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Monthly Archives: mai 2014

Poubelle l’abysse (2)

Par

 

La mer n’est pas une poubelle ? Bien sûr que si. En novembre 2010, un article de ce blog s’intitulait déjà Poubelle l’abysse, à propos des conteneurs “ perdus ” et de leurs contenus disséminés. Trois ans et demi plus tard, je ne vois pas titre plus pertinent pour vous entretenir des résultats d’une étude qui vient de paraître dans la revue en ligne PLOS ONE.

 

 

Dans le canyon supérieur Whittard, le robot sous-marin Genesis filme une canette de bière par 950 mètres de fond… (© PLOS ONE)

 

 

Intitulée Marine litter distribution and density in European seas, from the shelves to deep basins (La répartition des détritus en milieu marin et leur densité dans les mers européennes, des plateaux continentaux aux bassins profonds), elle émane d’un collectif de chercheurs internationaux, dont François Galgani de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

 

On trouve aujourd’hui des déchets de notre société de consommation depuis l’estran jusqu’aux points les plus reculés des océans. J’ajoute d’ailleurs aux résultats publiés qu’outre les biens connus “ continents de plastique ” dans l’océan Pacifique et en cours d’étude dans l’océan Atlantique, on en a eu un exemple frappant qui n’a pas été souligné de ce point de vue, lors des recherches de l’épave de l’avion de la Malaysia Airlines dans le Sud de l’océan Indien.

 

 

Au-dessus des Quarantièmes rugissants de l’océan Indien, le satellite Taichote prend cette image le 24 mars 2014. Analysée le 27 mars par Geo-Informatics and Space Technology Development Agency (GISTDA), près de 300 points blancs plus ou moins grands laissent espérer qu’il s’agit des restes de l’avion malaysien. Après des survols aériens, la plupart se révéleront être des déchets flottants, révélant ainsi l’état de saleté des mers du Sud dans les hautes latitudes. (© AP Photo/Geo-Informatics and Space Technology Development Agency)

 

 

Les images satellitaires puis les photographies aériennes ont révélé la présence de débris de toutes tailles, y compris considérables, jusque dans les Quarantièmes rugissants. Il est désormais clair que les glaces ne sont plus le seul danger que devront affronter les coureurs autour du monde, lors des prochaines tentatives de records, ou de la Volvo Ocean Race, de la Barcelona World Race et du Vendée Globe. Le paradoxe des portes des glaces (voir articles www.voilesetvoiliers.com 1, 2, 3 et 4) deviendrait de renvoyer ainsi les bateaux vers des eaux moins australes et plus soumises aux objets flottants non identifiés (OFNI).

 

Je ferme la parenthèse et reviens à la publication précitée. Trente-deux sites témoins ont été étudiés sur les fonds des mers d’Europe, de l’Arctique à la Méditerranée – la plus atteinte à proximité de ses grandes agglomérations (ce qui n’est guère surprenant compte tenu de la densité de population qui l’avoisine et de son caractère de mer fermée) -, en passant par l’Atlantique et ses mers adjacentes, avec des levés par 588 chalutages ou images vidéo. Des détritus ont été trouvés jusque dans les fractures de la zone Charlie-Gibbs qui, en plein Atlantique Nord, traversent la dorsale médio-atlantique entre les Açores et l’Islande.

 

Les concentrations les plus élevées se trouvent dans les canyons, parfois jusqu’à des milliers de mètres de profondeur (limite de l’étude à 4 500 mètres), et les moins fortes sur les dorsales et les plateaux continentaux ce qui peut sans doute s’expliquer (c’est mon hypothèse) par la conjugaison de la topographie sous-marine et de l’action des courants sous-marins. Mais partout, ces plastiques sont ingérés par des tortues et des mammifères qui en meurent ou sous la forme de micro particules par des poissons. Ils reviennent ainsi dans le cycle alimentaire de l’homme avec les effets sanitaires que l’on imagine.

 

 

Une boîte de riz « qui ne colle jamais » sur le mont sous-marin Darwin, par 967 mètres de profondeur, photographié par le ROV (Remotely Operated Vehicle ou robot sous-marin téléguidé) Lynx du National Oceanography Centre du Royaume-Uni. (© PLOS ONE)

 

 

Les matières plastiques sont les déchets les plus fréquents sur les fonds marins, avec des conséquences particulièrement nuisibles sur les organismes qui y vivent. Contrairement à une idée largement répandue, car statistiquement exacte quant à leur plus grand nombre, tous ces plastiques ne viennent pas des activités terrestres via le ruissellement et les fleuves ou les envols sur le littoral. On en trouve ainsi beaucoup qui proviennent de la pêche, tels que des débris de lignes et de filets sur les monts sous-marins, les bancs et les dorsales. Ces filets continuent de prendre des animaux au piège pendant des décennies…

 

J’y ajoute les poubelles encore allègrement balancées par-dessus bord sur certains bateaux de commerce et de guerre et hélas, par quelques plaisanciers, accidentellement ou volontairement. Sans oublier une époque pas si lointaine de la course au large où nombre d’équipements passaient à l’eau (je voudrais être sûr que ces temps et ces pratiques lamentables soient révolus, je crains de ne pouvoir l’affirmer, c’est de toute façon toujours vrai en cas d’accident type démâtage).

 

 

Sur le même mont sous-marin Darwin, par 967 mètres de profondeur, un débris de filet de pêche entrave le développement du corail. (© PLOS ONE)

 

 

Or, l’article en question ne traite que de quelques exemples emblématiques d’un océan d’ordures, c’est le cas de le dire. Je n’oublie pas les conséquences de tous les accidents (dont les marées noires), des délits type dégazages, et autres véritables scandales. Et je ne parlerai pas ici des dépôts chimiques ou radioactifs que les militaires de tant de pays (dont la France), les mafias et des industriels véreux ont “confié” à la mer… Les abysses recèlent bien des secrets honteux.

 

O.C.

 

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Zéro initial (2/2)

Par

 

Il y a zéro et zéro. Dans son Mémoire sur les marées des côtes de France (1831), l’ingénieur hydrographe Pierre Daussy (1792-1860) témoigne de la difficulté à déterminer le zéro hydrographique : “ Les cartes des côtes de France [...] donnent la profondeur de l’eau rapportée au niveau des plus basses mers observées.

 

 

Si les annuaires des marées tels que nous les connaissons datent du début du XIXe siècle, la représentation des marées est bien plus ancienne, à l’image de celle que propose ici Guillaume Brouscon (1548) pour le Sud de la Manche et le golfe de Gascogne. Les lignes relient certains ports, bien répartis sur la côte, à des roses des vents. Celles-ci renvoient elles-mêmes à des cadrans horaires dans le Manuel de pilotage à l’usage des marins bretons d’où provient cette carte. Ces cadrans fournissent graphiquement l’heure de la marée à n’importe quel jour du mois, selon un procédé très ingénieux basé sur une mémorisation liée au cycle de la lune. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009 pour le texte / Bibliothèque nationale de France pour l’image)

 

 

[...] Ce niveau, le seul qui puisse être employé pour les cartes marines, n’est donné quelquefois que par une circonstance accidentelle et il serait impossible de le retrouver avec précision, ou du moins on ne pourrait y parvenir qu’en prenant pour point de comparaison la hauteur de quelque roche qu’on serait sûr n’avoir point éprouvé de changement. Mais, s’il s’agissait de constater si le niveau de la mer n’a pas varié, on serait dans l’impossibilité de le faire. Le niveau moyen, au contraire, peut s’obtenir par toutes les observations, et donne la facilité de s’assurer au bout d’un laps de temps, si le niveau de la mer a varié sur nos côtes.

 

J’ai donc pensé qu’il pourrait être intéressant de déterminer, pour chacun des points où il a été fait des observations de marée, la quantité dont le zéro de l’échelle se trouvait au dessous du niveau moyen. On pourra toujours alors rapporter à ce niveau les sondes portées sur les cartes, en leur ajoutant la quantité donnée pour l’échelle qui a servi à la réduction des sondes, et qui se trouve toujours ou la plus proche ou proportionnelle entre les deux plus proches. ” (Mémoire sur les marées des côtes de France, 1831, p. 81).

 

Cependant, “ les diverses époques auxquelles ces plus basses mers avaient été observées et les différentes grandeurs de la marée, suivant les lieux, ne permettaient pas de comparer entre eux, d’une manière rigoureuse, les niveaux qui servaient de base à chaque carte. ” (Notice sur les travaux scientifiques de M. Daussy, 1854, p. 2-3 ; cela se rapporte à 1829).

 

 

Le premier annuaire des marées moderne est établi par le Dépôt général de la Marine pour l’année 1839. (© SHOM)

 

 

L’hydrographe détermine donc “ pour chacun des points où des observations de marées avaient été faites, la différence de hauteur entre le point le plus bas qui servait de zéro et le niveau moyen des eaux déterminé par toutes les observations. En sorte que l’on peut, avec cette différence, rapporter toutes les sondes portées sur les différentes cartes, au niveau moyen de la mer. Il détermine en même temps, pour les mêmes points, l’unité de hauteur de la marée et l’heure de l’établissement ”, en ces différents lieux où les cartographes ont placé des observateurs pendant six mois chaque année, à raison d’une observation tous les quarts d’heure.

 

Daussy s’efforce ainsi d’obtenir “ avec quelque rigueur l’heure de l’établissement des différents points de la côte de France, depuis l’île d’Ouessant jusqu’à la frontière d’Espagne, ainsi que la valeur de la marée moyenne. ” (Mémoire sur les marées des côtes de France, 1831, p. 74). Il faut entendre par établissement, “ à quelle heure arrive la pleine mer, les jours de nouvelle et pleine lune. ” Cet horaire est déterminé à trois ou quatre minutes près pour les points ayant fait l’objet du plus grand nombre d’observations, “ tels que Ouessant, Brest, l’île de Sein et Cordouan. ”

 

Découlant de ce qui précède, le premier annuaire des marées des côtes de France, digne de ce nom, est dû à l’ingénieur hydrographe Antoine-Marie Chazallon (1802-1872) qui s’impose comme le grand spécialiste de la question. Il est établi pour l’année 1839, alors que le projet est né en 1831-1832, lors des levés de l’archipel de Chausey, réputé pour ses marnages considérables. Son objet est de donner les horaires des marées et les hauteurs d’eau correspondantes (donc les amplitudes) dans un certain nombre de ports de référence.

 

 

Début 2013, l’Oeuvre du marin breton rééditait l’édition originale de l’Almanach du marin breton parue en 1899 (10 euros sur le site www.marinbreton.com ; en achetant les publications de l’Oeuvre du marin breton, vous contribuez à aider concrètement des familles de marins). (© Oeuvre du marin breton)

 

 

Ce sont prioritairement les grands ports militaires dans lesquels Chazallon installe progressivement les marégraphes de son invention, soit à Toulon (1844), Brest (1845) et Cherbourg (1847). Puis, Marseille (1849 mais il ne s’agit pas encore du grand marégraphe auquel Alain Coulomb consacre son livre même s’il parle des prémices dont Chazallon fait partie), Le Havre et Saint-Malo (1850) sont successivement dotés de cet appareil destiné à enregistrer automatiquement la variation verticale de la mer.

 

Ces ports servent de référence en matière d’horaires et de courants de marées. L’ouvrage doit aussi permettre d’en déduire ces valeurs dans des havres de moindre importance, pour affiner les calculs de marée. Ce mode d’organisation sera développé par le Dépôt général de la Marine et son successeur le Service hydrographique et océanographique de la Marine qui alimentent toutes sortes de publications (et d’applications désormais), dont le célèbre Almanach du marin breton.

 

O.C.

 

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