L’Empire du Soleil levant a failli être du Soleil couchant. D’un point de vue occidental s’entend. On connaît l’histoire. Colomb était obsédé par la mythique Cipango de Marco Polo (1298). Cherchant une nouvelle route par l’Ouest vers celle-ci et la Chine, il découvrit les Bahamas (1492), autant dire l’Amérique. Un demi-siècle plus tard, en 1543, les premiers Européens n’en débarquent pas moins au Japon.

 

 

Cette monographie mêle avec bonheur l’histoire des découvertes et de l’exploration, celle de la cartographie et les témoignages d’époque, récits de navigateurs et de commerçants. Le tout forme un ensemble aussi documenté et rigoureux que vivant. (© Éditions Chandeigne)

 

 

Cette reconnaissance de l’archipel est au coeur du nouvel ouvrage de Xavier de Castro (pseudonyme de Michel Chandeigne, libraire et éditeur), auteur de l’oeuvre de référence sur Magellan et passeur de livres étonnants. Il est intitulé La découverte du Japon par les Européens (1543-1551) (éditions Chandeigne, 220 X 160 millimètres, 416 pages, 29 euros).

 

Comme d’habitude, l’objet donne envie : couverture, reliure, fabrication, papier, composition, impression… du Chandeigne, quoi :) Un seul regret, la très petite taille de l’iconographie. C’est quand même embêtant pour un livre analysant des cartes. Heureusement, le propos n’en est pas moins riche.

 

 

Cipango vient d’un mot chinois désignant le « Pays du soleil levant » (du point de vue de l’Asie continentale, il ne saurait donc être question de soleil couchant pour désigner le Japon). Le terme apparaît chez Marco Polo (1298) et Cipango figure pour la première fois sur la mappemonde du Vénitien Fra Mauro vers 1457-1459. Elle ne réapparaîtra qu’en 1489 sur la présente carte de l’Allemand Henricus Martellus, qui fut le premier à représenter le cap de Bonne-Espérance un an après que Bartolomeu Dias l’eut doublé en 1488. (© Éditions Chandeigne)

 

 

L’étude s’ouvre sur une substantielle préface (40 pages) de l’historien Rui Loureiro, spécialiste des Grandes découvertes en Orient. Elle éclaire la présence des Portugais en Asie et leur exploration de l’archipel nippon (ce mot français est bien postérieur).

 

Suit un dossier réalisé par Xavier de Castro sur “ Les premières cartes du Japon ” (50 pages), depuis les cartes japonaises (la plus ancienne conservée date de 1305) et coréennes jusqu’aux portugaises du début du XVIIe siècle qui en fixeront le modèle pour près de trois siècles. En passant par les cartes pionnières dont les planches de Chandeigne sont présentées ici pour donner une petite idée de ce riche dossier cartographique.

 

 

Cet extrait de la carte manuscrite de l’Asie (1519) provient de l’Atlas Miller (en haut), du nom de la famille qui le vendit à la Bibliothèque nationale de France en 1897. Chef-d’oeuvre de la cartographie de la Renaissance, dû à Lopo Homem, il met en avant les possessions portugaises sous le règne de Manuel Ier (1469-1521), avec de riches enluminures, tout en figurant les possessions espagnoles d’une façon plus terne… Le traité de Tordesillas vient de partager le monde, le 7 juin 1494 ! (© Éditions Chandeigne)

 

 

À l’instar de la collection Magellane (ce volume étant en réalité le premier d’une nouvelle collection Magellane / Découverte), le corps de l’ouvrage est constitué de textes de l’époque. En l’occurrence un témoignage sur Cipango écrit par Marco Polo. Et neuf autres sur le Japon (entre 1548 et 1552) délivrés par les arrivants. Certains sont extraits de textes célèbres comme la Pérégrination de Fernão Mendes Pinto, la plupart sont nettement moins connus. Le onzième vient des Japonais décrivant l’arrivée des “ barbares du Sud ”. Une curiosité !

 

Le tout court sur 293 pages de récits de navigateurs et de commerçants, soigneusement traduits, mis en perspective et annotés pour en savourer toutes les subtilités. À l’image des Jésuites, premiers explorateurs du pays entre 1549 et 1551 avec François Xavier et ses compagnons. Ils ouvriront la période chrétienne du Japon (1543-1639) avant que celui-ci ne se referme sur lui-même durant le Sakoku (la fermeture, 1639-1854) de l’ère Edo (1603-1868).

 

 

La mappemonde de Mercator (1569) ninvente pas le concept de loxodromie dont on doit la finalisation au mathématicien et cosmographe portugais Pedro Nuňes (1502-1574). Elle n’en est pas moins révolutionnaire, cinquante ans tout juste après le départ du premier tour du monde conduit par Magellan. Elle est entrée dans l’Histoire comme l’une des plus fondamentales jamais éditées, même si elle s’inscrit dans une chaîne collective dont son auteur n’est qu’un maillon… génial. (© Éditions Chandeigne)

 

 

L’ouvrage se termine avec des annexes (un glossaire des termes portugais ayant influencé le japonais et une chronologie), une bibliographie raisonnée et un index de qualité (24 pages). Une telle monographie était inédite en France. Écrite dans un style clair et agréable, elle devrait intéresser aussi bien les spécialistes que tous les amateurs d’histoire de l’exploration du monde et de récits de voyages.

 

Pour nous autres Européens, le plus curieux du recueil est sans conteste le texte du moine Nanpo Bushi (1555-1620), le Teppôki (ou Chronique de l’arquebuse), rédigé en 1606 pour mémoriser l’arrivée des Portugais en 1543. À propos de leur retour dès l’année suivante, il y est notamment question de ce navire “ qui revint vers notre pays chargé de produits exotiques des terres barbares [comprenez l’Europe, on est toujours le barbare de quelqu’un d’autre].

 

Mais dans l’immensité de la mer, une nouvelle tempête se leva, obscurcissant le ciel et ne permettant plus de savoir où se trouvaient l’Est et l’Ouest. ” Bien malgré lui, Colomb n’avait pas tort. Occidental pour les uns, oriental pour les autres. Tous les matins du monde sont affaire de perspective.

 

O.C.

 

 

Dressé en 1628, ce portulan du Japon fixe un modèle de représentation qui n’évoluera plus beaucoup jusqu’au XIXe siècle. Notez l’échelle des latitudes constante qui désigne une carte plate et non en projection de Mercator. (© Éditions Chandeigne)

 

 

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