Depuis quand utilise-t-on “ Pot-au-Noir ” en français et quelle est son origine ? Après les limites des océans et des mers, c’est une nouvelle question posée à l’occasion du Vendée Globe qui franchit cette zone de convergence intertropicale (ZCIT) entre les deux hémisphères météorologiques. Le mot m’intéresse autant que le phénomène, les deux étant étroitement liés dans sa perception (distincte de l’explication physique) et son image… mais pas nécessairement dans l’usage lexical. Feuilleton en trois épisodes, le premier étant consacré aux mythes des origines, jusqu’au début du XVIIe siècle, et aux idées reçues d’aujourd’hui.

 

 

Au XXIe siècle comme de tout temps, le Pot-au-Noir barre l’Atlantique (pour ne parler que de lui). Les solitaires du Vendée Globe – tel François Gabart le franchissant le 16 janvier 2013 -, en ont une connaissance et une compréhension inimaginables pour les marins des siècles passés. De même utilise-t-on aujourd’hui le mot composé « Pot-au-Noir » sans vraiment savoir d’où il vient et quand il est entré dans notre langue avec son acception climatologique. C’est l’objet de cette série d’articles. (© François Gabart / Macif) 

 

 

Les Portugais sont les premiers à avoir officiellement franchi l’équateur en Atlantique, en 1471 (“ officiellement ” car d’autres l’auraient fait avant, sans même parler de l’océan Indien ou du Pacifique). Beaucoup affirment en conséquence qu’ils auraient désigné la masse nuageuse sombre leur barrant la route d’une expression ayant donné notre vocable “ Pot-au-Noir ”.

 

En réalité, cette origine portugaise est tout à fait douteuse. Dans ses célébrissimes Lusiades (1572), le poète Luís de Camões n’emploie rien qui puisse s’y rapporter strictement, d’un point de vue lexicographique. À propos de cette zone, Camoens décrit bien le feu de Saint-Elme – “ la vive aigrette que les gens de mer tiennent pour sacrée ” -, les vents variables et surtout les “ noirs torrents de pluie, nuits ténébreuses ”, mais comme chez moult auteurs portugais contemporains, cela ne suffit pas à expliquer la spécificité d’un “ Pot-au-Noir ” qui ne fera son apparition en français que bien plus tard (voir l’épisode 2).

 

Si le chaudron qu’on finira par appeler ainsi est au rendez-vous des violents grains orageux et des trombes, les marins en route pour l’équateur – déjà bien connu de certains dans l’océan Indien (voir ci-dessous) -, ne sont pas pour autant ébouillantés à son approche comme on le croyait jusque là. Ils ne disparaissent pas plus dans les ténèbres. Or, cette thématique de la mer des Ténèbres est omniprésente dans la littérature depuis l’Antiquité, notamment pour désigner l’océan Atlantique. Voici pour le noir. Il n’en sera que plus soutenu dans les calmes équatoriaux où les cumulonimbus agglomérés évoquent une marmite sombre, une barrière.

 

Hérité des Grecs et de leur division zonale du monde, s’applique donc le dogme de la zone torride, infranchissable, au-delà de l’oekoumène de Ptolémée (dont la Géographie est diffusée à la Renaissance grâce à l’imprimerie), et inhabitable du fait de la verticalité des rayons du soleil qui y brûlent tout. Au point – prétendent nombre d’hommes de lettres médiévaux -, qu’un blanc s’y retrouverait instantanément changé en noir ! On s’approche de notre pot… mais la recette n’opère pas encore.

 

 

L’Atlas catalan aurait été compilé en 1375 par Abraham Cresques, cartographe de l’école de Majorque (Baléares) qui régnait alors sur les portulans. Ses feuilles occidentales (65 X 50 centimètres chacune) figurent bien le monde atlantique tel qu’il est connu quarante ans avant le début des navigations portugaises. En Atlantique, les Canaries (ou îles Fortunées) sont la limite officiellement atteinte en bas à gauche de la carte (elles ont été abordées par des Génois en 1312, des Français en 1334 et des Portugais en 1341) mais certains auraient touché bien avant le golfe de Guinée. (© Bibliothèque nationale de France)

 

 

À tout cela, les fables géographiques du Moyen-Âge ajoutent les monstres marins et le caractère “ brumeux ”. Cette forte évaporation perdure dans une définition actuelle du Pot-au-Noir (Grand Robert : “ Région de brumes opaques, redoutée des navigateurs, des aviateurs. ”) ni satisfaisante ni suffisante.

 

L’époque est aussi l’âge d’or de l’Andalousie où a étudié le grand géographe al-Idrisi (originaire du Maroc, 1100-1166), avant de travailler pour Roger II de Sicile. Sous sa plume, la “ mer Ténébreuse ” fait autant référence à l’immensité infinie de l’océan Occidental – comparée à la petite Méditerranée, finie et connue -, qu’à ses abysses (dès que la ligne de sonde ne prend plus fond, le marin médiéval s’inquiète ; le danger est alors perçu au large, inconnu, plutôt qu’en vue de la terre). En l’espèce, la dimension religieuse reste néanmoins prédominante pour la plupart des auteurs. La Genèse ne dit-elle pas “ Les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux. ” ?

 

Cependant, l’apprentissage de la canicule se fait depuis longtemps le long des côtes d’Afrique occidentale. Bien avant le Pot-au-Noir, c’est le cap Bojador (doublé en 1434 par le Portugais Gil Eanes) qui marque l’entrée dans cet univers fantastique que les Découvreurs vont démystifier. Le Nouveau monde est d’abord celui-là et non celui auquel Christophe Colomb atterrira. À chaque saut de puce, les Portugais le reconnaîtront jusqu’à perdre l’étoile polaire et s’émerveiller de nouveaux cieux.

 

Quant à la mer bouillante de l’équateur, la légende a du plomb dans l’aile depuis le XIIIe siècle au moins. Les géographes arabes qui en ont l’expérience dans l’Indien ont rassuré les Occidentaux avec lesquels ils ont des contacts. En 1556, pour mettre un point qu’il espère final à ces fariboles réactivées par des voyageurs voulant se faire mousser, leurs exagérations jetant le discrédit sur tous les autres, l’Espagnol Francisco de Encinas écrit : “ Les traîne-savates avec leurs bêtises et toutes les inventions des choses imaginées [ont] provoqué cette conséquence qu’on n’écoute pas les récits des personnes, même lorsqu’elles sont honnêtes et arrivent des terres lointaines. ”

 

 

Cette carte extraite du Livre de Roger est dressée en 1154 par al-Idrisi pour Roger II de Sicile (il s’agit ici d’une copie manuscrite de 1300, la plus ancienne dont dispose la BNF). Dans la tradition de l’époque, le monde y est présenté comme un bloc entouré d’océan, symbolisant bien combien le large est un univers à part et a priori aussi dangereux qu’inconnu. A contrario, la Méditerranée (aux proportions exagérées par rapport au globe que nous connaissons aujourd’hui) est au coeur droit de la carte (le Nord est en bas). L’océan Atlantique – alias mer des Ténèbres – est aux confins à droite, le Pot-au-Noir, hors cadre en haut. (© Bibliothèque nationale de France)

 

 

En cette même année 1556, le pilote royal du Havre Guillaume Le Testu (1509-1572) achève sa Cosmographie universelle. Sa division du monde en climats commence bien à l’équateur. L’ancienne cosmographie ne la faisait débuter qu’au dixième parallèle, puisqu’il était entendu qu’on ne pouvait vivre au-dessous.

 

Une fois passée la latitude du cap Vert, les Portugais longent la côte qu’ils nomment Serra Leoa (ou Sierra Leone en castillan). C’est là, entre le dixième parallèle et l’équateur, qu’ils subissent de très longs calmes. Tant qu’ils tentent de franchir cette zone trop à l’Est où la ZCIT est beaucoup plus épaisse en latitude, ne fondant pas au soleil, ils sont moins menacés par la soif (grâce à la récupération d’eau de pluie) que par le scorbut, dans un air étouffant et moite.

 

Magellan lui-même subit des calmes pendant soixante jours en octobre et novembre 1519, mettant quarante-six jours des Canaries à l’équateur. Dont presque un mois (!) dans un Pot-au-Noir très actif où, entre précipitations diluviennes et pétole torride, les grains violents sont accompagnés de foudre, menaçant d’un démâtage immédiat si la voilure n’est pas réduite à temps. Sa route qui vient à l’ouvert du golfe de Guinée est conforme à la trajectoire type que les navires de la ligne des Indes empruntent depuis 1498 avec Vasco de Gama, dans le cadre de la volta.

 

La volta de l’Atlantique Sud commence là, au Nord de l’équateur, par un brusque virage au Sud-Ouest car on préfère utiliser le courant de Guinée portant vers l’Ouest au Sud de la ligne en direction du Brésil, plutôt que de tailler directement vers celui-ci depuis l’archipel du Cap Vert. C’est pourtant ce que conseille le surintendant espagnol de la flotte, Juan de Cartagena, qui supplée Magellan. Avec raison, même si l’on craint alors (à tort) de trop dériver dans l’Ouest par la combinaison de l’alizé et du courant de dérive nord équatorial.

 

La grande volta consiste ensuite à contourner ce qu’on nommera beaucoup plus tard l’anticyclone de Sainte-Hélène. À force d’arrondir leur route vers l’Ouest, d’aucuns auraient ainsi reconnu le Brésil bien avant sa découverte “ officielle ” par Pedro Alvares Cabral, en 1500. D’où le souhait du Portugal de déplacer le méridien de Tordesillas, lors du traité du 7 juin 1494, ce qui vaut au Brésil d’être aujourd’hui le seul pays lusophone d’Amérique du Sud.

 

 

Les traces de Dias (en bleu) et Vasco de Gama (en rouge) diffèrent très largement. L’un est le dernier à emprunter la route historique des Portugais, débutée par sauts de puce le long des côtes d’Afrique (notez sa minuscule volta au large de la Namibie). L’autre inaugure la grande volta en Atlantique Sud.  Mais tous deux passent le Pot-au-Noir très à l’Est, là où il est le plus épais en latitude. Cabral sera l’un des premiers à oser le franchir plus à l’Ouest, sur l’axe Cap Vert / Brésil, mais cela ne deviendra la norme qu’au XIXe siècle. (© DR)

 

 

La route de Cabral taillant une belle diagonale vers le Sud-Ouest depuis l’archipel du Cap Vert – avec une traversée record d’un mois entre celui-ci et l’Amérique – préfigure bien celle qui sera normalisée à partir du XIXe siècle (voir les épisodes 2 et 3). Enfin, cette grande volta est la solution adoptée pour éviter de reproduire le calvaire de Bartolomeu Dias, en 1488. Celui-ci avait suivi la côte africaine dans les calmes du golfe de Guinée, puis contre l’alizé de Sud-Est. Il n’avait fini par faire une minuscule volta au large de la Namibie qu’en désespoir de cause, pour atteindre le cap de Bonne-Espérance.

 

Un demi-siècle auparavant, les Portugais avaient réalisé qu’il leur était de plus en plus difficile de revenir d’Afrique vers le Portugal contre l’alizé de Nord-Est et le courant des Canaries. Avec leur boucle vers le Nord-Ouest pour aller chercher le régime des vents d’Ouest du côté des Açores, ils avaient inventé la petite volta  (laquelle permettra à Colomb de savoir qu’un retour est possible en remontant en latitude).

 

D’autres la pratiquaient aussi, à l’instar des marins français. Avant 1600, comment ceux-ci nomment-ils ce que les géographes de l’époque appellent la “ zone torride ” ? Au cours du périple de Jean Parmentier (commandant la Pensée) et de son frère Raoul (sur le Sacre), entre Dieppe et Sumatra en 1529, voici ce que note l’astronome Pierre Crignon, dans son journal de bord (je rétablis l’orthographe moderne) :

 

Le samedi, premier jour de mai 1529, faisant nôtre route au Sud, prîmes la hauteur [du soleil] à midi, et trouvâmes qu’étions à 8 degrés 16 minutes de la ligne [l’équateur], et de longitude occidentale 3 degrés [du méridien de l’île de Fer, c’est-à-dire Hierro aux Canaries] ; à la relevée, vîmes force bonites et albacores faire de grands sauts sur l’eau, et des petits poissons voler en l’air et crois que le cupidon les avait émus à festiner [festoyer], et eux réjouir ce premier jour de mai ; la nuit nous eûmes calme. ”.

 

Le mot est lâché : il n’est pas l’apanage de la région mais dans tous les récits de marins de cette époque (y compris portugais), “ le calme ” ou “ les calmes ” servent à désigner simplement les calmes équatoriaux, comme la “ bonace ” est synonyme de pétole molle depuis le haut Moyen-Âge. Le journal de bord de Crignon n’est ainsi que “ calme ” jusqu’au 8 mai, où par 3° N, il sort visiblement du Pot-au-Noir. Fort vite pour l’époque – huit jours ne sont rien en ces temps de misère à la mer -, même s’il n’en a pas fini pour autant avec une météo contrariée. En ce joli mois de mai 1529, l’alizé de Sud-Est s’avère fort instable autour de 25° W (par rapport à l’actuel méridien de Greenwich) et Jean Parmentier doit veiller au moral de ses hommes.

 

Habitué des voyages du Brésil pour le compte de l’armateur Jean Ango, ce capitaine de trente-cinq ans qui mourra quelques mois plus tard à Sumatra est un poète renommé, disant ses vers à son équipage pour le réconforter d’un si long voyage. À propos de réconfort, le baptême de la ligne pratiqué depuis les temps anciens est autant une forme de décompression, après être sortis indemnes des foudres célestes de la ZCIT, qu’un blanc-seing pour parcourir le monde austral la tête en bas.

 

 

À Belem, sur le Tage à l’aval de Lisbonne, le monument des Découvertes (inauguré sous la dictature de Salazar en 1960) symbolise toute l’époque prestigieuse des Découvertes portugaises, débutée après 1415 sous l’égide d’Henri le Navigateur (1394-1460), au rôle quelque peu mythifié. Il est ici à la proue de l’énorme sculpture, tenant une caravelle dans ses mains. Ce navire est l’outil de l’expansion avec la boussole, tous deux ayant permis la volta. Madère est reconnue en 1418, les Açores de 1427 à 1452, le cap Bojador doublé en 1434, les îles du Cap Vert et le golfe de Guinée atteints en 1456.  Le compas et la navigation à cap constant amèneront la révolution cartographique de la carte de Mercator pour figurer la loxodromie en ligne droite. (© Olivier Chapuis)

 

 

Une autre idée reçue ne tient pas l’examen quant à l’origine du mot “ Pot-au-Noir ”. Nombreux sont ceux écrivant aujourd’hui que cela viendrait des esclaves de la traite jetés à la mer lorsqu’ils étaient morts ou malades (sans oublier les mutins ou les suicidés). Il est vrai que la route depuis Gorée ou le Nord du golfe de Guinée jusqu’au Brésil passe en plein dans la zone (tandis que celle du golfe de Guinée aux Antilles en tangente la limite septentrionale, avec quand même des risques de s’engluer dans des calmes prolongés ; celle depuis Gorée en est bien dégagée et profite aussitôt des alizés).

 

Rien qu’au XVIe siècle, les Portugais déportent cinquante mille Africains au Brésil. Pourtant, rien ne permet d’étayer cette thèse sémantique et les meilleurs historiens de la traite négrière ne le font pas, bien qu’ils estiment entre un million et demi et deux millions (!), le nombre d’esclaves morts en cours de route sur le total des douze à quinze millions embarqués pendant toute la durée du commerce triangulaire.

 

Cela fait un nombre inimaginable de malheureux à la mer dont beaucoup dans le Pot-au-Noir. Largement de quoi nourrir l’imaginaire du lieu. Mais pas de quoi le nommer, pas plus que l’adoption d’une vieille formule lusitanienne. On verra dans le prochain épisode, que dans la langue de Molière, notre Pot-au-Noir ne sera ni “ pot ” ni “ noir ” avant longtemps.

 

O.C.

 

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