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Monthly Archives: mai 2013

Soleil levant

Par

 

L’Empire du Soleil levant a failli être du Soleil couchant. D’un point de vue occidental s’entend. On connaît l’histoire. Colomb était obsédé par la mythique Cipango de Marco Polo (1298). Cherchant une nouvelle route par l’Ouest vers celle-ci et la Chine, il découvrit les Bahamas (1492), autant dire l’Amérique. Un demi-siècle plus tard, en 1543, les premiers Européens n’en débarquent pas moins au Japon.

 

 

Cette monographie mêle avec bonheur l’histoire des découvertes et de l’exploration, celle de la cartographie et les témoignages d’époque, récits de navigateurs et de commerçants. Le tout forme un ensemble aussi documenté et rigoureux que vivant. (© Éditions Chandeigne)

 

 

Cette reconnaissance de l’archipel est au coeur du nouvel ouvrage de Xavier de Castro (pseudonyme de Michel Chandeigne, libraire et éditeur), auteur de l’oeuvre de référence sur Magellan et passeur de livres étonnants. Il est intitulé La découverte du Japon par les Européens (1543-1551) (éditions Chandeigne, 220 X 160 millimètres, 416 pages, 29 euros).

 

Comme d’habitude, l’objet donne envie : couverture, reliure, fabrication, papier, composition, impression… du Chandeigne, quoi :) Un seul regret, la très petite taille de l’iconographie. C’est quand même embêtant pour un livre analysant des cartes. Heureusement, le propos n’en est pas moins riche.

 

 

Cipango vient d’un mot chinois désignant le « Pays du soleil levant » (du point de vue de l’Asie continentale, il ne saurait donc être question de soleil couchant pour désigner le Japon). Le terme apparaît chez Marco Polo (1298) et Cipango figure pour la première fois sur la mappemonde du Vénitien Fra Mauro vers 1457-1459. Elle ne réapparaîtra qu’en 1489 sur la présente carte de l’Allemand Henricus Martellus, qui fut le premier à représenter le cap de Bonne-Espérance un an après que Bartolomeu Dias l’eut doublé en 1488. (© Éditions Chandeigne)

 

 

L’étude s’ouvre sur une substantielle préface (40 pages) de l’historien Rui Loureiro, spécialiste des Grandes découvertes en Orient. Elle éclaire la présence des Portugais en Asie et leur exploration de l’archipel nippon (ce mot français est bien postérieur).

 

Suit un dossier réalisé par Xavier de Castro sur “ Les premières cartes du Japon ” (50 pages), depuis les cartes japonaises (la plus ancienne conservée date de 1305) et coréennes jusqu’aux portugaises du début du XVIIe siècle qui en fixeront le modèle pour près de trois siècles. En passant par les cartes pionnières dont les planches de Chandeigne sont présentées ici pour donner une petite idée de ce riche dossier cartographique.

 

 

Cet extrait de la carte manuscrite de l’Asie (1519) provient de l’Atlas Miller (en haut), du nom de la famille qui le vendit à la Bibliothèque nationale de France en 1897. Chef-d’oeuvre de la cartographie de la Renaissance, dû à Lopo Homem, il met en avant les possessions portugaises sous le règne de Manuel Ier (1469-1521), avec de riches enluminures, tout en figurant les possessions espagnoles d’une façon plus terne… Le traité de Tordesillas vient de partager le monde, le 7 juin 1494 ! (© Éditions Chandeigne)

 

 

À l’instar de la collection Magellane (ce volume étant en réalité le premier d’une nouvelle collection Magellane / Découverte), le corps de l’ouvrage est constitué de textes de l’époque. En l’occurrence un témoignage sur Cipango écrit par Marco Polo. Et neuf autres sur le Japon (entre 1548 et 1552) délivrés par les arrivants. Certains sont extraits de textes célèbres comme la Pérégrination de Fernão Mendes Pinto, la plupart sont nettement moins connus. Le onzième vient des Japonais décrivant l’arrivée des “ barbares du Sud ”. Une curiosité !

 

Le tout court sur 293 pages de récits de navigateurs et de commerçants, soigneusement traduits, mis en perspective et annotés pour en savourer toutes les subtilités. À l’image des Jésuites, premiers explorateurs du pays entre 1549 et 1551 avec François Xavier et ses compagnons. Ils ouvriront la période chrétienne du Japon (1543-1639) avant que celui-ci ne se referme sur lui-même durant le Sakoku (la fermeture, 1639-1854) de l’ère Edo (1603-1868).

 

 

La mappemonde de Mercator (1569) ninvente pas le concept de loxodromie dont on doit la finalisation au mathématicien et cosmographe portugais Pedro Nuňes (1502-1574). Elle n’en est pas moins révolutionnaire, cinquante ans tout juste après le départ du premier tour du monde conduit par Magellan. Elle est entrée dans l’Histoire comme l’une des plus fondamentales jamais éditées, même si elle s’inscrit dans une chaîne collective dont son auteur n’est qu’un maillon… génial. (© Éditions Chandeigne)

 

 

L’ouvrage se termine avec des annexes (un glossaire des termes portugais ayant influencé le japonais et une chronologie), une bibliographie raisonnée et un index de qualité (24 pages). Une telle monographie était inédite en France. Écrite dans un style clair et agréable, elle devrait intéresser aussi bien les spécialistes que tous les amateurs d’histoire de l’exploration du monde et de récits de voyages.

 

Pour nous autres Européens, le plus curieux du recueil est sans conteste le texte du moine Nanpo Bushi (1555-1620), le Teppôki (ou Chronique de l’arquebuse), rédigé en 1606 pour mémoriser l’arrivée des Portugais en 1543. À propos de leur retour dès l’année suivante, il y est notamment question de ce navire “ qui revint vers notre pays chargé de produits exotiques des terres barbares [comprenez l’Europe, on est toujours le barbare de quelqu’un d’autre].

 

Mais dans l’immensité de la mer, une nouvelle tempête se leva, obscurcissant le ciel et ne permettant plus de savoir où se trouvaient l’Est et l’Ouest. ” Bien malgré lui, Colomb n’avait pas tort. Occidental pour les uns, oriental pour les autres. Tous les matins du monde sont affaire de perspective.

 

O.C.

 

 

Dressé en 1628, ce portulan du Japon fixe un modèle de représentation qui n’évoluera plus beaucoup jusqu’au XIXe siècle. Notez l’échelle des latitudes constante qui désigne une carte plate et non en projection de Mercator. (© Éditions Chandeigne)

 

 

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Cabaner

Par

 

Le chavirage est inhérent à la voile. Grâce au lest redressant les monocoques, ses conséquences sont généralement moins funestes que celles survenues à très grande vitesse sur le catamaran Artemis, s’entraînant pour la Coupe de l’America. L’histoire maritime est néanmoins pleine de dessalages (*) tragiques. À l’aune du récit suivant, on mesure bien ce que cabaner veut dire.

 

 

L’une des versions du « Naufrage du trois-mâts L’Emily » par Eugène Isabey (1803-1886). (© Musée des Beaux-arts de Brest)

 

 

“ Le 3 février 1827, à cinq heures du matin, nous nous trouvions dans le Sud-Ouest du môle Saint-Nicolas (Saint-Domingue), à la distance de quatre lieues [12 milles] ; le vent à l’Est-Sud-Est, variable au Sud-Est, bâbord amures, faisant route au Sud, ventant jolie brise, courant sous la misaine et les deux huniers, le ris de chasse [premier ris] dans chaque, et le petit foc ; le temps clair, la mer belle.

 

Tout à coup une forte rafale tomba à bord, avec tant de violence, que le navire donna une forte bande ; nous mîmes la barre au vent ; l’aiguillette du raban cassa [bout joignant les bosses de ris] ; et ne pouvant amener aucune voile par la force de la rafale, qui redoubla de violence, le navire capota. Ce terrible événement, qui eut lieu dans l’espace d’une minute environ, nous mit dans la position la plus affreuse.

 

Déjà, nous étions réunis sur les pavois du navire à essayer de couper quelques rides de haubans et galhaubans afin de pouvoir démâter : après beaucoup de peine, étant toujours sur la batterie du navire à bâbord, n’ayant d’autre outil tranchant qu’un couteau, nous parvînmes à les couper. Le navire resta toujours sur le côté l’espace de deux heures ; la mer déferlait sur nous de l’avant à l’arrière, et faisait tête à l’aide du garant de la drisse du petit hunier sur laquelle nous nous tenions.

 

À chaque fois que la mer déferlait, agitée par la force du vent qui continuait, quelqu’un de nous était enlevé en dehors du navire, sous les pavois que la mer brisait à chaque fois. Dans cette cruelle position, voyant notre perte certaine, nous regardâmes si nous pouvions sauver nos embarcations. Que vîmes-nous ! Le derrière du canot suspendu au bossoir de bâbord, et notre chaloupe emportée, n’en ayant eu aucune connaissance.

 

 

Sur la grève de Yarmouth, la maison bateau de M. Peggotty – dans David Copperfield de Charles Dickens (1850) – illustre parfaitement le thème maritime de la cabane. (© DR)

 

 

II était à-peu-près six heures du matin. Tous rassemblés sur le côté du navire à attendre la fin de notre destinée, nous occupant à pouvoir faire un petit radeau qui déjà avait été enlevé, nous nous aperçûmes qu’un matelot, le mousse et les deux passagers avaient péri ; il était huit heures du matin.

 

Retranchés sur le peu de pavois de l’arrière du bâtiment, ceux de l’avant déjà enlevés, nous occupant à saisir notre deuxième radeau, composé de quelques avirons de galère et d’un bout-dehors de foc, lorsque tout à coup les bas mâts se rompirent. Par suite le navire se redressa, ayant l’eau au niveau de ses lisses.

 

Nous nous réfugiâmes, au nombre de sept que nous restions, sur les petites cabanes qui étaient construites sur l’arrière ; nous nous disposâmes aussitôt, malgré notre accablement, à trouver quelque moyen pour parvenir à couper les haubans de dessous le vent, afin d’éviter que la mâture ne défonçât le navire.

 

Nous trouvâmes, par le plus grand des hasards, le croc à capon [croc du palan servant à maintenir l’ancre sous le bossoir], à l’aide duquel nous pûmes crocher quelques haubans de dessous le vent, et les haler à la hauteur de lisse. Pour pouvoir couper les rides, nous n’avions qu’un couteau et un mauvais ciseau que le hasard nous fit trouver dans une des cabanes sur lesquelles nous nous étions réfugiés.

 

 

« Sauvetage d’un navire naufragé » par Théodore Gudin (1802-1880). (© RMN / Musée du Louvre)


 

Ce travail pénible et dangereux de couper les rides ne pouvait avoir lieu qu’en saisissant l’intervalle où les lames ne déferlaient point, car chaque fois qu’elles se déployaient, nous avions la quantité de trois pieds d’eau par-dessus la tête. D’autres d’entre nous étaient au large du navire sur la mâture à couper les capelages, afin de nous délivrer de cette mâture, qui hâtait le moment de notre perte.

 

Enfin, après toutes les fatigues sous lesquelles nous succombions, nous parvînmes, vers les trois heures de l’après-midi, à l’écarter du bord. Et les courants l’entraînant, nous nous retranchâmes de nouveau sur le dessus de nos cabanes, pour y prendre quelque nourriture. Nous n’avions qu’un peu de vin que nous sauvâmes d’une dame-jeanne que la mer avait fait sortir de la cambuse, et un panier de pommes de terre crues ; point d’eau.

 

Nous nous occupâmes ensuite, avec des bouts dehors qui étaient dans notre radeau, à faire deux petits mâtereaux que nous installâmes, l’un devant à la place du mât de misaine, et l’autre entre les pompes, saisis l’un et l’autre aux tronçons des mâts. Puis, avec notre vergue de civadière [voile carrée du mât de beaupré] et le grand foc que nous pûmes sauver, nous installâmes une antenne devant et le petit perroquet derrière.

 

Nous les amarrâmes à bâbord, le vent étant toujours dans la partie de l’Est, ce qui faisait capeyer le navire au Sud et Sud/Sud-Est. Toutes les fois que l’on venait à l’Ouest, la mer menaçait de nous engloutir. Et cependant, c’était la seule allure que nous pussions prendre, le navire ne pouvant gouverner.

 

 

C’est en 1783, dans ce fameux prolongement maritime à L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert – dirigé par Étienne-Nicolas Blondeau et Honoré-Sébastien Vial du Clairbois pour le compte du grand éditeur Panckoucke -, que l’on trouverait la première mention du verbe « cabaner » au sens de chavirer. (© DR)

 

 

Notre unique espoir consistait à être rencontré par quelque bâtiment allant à quelque port d’Haïti. Et en effet, le même jour, à-peu-près à quatre heures, trois navires parurent à une assez petite distance pour en être aperçus. Nous eûmes alors un moment d’espérance qui nous devint bien funeste car ils nous dépassèrent et nous laissèrent dans des angoisses horribles. Plus d’espoir que la mort !

 

La mer continuait de déferler de toute part, à l’exception du dessus des cabanes sur lesquelles nous étions réfugiés et amarrés pour éviter de tomber par le roulis. Notre vie n’aurait pas été épargnée par la quantité de requins qui entouraient le navire. Au coucher du soleil, nous nous mîmes tous à genoux, invoquâmes la protection de la divinité suprême, et nous passâmes cette cruelle nuit du 3 au 4 février, dans l’agonie la plus affreuse.

 

Enfin, il serait difficile de donner des détails sur toutes les souffrances que nous avons éprouvées. Le crépuscule se montra, et nous remerciâmes Dieu de nous avoir conservés. L’aurore n’avait pas encore disparu, que nous aperçûmes dans la partie du Sud-Sud-Ouest, à peu de distance de nous, un navire.

 

Le jour se fit, et nous distinguâmes un trois-mâts courant tribord amures. Alors l’espoir d’être aperçus nous fit prendre courage, et l’un de nous montant au haut d’un des mâtereaux, au bout duquel il y avait encore un mouchoir blanc, faisait signe au navire pour en être aperçu, ainsi que nous avec nos chapeaux.

 

 

Depuis le Moyen-Âge et ses nefs – à voiles sur la mer ou de pierre dans les cathédrales -, l’architecture terrestre épouse les formes de sa soeur navale. Jusqu’à l’époque contemporaine, ici la nef du Grand Palais, à Paris, telle une coque cabanée aux rives de la Seine. (© Olivier Chapuis)

 

 

L’espérance et la joie furent dans notre âme, lorsque nous vîmes ce navire virer de bord et courir sur nous en hissant pavillon blanc. C’était le 4 février, à sept heures du matin, moment où il mit en travers et amena son canot armé de trois hommes pour nous sauver. Dans la première canotée, les quatre hommes de l’équipage furent embarqués.

 

Un moment après le canot revint à bord pour y prendre le lieutenant, moi et le capitaine, sans avoir pu sauver aucun papier du navire ni nos effets. Comme tout l’équipage, nous quittâmes donc le bord avec le regret d’y laisser quatre malheureuses victimes. ”

 

Selon Augustin Jal, le verbe “ cabaner ” serait apparu dans le vocabulaire maritime en 1783, grâce à l’Encyclopédie méthodique – Marine, prolongement nautique de L’Encyclopédie. Il suppose que cela viendrait de l’image du bateau renversé sur la grève qui ressemble à une cabane.

 

Par bonheur, les sept rescapés du navire de commerce le Furet ont fait mentir partiellement la définition proposée à l’époque de leur mésaventure dans le dictionnaire de Willaumez : “ Un bâtiment cabane en mer s’il chavire ; il a fait capot, il emplit, tout est perdu. ”

 

O.C.

 

(*) “ Dessaler ” : d’après Le Grand Robert, l’usage appliqué à la plaisance daterait de 1935. Il viendrait de deux acceptions précédentes, l’argot parisien “ boire ” (vers 1830) et “ noyer ”, (vers 1878), ce qui donnerait “ boire la tasse ”. On peut en voir un détournement comique et artistique ici.

 

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