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Monthly Archives: juillet 2013

Foudroyé

Par

 

L’orage – tel qu’on le subit ces derniers jours – n’épargne pas les flots. Les dégâts occasionnés aux voiliers peuvent être considérables. En témoigne ce récit de l’horrible transat, à l’automne 1828, du brick bordelais le Landais – 179 tonneaux, capitaine Maugens.

 

Huit jours après son départ de la Guadeloupe, il aperçut [devant...] lui un navire en détresse. [...] Il [le] trouva [...] flottant entre deux eaux, [...] cinq hommes [...] réfugiés dans la hune de misaine. Malgré le gros temps et le danger qu’il y avait, il mit le canot à ramer pour aller recueillir ces malheureux [...] Anglais.

 

 

Si elle est parue dans L’Illustration à propos d’un tout autre naufrage – celui du vapeur Hilda devant Saint-Malo dans la nuit du 18 au 19 novembre 1905 -, cette image figure bien comment la mâture peut devenir l’unique refuge d’une épave entre deux eaux. (© DR)

 

 

Parvenus à bord du Landais, tous les secours leur furent prodigués. Regardant le capitaine Maugens comme leur sauveur, ils lui témoignèrent toute leur reconnaissance, en lui disant que depuis treize jours ils étaient dans cette cruelle position, n’ayant pour tout aliment que de la viande crue salée et de la farine broyée avec de l’eau de mer. Et qu’au moyen d’une barrique d’eau qu’ils étaient parvenus, en plongeant, à retirer de la cale, ils avaient ainsi prolongé leur triste existence jusqu’au moment où ils avaient aperçu le Landais.

 

Le courage du capitaine Maugens, après cette action digne du coeur d’un marin français, devait être mis à de nouvelles épreuves. [L’article paraît dans la revue des Annales maritimes et coloniales ; même dans sa partie “ non officielle ”, celle-ci a l’accent très national, j’en ai allégé quelques passages].

 

En effet, huit jours plus tard, il se trouva à peu près dans une semblable situation. Dans la nuit du 21 septembre, il éprouva une tempête des plus affreuses. Après avoir pris toutes les précautions suffisantes, et ne conservant que les voiles nécessaires pour soutenir le navire, vers quatre heures du matin il venta d’une manière épouvantable.

 

Une demi-heure après, un coup de vent enleva toutes les voiles, la foudre tomba à bord. Il ne voyait que du feu dans tous les cordages et les morceaux de voiles qui restaient aux quatre ralingues. L’odeur du soufre lui ôtait, ainsi qu’à son équipage, presque la respiration.

 

 

Le brick Eulalie reçoit la foudre à la tête du mât de misaine. Cette peinture d’Antoine Roux fils (1799-1872) est un ex-voto de l’équipage qui s’en est sorti. (© DR)

 

 

Le navire, n’ayant plus de voiles pour se soutenir, vint en travers de la lame. Dans ce moment, il reçut un coup de mer qui le mit sur le côté, l’eau par-dessus la lisse jusqu’au panneau de la cale et à moitié chaviré. Dans cette position critique, et voyant le moment où leur [bâtiment] allait couler, tout son équipage découragé et dans la consternation, ne perdant pas la tête et usant du sang-froid qu’il ne cessa de conserver, le capitaine Maugens, au moment de périr, ne vit d’autre ressource que d’abattre la mâture.

 

Muni d’une hache, il s’élança dans les porte-haubans pour couper les cordages qui tenaient le grand mât, afin de le faire tomber. Les coups de mer le jetèrent quatre fois sur le pont sans qu’il eût pu réussir. Ne perdant pas courage, et malgré les contusions [...], il s’élança une cinquième fois [...], parvint à couper les cordages et le grand mât, avec le secours de son frère, qui ne le quitta pas un seul instant.

 

Le grand mât coupé, le navire se redressa et arriva vent arrière. Alors, une partie de l’équipage alla à son secours pour couper le restant des cordages, afin de débarrasser le mât qui était à la traîne. Dégagé de sa mâture, [le bateau] gouverna bien.

 

La journée du 21 fut encore affreuse : ventant à faire trembler, la mer terrible couvrant le navire de l’avant à l’arrière. Attendant à chaque instant d’être engloutis, ils restèrent dans cette déplorable situation pendant quarante-huit heures, à fuir devant le temps, sans pouvoir faire servir un morceau de toile, qui était enlevé aussitôt qu’on l’avait dévergué.

 

 

Couper le gréement est parfois l’ultime solution pour éviter le chavirage et le naufrage, comme sur cette huile de Frederick Tudgay (1841-1921). (© DR)

 

 

Les malheureux Anglais qui avaient été sauvés ne pouvaient se lasser d’admirer le sang-froid et le courage du capitaine Maugens, ainsi que les bonnes qualités du Landais, qui venait de les sauver une seconde fois d’une mort presque certaine.

 

Quatre jours après, le beau temps étant venu, l’équipage travailla une huitaine à installer des mâts, des cordes et des voiles pour continuer sa route. Étant alors à huit cents lieues de France [2 400 milles], ils ont été visités par un pirate colombien qui, voyant leur état de détresse, ne leur fit aucun mal.

 

Depuis ces événements, ils ont reçu trois coups de vent : celui du 13 octobre notamment leur fit encore beaucoup de [dégâts...]. Le 20 du même mois, ils rencontrèrent un navire de Hambourg, où ils embarquèrent, selon leur désir, deux des naufragés, le capitaine et le second.

 

[...] Maugens a été contrarié pendant trente jours, étant constamment à cinquante lieues de Bordeaux [150 milles], manquant presque de tous vivres, et voulant relâcher à Lorient, qu’il avait en vue. [...] N’ayant pu entrer, il a relâché dans les pertuis [rochelais] dans un état déplorable, ayant perdu, dans les cinq coups de vent, les objets ci-après.

 

Son grand mât, tout son gréement, [...], deux misaines, tous les focs, deux perroquets, la brigantine [Willaumez précise que cette voile aurique, hissée sur la corne de l’artimon, est typique du brick ou brig, bâtiment à deux mâts ; voir la vidéo du naufrage du brick Astrid qui a talonné près de Kinsale, en Irlande, le 24 juillet 2013], [...], la cornette, le gui, deux huniers, toutes les bonnettes, le reste du gréement hors de service.

 

Le navire fait beaucoup d’eau depuis le jour où il a démâté. Les deux derniers coups de vent lui ont enlevé [...] six pièces à eau, les cages à poules, les charnières, le banc de cuisine, la guérite [...]. [Ils] ont défoncé les pavois de tribord et bâbord, enfin l’ont mis dans un état désastreux [...]. ”

 

 

Cette Carte réduite du golfe de Gascogne (ici sa moitié droite) – publiée en 1790 et encore utilisée en 1828 -, s’avère indispensable à l’atterrissage d’une traversée de l’Atlantique. En effet, avec ou sans avarie, les navigateurs se retrouvent souvent très loin de leur point de destination (à plusieurs dizaines voire centaines de milles !), à cause du mauvais temps et d’une navigation approximative, les visées astronomiques – nécessaires pour recaler l’estime, a fortiori avec des courants violents -, n’ayant pu être effectuées pendant plusieurs jours. (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

Cinq ans plus tard, Maugens et son Landais auront de nouveaux problèmes. Ils l’obligeront à relâcher dans un havre imprévu, aux rives de l’Inde. Ses armateurs intenteront un procès à leurs assureurs qui refuseront de payer les réparations. Après trois années de procédure devant le tribunal de commerce de Bordeaux, l’affaire ira jusqu’à la Cour de cassation qui statuera le 17 décembre 1838. L’assurance devra payer. Maugens aura ainsi échappé aux foudres de ses patrons.

 

O.C.

 

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C’est la vie

Par

 

 

Il portait ce joli nom mais il a eu une bien triste mort. Le 5 juillet 2013, dans l’île de Leros (Grèce, Dodécanèse), en baie de Lakki, ce voilier s’embrasait au mouillage, à quelques encablures de l’excellente marina Evros. Peut-être à cause d’un défaut de régulation de charge des panneaux solaires.

 

L’enquête parviendra-t-elle à le dire ? Rien n’est moins sûr. Il ne reste quasiment rien de ce bateau en bois moulé, recouvert de polyester, et au pont en sandwich (âme en mousse). Le couple qui l’avait construit y vivait à temps plein depuis douze ans. Autant dire que, pendant qu’ils étaient à terre, l’ensemble de leurs biens et de leurs souvenirs les plus chers sont partis en fumée. Toute leur vie.

 

 

 

 

13h24. Cinq minutes après le début de l’incendie, le feu qui a pris à l’arrière ravage C’est la vie, au mouillage dans la baie de Lakki. Avant ces premières prises de vue, les secours ont été prévenus sur le canal 16 de la VHF d’une part et par l’intermédiaire de Leros Marina Evros d’autre part. Des plaisanciers sont venus en annexe s’assurer qu’il n’y avait personne à bord. Quant au feu, attisé par le vent et par tous les équipements hautement combustibles du bord, il était déjà trop violent pour être attaqué avec les extincteurs réglementaires. (© Olivier Chapuis)

                                                                                                                

        

 

 

 

13h35. Le bateau de sauvetage de Lakki entre enfin en action (malgré ses couleurs, il s’agit bien d’un bâtiment de la police du port, armé par des professionnels). Alentour, les navires ont levé l’ancre pour ne pas risquer l’embrasement si le mouillage de C’est la vie se rompait. Notez l’étai qui mollit parce que le pataras n’est plus solidaire de la coque. (© Olivier Chapuis)

 

 

 

 

13h38. N’étant plus tenu sur l’arrière, le mât finit par s’écrouler sur tribord. Il restera assez longtemps à la surface avant de sombrer. (© Olivier Chapuis)

 

 

 

 

 13h39. Le feu a désormais progressé vers l’avant, contre le vent. L’ensemble du voilier est embrasé tandis que la lance à incendie du navire orange et bleu peine à noyer les flammes. (© Olivier Chapuis)

 

 

 

 

 13h40. Le pétrolier qui ravitaille l’île entre dans la baie. Il doit venir à quai, à trois cents mètres environ de l’incendie. Une motivation supplémentaire pour circonscrire celui-ci… Chargée en eau, la fumée blanchit. (© Olivier Chapuis)

 

 

 

 

20h00. Six heures quarante après le début du sinistre, C’est la vie fume encore. Après les émanations toxiques de l’après-midi, une odeur âcre se dégage du voilier dont le mouillage tient bon, à l’image des structures en inox, vestiges des balcons, du portique des panneaux solaires, du mâtereau de l’éolienne et des arceaux du bimini et de la capote. (© Olivier Chapuis)

 

 

 

 

6 juillet, 16h00. Tard la veille au soir, le skipper et des amis sont allés remorquer l’épave à la côte (avec une simple annexe, malgré la coque alourdie, pleine de l’eau déversée par les pompiers). Les autorités portuaires avaient curieusement laissé celle-ci au milieu de la baie et n’avaient pris aucune mesure pour baliser la zone… (il est très probable que depuis, quelques ancres ont dû remonter des morceaux du gréement !). Plus d’une journée après l’incendie, l’odeur du plastique brûlé plane encore autour de C’est la vie dont les lettres d’or sont toujours visibles à l’étrave. Comme un message d’espoir. (© Olivier Chapuis)

 

 

 

 

O.C.

 

 

 

 

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