Y a-t-il plus de cyclones et sont-ils plus puissants ? Pour répondre à cette question annoncée dans mon premier article, l’énergie du super typhon Haiyan ayant été analysée dans le deuxième, on dispose d’importantes données statistiques et de non moins nombreuses études. Celles-ci ne sont pas toutes d’accord entre-elles…

 

Si l’on analyse les séries ACE (Accumulated Cyclone Energy ou Énergie accumulée d’un cyclone) pour l’ensemble du globe et par bassin océanique (j’en avais cité les années les plus élevées pour l’Atlantique Nord et on y constatait une grande disparité chronologique), on peut dire qu’il est impossible de distinguer une tendance nette de leur évolution sur les années 1970-2012. Autrement dit, l’énergie globale accumulée par les ouragans sur la planète n’est pas en augmentation.

 

 

Compilée pour l’Atlantique Nord, l’ACE annuelle entre 1850 et 2010 montre que cette courbe très irrégulière ne permet pas de dégager une véritable tendance sur plus d’un siècle et demi de données. (© NOAA)

 

 

Mais certains chercheurs considèrent que l’ACE ne serait pas le bon outil pour déterminer si l’activité cyclonique a évolué dans un sens ou dans l’autre au cours des dernières décennies. C’est notamment le cas des auteurs de l’étude publiée en février 2013 par l’American Meteorological Society qui préfèrent se baser sur les pressions les plus basses enregistrées dans l’Ouest du Pacifique Nord, zone la plus active en matière de cyclones dans le monde (c’est celle où a sévi Haiyan).

 

D’autres ont conclu en 2005 dans la revue Nature à une hausse de la puissance des cyclones des trente dernières années, en utilisant l’indice Power Dissipation Index (PDI ou Indice de dispersion de puissance) et en montrant que celui-ci a augmenté de près de 75 % sur la période 1970-2000 dans cette même région de l’Ouest du Pacifique Nord.

 

Cela dit, l’analyse montre aussi que le PDI était particulièrement bas en 1970 par rapport aux années 1950-60, donc très au-dessous de ce qu’il sera après l’explosion des années 1980. La hausse du PDI accumulé est également importante pour ce Pacifique occidental et l’Atlantique, sur les années 1970-2000, si on le compare à la température moyenne de surface de la mer entre 30° S et 30° N.

 

En cette même année 2005, un article publié par la revue Science met en évidence la hausse du nombre de cyclones de catégories 4 et 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson depuis 1970 (pour la terminologie, voir mon premier article) alors que croît la température moyenne de surface de la mer (de 0,3 °C entre 1986 et 2005). Mais la corrélation avec le cycle actuel de réchauffement climatique n’est pas établie de façon catégorique.

 

 

L’intensité des cyclones se réfère ici à l’échelle de Saffir-Simpson. En A, la courbe bleue regroupe les cyclones de catégorie 1, la verte les catégories 2 et 3, la rouge les catégories 4 et 5. Entre 1970 et 2004, par pas de 5 ans, on voit que cette dernière progresse considérablement jusqu’en 1990 puis qu’elle se stabilise à peu près. Tandis que les cyclones de catégories 1 à 3 sont moins nombreux et que le nombre total de cyclones est ainsi en baisse. Les pointillés indiquent les moyennes pour chacune des courbes. Enfin, la courbe noire indique le vent maximal en mètres/seconde. En B, ces données sont exprimées en pourcentages, pour les courbes comme pour les lignes pointillées qui indiquent donc le pourcentage moyen sur la période 1970-2004, toujours pour l’ensemble du globe. (© Revue Science)

 

 

Dans le même temps, le nombre global de cyclones et de jours cycloniques est en diminution, suivant une répartition inégale selon les bassins océaniques, l’Atlantique Nord voyant même une augmentation sur 1970-2005, avec une accélération entre 1990 et 2006 (mais une baisse sur certaines années suivantes, voir plus loin).

 

D’autres scientifiques notent cet accroissement de la fréquence des super cyclones, autrement dit des ouragans les plus puissants, mais soulignent que les mesures de plus en plus fines en grossiraient de fait le décompte le plus récent ou plus exactement que les mesures les plus anciennes n’étaient pas assez fines et qu’il y avait en réalité des phénomènes plus intenses qu’ils n’étaient enregistrés alors.

 

Cependant, l’indice Énergie accumulée d’un cyclone reste ardemment défendu par d’autres spécialistes qui établissent une corrélation très nette entre les courbes de l’ACE et de la température de surface de l’océan. Cela témoigne surtout à leurs yeux d’une très grande irrégularité de l’activité cyclonique globale d’une année sur l’autre, elle-même tributaire de phénomènes à grande échelle comme El Niño et les oscillations de la température d’autres océans sur plusieurs décennies (quand les cycles historiques de variations climatiques sont sur des échelles de temps bien plus longues).

 

 

Par rapport à la normale sur la période 1950-2010, ce graphique montre les anomalies sur la température de surface de l’océan Pacifique, entre 5° N et 5° S et 120° W et 170° W, c’est-à-dire dans la zone où sévissent El Niño (élévations de température en orange) et son contraire La Niña (abaissements de température en bleu). On voit le caractère cyclique du phénomène et le fait que El Niño prend plutôt le pas sur La Niña depuis 1980. Ce qui ne veut pas dire que la seconde est moins active : sur la seule période 2000-2011 qui n’est pas zoomée ici, on a ainsi observé 4 pics du Niño (dont les plus élevés en février 2003 et septembre 2010) pour 3 pics de Niña (dont les plus bas en juillet 2008 et octobre 2011). Les corrélations avec l’activité cyclonique sont étudiées en détail par les spécialistes, comme pour celles avec les oscillations de température des autres océans, mais beaucoup reste à faire pour quantifier la part réelle de celles-ci dans celle-là. (© Columbia University New York)

 

 

Cela expliquerait des baisses d’activité telles que celles observées ces dernières années. Pour ne parler que de l’Atlantique Nord, la date de départ trop tardive de la Mini-Transat a été choisie pour tenir compte de l’extension observée récemment, sous les tropiques, de la saison des cyclones vers la fin de l’automne, voire exceptionnellement au-delà. L’ironie de l’histoire, c’est que contrairement aux prévisions alarmistes de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), délivrées juste avant l’été par la météorologie des États-Unis, 2013 est à fin septembre l’une des années les plus calmes des dernières décennies en matière de cyclones sur l’Atlantique Nord, avec un déficit de 70 % par rapport à la normale sur la période 1981-2010 !

 

En effet, toujours sur l’Atlantique Nord, la période 1955-2005 avait vu un nombre moyen de phénomènes cycloniques baptisés de 10 par an, mais il pouvait varier de 2 à 27 selon les années, comme en 2005 (13 tempêtes tropicales et 14 ouragans) où, en plus des 21 prénoms prévus pour l’année, on a dû utiliser l’alphabet grec pour les six derniers phénomènes d’une saison record (depuis 1933) qui ne s’est achevée que début janvier 2006 !

 

Si le rapport 2013 (non validé) du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) conclut qu’on ne peut pas en l’état des connaissances établir de corrélation certaine tandis que les disparités régionales restent considérables et que les projections sont peu fiables, il est néanmoins raisonnable de penser que l’intensité des cyclones, sinon leur nombre qui est à la baisse, ne pourrait qu’augmenter avec une température de surface de l’océan à la hausse dans un cycle long de réchauffement climatique. Pour l’heure, tenons nous en aux faits : il y a moins de cyclones mais plus de super cyclones.

 

O.C.

 

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