans l’hydrographie et la météorologie.

 

En Terre de Feu, le 18 décembre 1832, dans la baie du Bon Succès, voici ce que note le père de la théorie de l’évolution sur les Fuégiens : “ Je crois que si l’on passait le monde au crible, on ne pourrait trouver un degré de l’homme inférieur à celui-là. ” Ces propos sont à replacer dans leur époque, d’autant plus que Darwin déplore le massacre des Indiens que dirige au même moment le général Rosas dans le Sud de l’Argentine, notamment chez les Patagons. Outre les meurtres auxquels il assiste réprobateur et impuissant, il en décrit même le plan, établi de concert avec les Chiliens, que l’on peut qualifier aujourd’hui de génocide.

 

 

Aux Galapagos, le 24 septembre 1835, le scientifique note que l’abondance des tortues est en net recul et qu’elles sont menacées à court terme tant elles sont pillées par les équipages de passage. Pourtant, certains laissent vivre longtemps des spécimens. Celle capturée en 1830 portait la date de 1786, gravée sur sa carapace. On sait depuis que des tortues ayant bien connu le capitaine Cook ont également pu croiser des marins du XXe siècle ! (© Olivier Chapuis)

 

De même, constatera-t-il avec tristesse la décimation des Aborigènes d’Australie à cause des maladies et de l’alcoolisation apportées d’Europe. Néanmoins, la complexe ambiguïté de ce que peut penser un savant comme lui s’exprime dans les lignes suivantes qui résonnent étrangement sous la plume de celui qui sera caricaturé en singe à la fin de sa vie.

 

“ Quelle échelle de perfectionnement a été gravie entre les facultés d’un sauvage de la Terre de Feu & un Sir Isaac Newton ! D’où viennent ces gens ? Sont-ils restés dans le même état depuis la création du monde ? [...] Cependant, il se peut qu’au même moment, [l’auteur de ces réflexions...] se rende compte que certaines d’entre-elles sont fausses.

 

Il n’y a aucune raison de supposer que la race des Fuégiens soit en diminution [erreur de Darwin, on sait ce qu’il en était déjà et surtout ce qu’il allait en advenir jusqu’au début du XXe siècle ; cela dit, autre signe de son évolution, le 4 janvier 1836, il évoquera “ l’extermination finale de la race indienne en Amérique du Sud ”] : on peut donc être sûr qu’ils jouissent d’une part suffisante de bonheur (quelle que soit sa nature) pour que la vie mérite d’être vécue.

 

En rendant l’habitude toute puissante, la Nature a adapté le Fuégien au climat & aux productions de son pays. ” Ce 24 février 1834, aux îles Wollaston, tout près du Horn, le déterminisme darwinien semble faire un pas substantiel. Un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’humanité, comme dirait l’autre.

 

O.C.

 

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