Une star à la dérive. Houlala, qu’est-ce qui lui prend à Chapuis, il vire people ? Vedette du cinéma soviétique – appréciée de Staline si tant est que le petit père des peuples ait jamais pu aimer quelqu’un -, Lyubov Orlova est morte en 1975. L’année suivante, son nom était donné à un paquebot russe qui fut lancé en Yougoslavie pour la navigation dans les glaces. Le 12 mars 2013, il dérivait en Atlantique Nord, à 660 milles dans l’Est-Nord-Est de la pointe orientale de Terre-Neuve. Sans personne à bord, mis à part des rats.

 

 

 Le 12 mars 2013, Lyubov Orlova était au coeur du cercle rouge, à 660 milles à l’Est-Nord-Est de la pointe orientale de Terre-Neuve et à 970 milles de la pointe occidentale de l’Irlande (la diagonale de cette capture d’écran couvrant 2 631 milles). Sans âme qui vive aux commandes… (© Olivier Chapuis / MaxSea Time Zero)

 

 

C’est pourtant un beau bébé qui pourrait faire bien du mal à quiconque se trouverait sur sa route erratique. Lyubov Orlova mesure 90 mètres de long sur 16 mètres de large et il affiche une jauge brute de 4 251 tonneaux. Comment s’est-il retrouvé à l’abandon dans les eaux internationales ? Une banale histoire d’argent, bien sûr, aux conséquences moins ordinaires.

 

Après des décennies de croisières dans l’Arctique et en Antarctique, une rénovation en 2002, puis un échouement sur l’île de la Déception dans les Shetland du Sud en 2006, le bateau est saisi en septembre 2010, à son arrivée dans le port canadien de Saint John’s à Terre-Neuve. Pour cause de croisières annulées, l’affréteur réclame 251 000 US dollars à l’armateur russe. Bientôt, les cinquante et un membres d’équipage – qui ne sont plus payés depuis plusieurs mois -, n’ont plus aucune nouvelle de celui-ci.

 

 

Rénové en 2002, Lyubov Orlova emmenait encore des touristes en Antarctique au cours des années 2000. Ce paquebot de 90 mètres de long et 4 251 tonneaux de jauge brute est aujourd’hui au milieu de l’Atlantique… avec des rats pour seuls passagers. (© DR)

 

 

Abandonné à quai, le navire est finalement vendu, sur décision de justice. En janvier 2012, il est acquis par la société Neptune International Shipping Company Ltd, domiciliée aux Îles Vierges Britanniques. Le montant de la vente est de 275 000 US dollars, bien au-dessous des dettes liées au paquebot… dont les seuls frais de port impayés atteignent presque ce montant ! Mais sa valeur à la casse serait de trois fois la mise.

 

Reste à le faire remorquer sur le site de déconstruction prévu. Celui-ci est en République Dominicaine, à près de 2 000 milles de Terre-Neuve. Sans dépenser un cent de trop, bien entendu. L’oiseau rare est déniché. C’est un vénérable remorqueur américain de 30,31 mètres et d’une puissance de traction de 3 000 chevaux. Le Charlene Hunt fut construit en 1962 pour la ligne de remorquage du Bronx, à New York. Il est désormais la propriété d’une compagnie de Narragansett dans le Rhode Island. Pas vraiment une bête de haute mer…

 

Il se dit même – mais une enquête de l’administration est en marche au Canada -, que le dit Charlene Hunt (peut-être passé sous pavillon bolivien ?) aurait pu être acheté par les mêmes acquéreurs et qu’il aurait alors lui aussi fini en découpe à Saint-Domingue, au terme de cet ultime remorquage. Si ce n’est pour l’heure qu’une pure conjecture, cela pourrait expliquer ce choix, si déraisonnable pour un voyage au long cours.

 

 

Au quai à Saint John’s de Terre-Neuve, après son retour le 29 janvier 2013, le remorqueur Charlene Hunt paraît bien frêle pour affronter la haute mer en hiver… (© DR)

 

 

C’est en tout cas une assistante en piteux état – pire que celui de la star russe qu’elle prétend épauler – qui arrive à Saint John’s le 9 décembre 2012. Tout le monde est si content de se débarrasser enfin de l’encombrant, rouillant là depuis trente mois, que les autorités ne vont pas voir de trop près si le convoi est en état de prendre la mer, en plein hiver, là où passent les tempêtes naissantes. Une précision importante : le remorqué n’est assuré qu’en perte totale… Un détail : il s’est révélé tellement infesté de rats que l’équipe venue à bord pour le préparer a débarqué aussitôt.

 

Le 23 janvier 2013, les voila partis. Dès le lendemain, la remorque casse. Trois jours plus tard, après diverses tentatives, les autorités ordonnent à Charlene de rentrer au port. Lyubov Orlova est désormais seule… sans propulsion ni équipage, sans aucun feu de signalisation ni AIS (Automatic Identification System). Mais avec un bon écho radar. Heureusement, car l’émetteur installé avant le départ pour le suivi satellitaire se révèle défectueux ! Il faudrait donc une situation fâcheuse, au contact de l’eau de mer, pour qu’une position soit émise du bord par les balises de détresses à déclenchement automatique.

 

 

Le 23 janvier 2013, Lyubov Orlova quittait Saint John’s de Terre-Neuve, en remorque du Charlene Hunt. Le temps était calme mais ça n’allait pas durer… (© DR)

 

 

Curieusement, l’État canadien n’intervient pas immédiatement. Est-ce parce que sous l’effet des vents dominants d’Ouest, la dérive vers l’Est va rapidement faire sortir l’indésirable des eaux nationales ? Sur cet aspect des choses, et quelques autres, le débat s’est animé aux deux rives de l’Atlantique, où les défenseurs de l’environnement demandent à juste titre des explications. Pendant ce temps, le problème s’éloigne doucement mais sûrement…

 

Le 30 janvier, il approche du champ pétrolifère Hibernia, à 170 milles dans l’Est de Terre-Neuve. Comme il menace un navire de forage en pleine exploitation, la compagnie Husky Energy envoie aussitôt un remorqueur, l’Atlantic Hawk, qui passe un câble à bord et l’éloigne du bâtiment et des plateformes jusque dans l’après midi du 1er février. Un transfert est alors opéré vers le Maersk Challenger, remorqueur qui a enfin été affrété par le ministère des Transports.

 

Cependant, des rafales à 75 noeuds et des creux de 7 mètres empêchent de récupérer le colis tandis que la remorque a cassé en quelques minutes. On ne reverra plus Lyubov Orlova qui est dorénavant dans les eaux internationales. Le Canada s’en lave les mains et refile la patate chaude aux pays européens, en première ligne de l’autre côté de l’Atlantique.

 

Pourtant, outre d’éventuels rapports de navigateurs ayant croisé sa route, Big Brother ne perd pas totalement sa trace. La NGA (National Geospatial-Intelligence Agency) – l’agence des États-Unis en charge du repérage et de la localisation par satellite pour la sécurité nationale -, utilise son oeil de lynx à bon escient. Elle donnera ainsi régulièrement la position de la petite actrice de Staline dans les Avis aux navigateurs (Notice to mariners) qu’elle diffuse (ici). La dernière en date est celle du 12 mars que je donne en tête de cet article, à 970 milles de la pointe Sud-Ouest de l’Irlande.

 

 

Diffusé dans le Groupe d’avis n° 12 de 2013, l’avis n° 138 de 2013 annonce que le navire de 295 pieds Lyubov Orlova est abandonné à la dérive par 49° 49’12 N / 036° 15’44 W, position le 12 mars à 05h03 Z (pour Zulu (prononcer Zoulou), c’est-à-dire UTC), annulant le message Navarea IV 133/13 (qui donnait la précédente position), et lui-même à annuler le 15 mars 2013 à 12h13 Zulu. L’éventuelle position suivante n’était pas encore connue, cet article étant écrit le 15 mars au matin. (© NGA)

 

 

Dans le même temps fleurissent nombre de propositions privées pour tester de nouvelles méthodes de suivi… ce que savent parfaitement faire les militaires ou les officines de renseignement. Le fantasme du Vaisseau fantôme dont la figure de proue est le Hollandais volant (Flying dutchman) n’est pas mort auprès du grand public mais la haute technologie spatiale l’a quand même tué depuis un moment :)

 

Avec son message Navarea IV 138/13, la NGA a démenti de facto le naufrage annoncé par certains médias irlandais, suite à la réception d’un signal d’une des balises de détresse, le 23 février, par 51° 46’ N et 35° 41’ W. C’est à 119 milles dans le 010° de la position observée le 12 mars (l’Avis aux navigateurs Navarea IV 113/13 le donnait même par 52° 10’1 N / 35° 30’2 W, le 25 février à 20h54 UTC, témoignant qu’il progressait encore vers le Nord-Nord-Est).

 

Il n’est pas exclu que Lyubov Orlova prenne l’eau car sa dérive vers l’Europe s’est considérablement ralentie. À moins que la météo seule – le flux de Nord-Est glacial qui nous a gelés ces derniers jours ? -, n’explique qu’il ait ainsi rebroussé chemin au 190°. Quoi qu’il en soit, s’il constitue bel et bien un danger réel pour la navigation et dans une moindre mesure pour l’environnement, ce bateau n’est pas fantôme pour tout le monde…

 

O.C.

 

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