Des cyclones plus puissants que Haiyan ont-ils existé ? J’emploie ici le terme cyclone de façon générique, nonobstant les spécificités rappelées dans mon précédent article. C’est bien de typhon qu’il s’agit aux Philippines. Pour comparer la puissance des ouragans, il faut utiliser une même unité, basée sur un étalon significatif.

 

 

Un zoom arrière sur la planète et Haiyan, en approche des Philippines, apparaît d’une netteté étonnante dans la pénombre, modeste et colossal à la fois… à l’échelle du globe. (© Eumetsat)

 

 

Outre l’échelle de Saffir-Simpson, nombre d’outils mathématiques ont été développés pour la mesure des cyclones, y compris très récemment avec le Power Dissipation Index (PDI ou Indice de dispersion de puissance) et le Track Integrated Kinetic Energy (TIKE ou Trace d’énergie cinétique intégrée), dérivant de la mesure plus ancienne de l’Integrated Kinetic Energy (IKE ou Énergie cinétique intégrée) appliquée aux tempêtes. Mais c’est de l’indice ACE (Accumulated Cyclone Energy ou Énergie accumulée d’un cyclone) que je souhaite parler ici.

 

Il est calculé en élevant au carré le vent soutenu maximal en surface ayant été relevé sur une période de six heures (principe basé sur les heures synoptiques). Cela est répété aussi longtemps que le phénomène affiche des vents suffisants pour qu’il mérite d’être baptisé (c’est-à-dire un vent moyen supérieur à 34 noeuds).

 

Parce qu’il combine une intensité et une durée, il s’agit donc d’un indice plus pertinent que la seule force du vent, y compris pour appréhender son activité globale et son pouvoir potentiel de destruction. Cet indice ACE a pour unité 104 N2 (où N est en noeuds). Exemple : sur un épisode de 6 heures avec un vent soutenu maximal de 60 noeuds, cela donne 602 = 3 600 noeuds2, auquel on applique pour simplifier un coefficient multiplicateur de 10-4,ce qui donne donc un ACE de 0,36.

 

L’ACE est également utilisé sur une saison entière sur un secteur donné (et sur le globe in fine) en ajoutant les indices de chaque cyclone, alors en corrélation avec le nombre de phénomènes baptisés de ladite saison (tempêtes tropicales et cyclones), leur durée et leur intensité. Là aussi, c’est plus pertinent que le simple décompte d’ouragans par bassin océanique.

 

 

Le 7 novembre 2013 à 13h20’57″ UTC, l’oeil de Haiyan touche la pointe Sud de l’île de Samar et approche de la côte orientale de Leyte. (© NOAA)

 

 

En matière de cyclones, les archives de la NOAA remontent à 1851 sur l’Atlantique Nord. Ce sont logiquement les plus anciennes pour l’ensemble du monde parce que c’était l’océan de prédilection des États-Unis à l’époque, tandis que l’essentiel de son commerce se faisait encore avec l’Europe. Le milieu du XIXe siècle marque d’ailleurs le début d’un archivage météorologique à la fois conséquent et international.

 

Dans ces archives de la NOAA, j’ai listé les ACE les plus élevés pour l’Atlantique sur cette période 1851-2012. Ce sont ceux des années 1933 (259), 2005 (250), 1950 (243), 1893 (231), 1926 (230), 1995 (228), 2004 (227), 1961 (205), 1955 (199), 1998 (182), 1887 et 1878 (181). On verra dans le prochain épisode si une loi peut en découler quant au réchauffement climatique en cours, mais on peut d’ores et déjà constater que la répartition temporelle en est fort variée.

 

En outre, on peut introduire tout de suite un bémol méthodologique car les données sont évidemment moins nombreuses, précises et fiables autrefois. A contrario, elles sont pléthoriques pour la période récente, postérieure à l’usage intensif du satellite (la moyenne des ACE pour la période 1968-2012 sur l’Atlantique Nord est de 98,1).

 

Au point que certains chercheurs considèrent qu’on a tendance à exagérer les ACE récents ou à minimiser les ACE anciens, ne serait-ce que parce que l’instrumentation sans cesse en progrès permet de mesurer aujourd’hui des choses qu’on ne pouvait déceler voici trente ans (entre autres exemples). Au contraire, les mesures des vents étaient vraisemblablement exagérées jusqu’à la fin des années 1960, du fait des anémomètres alors disponibles.

 

Quoi qu’il en soit, l’ACE est un indice très parlant. Dans le cas de Haiyan, dont nous avions vu, dans le premier article, que le 7 novembre 2013, le vent soutenu maximal en surface est monté à 165 noeuds, avec des rafales à plus de 200 noeuds, générant des vagues de 15 mètres de hauteur significative, l’ACE est de 36,82.

 

Pour qu’on en mesure bien l’importance, cela équivaudrait à 36,82 / 0,36 = 102,28 périodes de 6 heures avec un vent soutenu ayant atteint au moins une fois 60 noeuds, soit la bagatelle de 613,68 heures ou 25,57 jours répondant à ce critère ! C’est un exemple totalement théorique, car la répartition de l’énergie dans la vie du cyclone n’est nullement linéaire : il suffit d’une seule période de 6 heures durant laquelle le vent soutenu atteint au moins une fois 165 noeuds pour que l’ACE de ladite période de 6 heures soit de 2,7225. Et dans un tel cas, l’ACE de 36,82 est atteint en 36,82 / 2,7225 = 13,52 périodes de 6 heures, soit 81,12 heures ou 3,38 jours. La réalité de la construction de l’ACE est quelque part entre ces deux scénarios.

 

 

Cette image de Tacloban et de ses environs a été prise par le satellite Terra de la Nasa, en l’occurrence par l’Advanced Spaceborne Thermal Emission and Reflection Radiometer (ASTER) le 3 avril 2004. Les fausses couleurs sont ici les suivantes : la végétation est en rouge (omniprésente sur l’île de Leyte comme sur ses voisines), la terre nue en brun, l’eau ou les ombres en noir et les zones construites en blanc (hormis les nuages bien sûr) ou en argent. Alors que la surcote sera de 7,50 mètres (voir plus loin dans l’article), la plupart des aménagements humains sont à moins de 5 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer… (© NASA / USGS EROS / Ken Duda)

 

 

Prise par le radiomètre ASTER du satellite Terra de la Nasa, le 15 novembre 2013, l’image révèle l’ampleur de la catastrophe. Le brun, couleur de la terre nue, a remplacé le rouge sur la quasi totalité de la zone (l’échelle est en bas à droite) : les plantations ont été rasées comme par un raz-de-marée ou tsunami. La résolution ne permet pas de distinguer les destructions des constructions humaines mais elles sont considérables. (© NASA / USGS EROS / Ken Duda)

 

 

Un tel ACE de 36,82 est le plus élevé de la saison 2013 à ce jour mais le super typhon Francisco a eu un ACE de 34,65 en octobre 2013, dans ce même bassin du Pacifique Ouest, ces deux cyclones étant très au-dessus de tous les autres phénomènes de l’année dans ledit secteur. Cette région affiche traditionnellement un ACE très supérieur à celui des autres bassins océaniques, puisque l’Ouest du Pacifique septentrional totalise 65,54 % de l’ACE de tout l’hémisphère Nord !

 

Pourtant, Haiyan est très loin de battre un record sur ce critère. En effet, le super typhon Ioke qui a sévi dans l’Ouest du Pacifique Nord du 19 août au 5 septembre 2006 affichait un ACE de 82 qui reste le record absolu en la matière dans le monde entier. À titre de comparaison, c’est assez proche de la moyenne annuelle sur la période 1951-2000 de l’énergie accumulée par tous les cyclones de l’Atlantique Nord ! Même si Ivan en Atlantique avait un ACE de 70,4 en 2004, et qu’il y a d’autres cas assez proches, cela en dit long sur la dimension extraordinaire de la zone occidentale du Pacifique Nord…

 

Haiyan est également loin de la pression atmosphérique la plus basse jamais enregistrée puisque au plus bas – le 7 novembre 2013 à 12h00 UTC – il a été relevé 895 hPa en son oeil. En effet, la pression atmosphérique la plus basse jamais enregistrée fut de 870 hPa, avec le typhon Tip, dans le Pacifique Nord, le 12 octobre 1979. L’oeil du cyclone ne mesurait alors que 3 milles de diamètre environ et le vent soutenu maximal en surface était de 168 noeuds à proximité immédiate (contre 165 noeuds pour Haiyan). En Atlantique, la pression atmosphérique la plus basse enregistrée dans un cyclone est 882 hPa, avec Wilma, le 19 octobre 2005.

 

En termes de vent soutenu enfin, les 165 noeuds de Haiyan – voire 170 noeuds selon les modélisations du Joint Typhoon Warning Center (JTWC) -, sont donc comparables à ceux de Tip (voir ci-dessus) et à condition que les mesures de l’époque soient aussi fiables, aux 165 noeuds de Camille (1969) et Allen (1980), tous deux en Atlantique Nord. Mais ils seraient inférieurs aux 185 noeuds de Nancy (septembre 1961 dans l’Ouest du Pacifique Nord), avec les mêmes réserves instrumentales déjà évoquées. Cela fait donc de Haiyan l’un des cinq cyclones de l’Histoire dont les vents ont été les plus violents (entendez depuis 1850, c’est-à-dire pas grand chose à l’échelle de l’Histoire humaine et rien à l’échelle de l’Histoire planétaire).

 

 

Parce que l’archipel philippin est évidemment parsemé d’eaux chaudes, c’est seulement lorsque Haiyan atteindra le continent asiatique (ici le 10 novembre 2013) qu’il perdra réellement de sa puissance, suivant les modalités exposées plus loin dans cet article. (© Jeff Schmaltz / NASA / Goddard / LANCE / EOSDIS / MODIS Rapid Response)

 

 

Quant à l’étendue du cyclone, Haiyan devrait être là aussi dans le haut du classement, étant entendu que le plus grand fut le typhon Tip dont le diamètre du cercle à l’intérieur duquel le vent soutenu dépassait 34 noeuds était de 1 172 milles à comparer avec les dimensions que j’indiquais dans mon premier article.

 

Reste la question fondamentale du niveau de l’eau. Dans la partie concernée de l’archipel des Philippines, la marée est de type semi-diurne à inégalité diurne, c’est-à-dire devenant diurne pendant les quelques jours où les déclinaisons lunaires sont maximales. Les marnages y sont faibles : à Tacloban, port capitale de Leyte qui a été le plus durement frappé par Haiyan, il est de 60 centimètres en marée moyenne et ne dépasse jamais 1 mètre. Ce facteur est donc négligeable en la circonstance.

 

Beaucoup plus fondamentale est la surcote due au soulèvement de la surface de la mer par l’effet combiné de la chute de la pression atmosphérique et d’un vent très fort. Son pic est souvent qualifié d’onde de tempête. La houle formée au large sur un fetch considérable vient lever sur un talus continental vertigineux avant de rencontrer le débit contraire des cours d’eau gonflés par les pluies torrentielles. Les vagues touchent ainsi la côte à une hauteur inusitée. D’autant plus que le vent violent génère un courant très fort, par frottement. Celui-ci n’est presque plus compensé dans les hauts-fonds près de terre. La poussée de l’eau y devient énorme avant de s’abattre sur la côte et d’envahir l’intérieur des terres.

 

Dévolus à la mesure de la marée et à la surveillance des raz-de-marée, les marégraphes de 91 organismes nationaux sont connectés au site de l’Intergovernmental Oceanographic Commission (IOC), la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO. Malheureusement, celui le plus proche de la trajectoire du typhon, à Legaspi, était à l’arrêt depuis le 24 octobre 2013. Mais la courbe de celui de Lubang au Sud-Ouest de l’île de Luzon et de la baie de Manille est déjà assez évocatrice, tandis qu’aucune bouée océanographique n’a pu enregistrer l’état de la mer totale à proximité de l’archipel.

 

Cependant, les données satellitaires donnent 15 mètres de hauteur significative (hauteur moyenne du tiers des vagues les plus hautes observées, pendant un temps donné) au large de Samar. Quant aux mesures effectuées par ces mêmes satellites, corroborées par les relevés effectués a posteriori sur la terre, elles laissent penser que la surcote aurait pu atteindre 7,5 mètres, contre 8,5 mètres pour Katrina en 2005 à La Nouvelle-Orléans. Ce dernier reste le record depuis qu’on fait des mesures avec les instruments actuels. On évoque 14,60 mètres pour un cyclone ayant touché l’Australie en 1899… À titre de comparaison la surcote de Xynthia était de 1,5 mètre, en Vendée et en Charente-Maritime, et celle de la tempête d’octobre 1987 en Bretagne avait atteint 2,50 mètres (en plus de la marée rappelons le).

 

 

Le 7 novembre 2013, le seul marégraphe disponible est assez loin au Nord-Ouest de Samar et de Leyte, à l’ouvert de la baie de Manille, au Sud-Ouest de celle-ci. Peu avant 18h00 UTC, il n’enregistre qu’une surcote de 2,50 mètres, loin des 7,50 mètres évoqués pour la zone critique. (© IOC)

 

 

Je traite dans cette série de l’aspect météorologique, à distinguer de son impact sur les vies humaines, sur la nature et sur les constructions dues à l’homme. Cette distinction est fondamentale car en matière de catastrophe naturelle on confond fréquemment l’intensité des phénomènes et leurs effets dévastateurs sur un aménagement du territoire souvent inapproprié.

 

Une chose est néanmoins certaine, pour le plus grand malheur des Philippins. Haiyan est parvenu sur les îles de Samar et de Leyte au plus fort de son intensité comme on l’a vu dans le premier épisode (ce qui est logique puisque ce sont les premières îles qu’il a rencontrées après s’être nourri des eaux chaudes du Pacifique). En arrivant sur la terre, la force centrifuge diminue avec le frottement (d’autant plus si le relief est marqué) et le cyclone s’affaiblit alors très rapidement, faute d’entretenir son énergie en chaleur et en humidité sur la mer. À condition que la terre soit suffisamment étendue ce qui n’est pas le cas de ces îles au vent.

 

Ainsi, l’oeil d’Haiyan a touché la côte de Samar avec, juste autour de celui-ci, un vent soutenu (avéré) de 165 noeuds ce qui en fait l’un des tout premiers cyclones de l’Histoire en termes de puissance à l’atterrissage. Avec le même niveau de destruction que celui d’un raz-de-marée ou tsunami, tant du fait du vent que cette mer totale (houle et mer du vent) de 15 mètres (au large) sur un niveau moyen de la mer monté lui-même de 7,50 mètres ! Même si les vagues déferlent et diminuent de hauteur avant de toucher terre, la hauteur d’eau dynamique cumulative n’en reste pas moins très largement supérieure à 10 mètres en intégrant l’onde de tempête (évoquée ci-dessus) et le débordement des cours d’eau, sans oublier les effets amplificateurs (ou non) de la bathymétrie et de la topographie locales.

 

Tout cela a contribué au caractère destructeur et meurtrier de Haiyan sur des installations humaines vulnérables. D’où l’existence d’autres classements des cyclones en fonction du nombre de victimes, le plus souvent élevé dans les pays pauvres (d’autant plus lorsque les côtes en sont basses, par exemple dans le golfe du Bengale), et du coût des dégâts, d’autant plus haut que les pays sont riches avec des choses à détruire (comme aux États-Unis). Du moins en valeur absolue… car la valeur relative des barques philippines est sans prix pour des pêcheurs n’ayant que cela pour vivre.

 

Nous tenterons de voir dans le prochain et dernier épisode s’il y a plus de cyclones qu’avant, s’ils sont plus intenses (en nous référant à l’indice ACE) et dans l’affirmative, si cela peut être corrélé avec le réchauffement climatique en cours.

 

O.C.

 

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