Il y a zéro et zéro. Dans son Mémoire sur les marées des côtes de France (1831), l’ingénieur hydrographe Pierre Daussy (1792-1860) témoigne de la difficulté à déterminer le zéro hydrographique : “ Les cartes des côtes de France [...] donnent la profondeur de l’eau rapportée au niveau des plus basses mers observées.

 

 

Si les annuaires des marées tels que nous les connaissons datent du début du XIXe siècle, la représentation des marées est bien plus ancienne, à l’image de celle que propose ici Guillaume Brouscon (1548) pour le Sud de la Manche et le golfe de Gascogne. Les lignes relient certains ports, bien répartis sur la côte, à des roses des vents. Celles-ci renvoient elles-mêmes à des cadrans horaires dans le Manuel de pilotage à l’usage des marins bretons d’où provient cette carte. Ces cadrans fournissent graphiquement l’heure de la marée à n’importe quel jour du mois, selon un procédé très ingénieux basé sur une mémorisation liée au cycle de la lune. (© Olivier Chapuis, Cartes des côtes de France, Chasse-marée/Glénat, 2ème éd., 2009 pour le texte / Bibliothèque nationale de France pour l’image)

 

 

[...] Ce niveau, le seul qui puisse être employé pour les cartes marines, n’est donné quelquefois que par une circonstance accidentelle et il serait impossible de le retrouver avec précision, ou du moins on ne pourrait y parvenir qu’en prenant pour point de comparaison la hauteur de quelque roche qu’on serait sûr n’avoir point éprouvé de changement. Mais, s’il s’agissait de constater si le niveau de la mer n’a pas varié, on serait dans l’impossibilité de le faire. Le niveau moyen, au contraire, peut s’obtenir par toutes les observations, et donne la facilité de s’assurer au bout d’un laps de temps, si le niveau de la mer a varié sur nos côtes.

 

J’ai donc pensé qu’il pourrait être intéressant de déterminer, pour chacun des points où il a été fait des observations de marée, la quantité dont le zéro de l’échelle se trouvait au dessous du niveau moyen. On pourra toujours alors rapporter à ce niveau les sondes portées sur les cartes, en leur ajoutant la quantité donnée pour l’échelle qui a servi à la réduction des sondes, et qui se trouve toujours ou la plus proche ou proportionnelle entre les deux plus proches. ” (Mémoire sur les marées des côtes de France, 1831, p. 81).

 

Cependant, “ les diverses époques auxquelles ces plus basses mers avaient été observées et les différentes grandeurs de la marée, suivant les lieux, ne permettaient pas de comparer entre eux, d’une manière rigoureuse, les niveaux qui servaient de base à chaque carte. ” (Notice sur les travaux scientifiques de M. Daussy, 1854, p. 2-3 ; cela se rapporte à 1829).

 

 

Le premier annuaire des marées moderne est établi par le Dépôt général de la Marine pour l’année 1839. (© SHOM)

 

 

L’hydrographe détermine donc “ pour chacun des points où des observations de marées avaient été faites, la différence de hauteur entre le point le plus bas qui servait de zéro et le niveau moyen des eaux déterminé par toutes les observations. En sorte que l’on peut, avec cette différence, rapporter toutes les sondes portées sur les différentes cartes, au niveau moyen de la mer. Il détermine en même temps, pour les mêmes points, l’unité de hauteur de la marée et l’heure de l’établissement ”, en ces différents lieux où les cartographes ont placé des observateurs pendant six mois chaque année, à raison d’une observation tous les quarts d’heure.

 

Daussy s’efforce ainsi d’obtenir “ avec quelque rigueur l’heure de l’établissement des différents points de la côte de France, depuis l’île d’Ouessant jusqu’à la frontière d’Espagne, ainsi que la valeur de la marée moyenne. ” (Mémoire sur les marées des côtes de France, 1831, p. 74). Il faut entendre par établissement, “ à quelle heure arrive la pleine mer, les jours de nouvelle et pleine lune. ” Cet horaire est déterminé à trois ou quatre minutes près pour les points ayant fait l’objet du plus grand nombre d’observations, “ tels que Ouessant, Brest, l’île de Sein et Cordouan. ”

 

Découlant de ce qui précède, le premier annuaire des marées des côtes de France, digne de ce nom, est dû à l’ingénieur hydrographe Antoine-Marie Chazallon (1802-1872) qui s’impose comme le grand spécialiste de la question. Il est établi pour l’année 1839, alors que le projet est né en 1831-1832, lors des levés de l’archipel de Chausey, réputé pour ses marnages considérables. Son objet est de donner les horaires des marées et les hauteurs d’eau correspondantes (donc les amplitudes) dans un certain nombre de ports de référence.

 

 

Début 2013, l’Oeuvre du marin breton rééditait l’édition originale de l’Almanach du marin breton parue en 1899 (10 euros sur le site www.marinbreton.com ; en achetant les publications de l’Oeuvre du marin breton, vous contribuez à aider concrètement des familles de marins). (© Oeuvre du marin breton)

 

 

Ce sont prioritairement les grands ports militaires dans lesquels Chazallon installe progressivement les marégraphes de son invention, soit à Toulon (1844), Brest (1845) et Cherbourg (1847). Puis, Marseille (1849 mais il ne s’agit pas encore du grand marégraphe auquel Alain Coulomb consacre son livre même s’il parle des prémices dont Chazallon fait partie), Le Havre et Saint-Malo (1850) sont successivement dotés de cet appareil destiné à enregistrer automatiquement la variation verticale de la mer.

 

Ces ports servent de référence en matière d’horaires et de courants de marées. L’ouvrage doit aussi permettre d’en déduire ces valeurs dans des havres de moindre importance, pour affiner les calculs de marée. Ce mode d’organisation sera développé par le Dépôt général de la Marine et son successeur le Service hydrographique et océanographique de la Marine qui alimentent toutes sortes de publications (et d’applications désormais), dont le célèbre Almanach du marin breton.

 

O.C.

 

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