Les drones sont partout, la voile n’y échappe pas. La robotisation de voiliers est une activité en plein essor, dont le dernier championnat du monde a eu lieu cet automne à Brest, et dont le prochain se tiendra à Galway, en Irlande, au mois de septembre. En la matière, les Américains ont un océan d’avance puisque l’équipe de Saildrone a réussi le 4 novembre 2013 une traversée entre San Francisco et Hawaii (2 250 milles), avant de reprendre son voyage dans le Pacifique intertropical, couvrant au total près de 6 000 milles en 100 jours (2,5 noeuds).

 

 

Saildrone a quitté San Francisco le 1er octobre 2013, à destination de Hawaii. Peint en orange pour une visibilité maximale, il est difficile à détecter au radar mais il dispose de l’Automatic Identification System (AIS). C’est le minimum pour franchir le Golden Gate sans dommage avant d’affronter le Pacifique… (© Saildrone)

 

 

Long de 5,79 mètres et large de 2,13 mètres ce voilier hybride en carbone d’un déplacement léger (mais non communiqué), est doté d’une aile qui culmine à 6 mètres au-dessus de l’eau, contrôlée par un empennage, dont l’architecture emprunte au projet Greenbird. Outre des références sur la glace, celui-ci détient le record absolu de vitesse à la voile sur terre avec 126,2 mile/heure (soit 203,6 km/h !), depuis le 26 mars 2009 sur le lac asséché d’Ivanpah en Californie. Voiles et voiliers vous en avait présenté l’impressionnante vidéo.

 

Trimaran de prime abord, Saildrone tient autant du monocoque doté de deux flotteurs d’appoint qui ne doivent pas empêcher le redressement en cas de chavirage. En effet, il affiche un tirant d’eau de 1,83 mètre, étant aussi équipé d’une quille très angulée. Quant à l’aile, elle est autorotative et n’a donc besoin d’aucun mécanisme de blocage pour travailler, grâce à l’empennage qui lui donne en permanence son angle optimal. Elle peut d’ailleurs suppléer le safran lorsque celui-ci connaît un problème comme cela s’est produit après Hawaii, à cause d’une infiltration d’eau de mer sur le capteur d’angle de barre.

 

 

Arrivé en parfait état à Hawaii, ce voilier robotisé à aile rigide vient de faire réellement ses preuves au grand large dans des conditions très variées. Sa moyenne n’a été que de 2,75 noeuds sur la route directe mais il aurait enregistré des pointes à 16 noeuds dans le gros temps où ses angles de gîte auraient atteint… 75 degrés. Ce qui confirmerait la validité de sa conception à « moment de redressement élevé ». Notez les panneaux solaires destinés à alimenter les batteries du bord pour le pilote automatique, le GPS et la transmission des données. (© Saildrone)

 

 

L’architecte et constructeur de Greenbird, et l’un de ses pilotes, est le navigateur britannique Richard Jenkins, ingénieur spécialisé en mécanique et en aérodynamique. C’est lui qui est à la tête de Saildrone, qu’il a cofondé avec Dylan Owens, également ingénieur en mécanique – diplômé du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) -, spécialiste de robotique sous-marine et responsable de toute la partie électronique et informatique du projet ainsi que des systèmes asservis.

 

L’équipe comprend bien d’autres pointures, dont Damon Smith qui a délaissé un temps les chantiers de la Coupe de l’America et de la Volvo Ocean Race pour être le responsable de la construction en composite de Saildrone. Outre l’ingénieur aéronautique qui a déjà oeuvré sur Greenbird, on retrouve aussi l’architecte naval David Alan-Williams qui fut de l’équipage d’Enza avec Peter Blake et Robin Knox-Johnston lors du Trophée Jules Verne 1994-1995.

 

 

Jusqu’à maintenant, les voiliers robots étaient assez traditionnels sinon archaïques. Ici, l’hydrodynamique perce vagues, comme l’aérodynamique, ont été soignées, à l’image de la construction high-tech. L’électronique embarquée est dérivée de celle des robots sous-marins sur lesquels Dylan Owens a longtemps travaillé : Saildrone peut fendre la houle sans problème. Prolongeant l’empennage à l’opposé, le contrepoids en avant de l’aile favorise l’équilibre de celle-ci et sa rotation. (© Saildrone)

 

 

Le concept est développé avec le soutien de Marine Science & Technology Foundation (MSTF), fondation à but non lucratif tournée vers la technologie de pointe destinée à la recherche océanographique. Le caractère non lucratif est tout ce qu’il y a de plus théorique puisque les applications pratiques de nombre de ces recherches auront évidemment des débouchés conséquents dans le nouvel eldorado qu’est l’exploitation des océans. Cela n’échappe pas à Eric Schmidt qui est le fondateur et le président de MSTF, celui-là même qui en tant que dirigeant de Google était très courtisé par François Hollande, le 12 février 2014 à San Francisco.

 

Dès cette année 2014, plusieurs Saildrone vont ainsi être impliqués dans trois campagnes distinctes. Un premier va participer au suivi des requins au large de la Californie dans le cadre du Global Tagging of Pelagic Predators. Un second va tester avec le programme environnemental de la NOAA si un Saildrone peut remplacer une bouée océanographique dérivante. Enfin, un troisième va contribuer à la quête de données sur l’acidification du courant de Californie.

 

 

Les instructions de route sont envoyés au pilote automatique par satellite sous la forme de waypoints à rallier. Le bateau se débrouille seul pour le reste, son suivi étant récupéré à terre par le même biais satellitaire. (© Saildrone)

 

 

L’idée serait aussi de l’affecter à la surveillance d’aires marines protégées bien trop vastes et éloignées pour des moyens aériens ou navals classiques ou à la veille anti pollution, par exemple autour de champs pétrolifères. D’ores et déjà, pas moins de dix Saildrone seraient en chantier. Quant au modèle d’aile développé par Jenkins, il serait aussi bientôt monté sur un ferry californien. Comme quoi la Coupe de l’America n’a pas le monopole de la matière grise, mais on le savait déjà… au large de la Silicon Valley :)

 

Au-delà de ces contributions à la recherche scientifique qui lui servent de vitrine – un tour du monde étant même envisagé -, Saildrone a un objectif clairement affiché : transporter des charges de 100 kilos à bord de ces voiliers autonomes générant zéro émission de gaz carbonique. En attendant que ces drôles de drones donnent naissance à des grands frères. Longtemps un rêve, dont on parlait depuis les débuts de l’informatique embarquée, la voile robotisée est désormais réalité.

 

O.C.

 

PS. Pour voir l’engin en navigation : vidéo proposée par Bloomberg sur YouTube.

 

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