Ils n’ont pas grand chose en commun sinon d’être morts à deux jours d’intervalle, d’avoir eu la mer pour passion – ce n’est pas rien -, et d’avoir joué un rôle dans ma vie. C’est nettement plus anecdotique, j’en conviens, mais pas mal de gens étant dans mon cas, cela justifie amplement de rendre ici hommage à ces deux hommes.

 

L’Anglais Bob Salmon a appareillé le 24 novembre, suite à un cancer du poumon. Il avait 78 ans. Il restera dans l’Histoire comme le génial inventeur de la Mini-Transat. C’était en 1977, l’année suivant le gigantisme du Club Méditerranée d’Alain Colas dans la Transat anglaise 1976 à laquelle Salmon avait participé. Les Britanniques allaient limiter la taille des bateaux à 60 pieds et cela devait amener la création de la Route du Rhum en 1978. De son côté, Bob avait choisi 21 pieds arrondis à 6,50 mètres pour sa nouvelle course.

 

 

English Harbour à Antigua, en 1981. Bob Salmon (au centre) préside la remise des prix effectuée par le Premier ministre de l’île. (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

Je l’appelle Bob même si je ne l’ai pas revu depuis longtemps, c’était l’une des fois où il était venu saluer ses successeurs, coureurs et organisateurs puisqu’il avait passé la main aux Français en 1985, en la personne de Jean-Luc Garnier. Ayant été le benjamin de la Mini-Transat 1981, à 21 ans, je garde le souvenir d’un Britannique pur jus, digne jusque dans l’ébriété, à bord de son voilier de croisière avec lequel il suivit les deux éditions auxquelles j’ai participé (1981 et 1983), alors qu’il avait couru les deux premières tout en les organisant.

 

Si nous étions tous fort occupés à Penzance (Cornouailles anglaises) qui était le port de départ, l’escale de Santa-Cruz de Tenerife (Canaries) était l’occasion de refaire le monde jusque tard dans la nuit. Nous bénéficions du bar bien garni de son Moody, tenu par Beryl sa femme, quand celui du yacht-club local en avait assez de recevoir dans son atmosphère guindée, encore très marquée par l’époque de Franco, ces “ skippers ” hirsutes et chahuteurs.

 

 

Penzance (toujours en 1981). Dans ce petit port des Cornouailles anglaises – proche de leur Mont-Saint-Michel et du redoutable cap Lizard où certains concurrents ont perdu la vie en ralliant le départ -, l’ambiance était chaleureuse et amicale. La Mini l’est restée jusqu’à aujourd’hui, faute d’avoir jamais intéressé les grands médias. Quant aux quelques gros budgets, ils ont rarement gagné et c’est tant mieux. L’épreuve s’est ainsi imposée comme l’incontournable premier rendez-vous du large pour une foule d’anonymes, expérience initiatique pour certains, tremplin espéré pour d’autres. Nombre de skippers célèbres y ont fait leurs premières armes. La liste en est beaucoup trop longue pour les citer ici. J’ai un faible pour un certain Loïck Peyron, récent vainqueur du Rhum, qui m’a fait découvrir le Mini avec son Alcor, sur plan Laurent Cordelle, qu’il préparait avec des bouts de ficelle à La Rochelle en 1979, après que son père, alors commandant du plus grand pétrolier du monde, lui avait rendu le grand service de le foutre (momentanément) dehors. Belles parties de rigolade assurées avec Loïck et Vincent Lévy. Le succès de la Mini-Transat est tel que la course refuse du monde depuis des années, la Classe Mini ayant mis au point un mode de sélection aussi juste que rigoureux pour les 84 skippers admis au total (protos et séries dont l’importance a considérablement augmenté ces dernières années). (© Collection Olivier Chapuis)

 

 

L’idée répondait à un vrai besoin qui n’a fait que croître puisque la 20ème édition de cette course magique aura lieu en 2015 et que depuis sa création il y a 37 ans, ce sont pas moins de 1 010 femmes et hommes qui doivent à Salmon d’avoir traversé l’Atlantique en course et en solitaire (solo essentiellement même si une catégorie double a aussi existé un temps) ! Et ce, à bord de bateaux fantastiques : les Minis 6.50 sont très tôt devenus le laboratoire de la course au large et de beaucoup d’innovations majeures que l’on a retrouvées ensuite sur des voiliers de toutes tailles, notamment les 60 pieds IMOCA.

 

Après ses années Mini-Transat, Bob Salmon s’est tourné vers la Whitbread Round the World Race (devenue la Volvo Ocean Race). Il y a skippé le maxi Norsk Data en 1985-86 (il y a fini douzième) puis Liverpool Enterprise dans celle de 1989-90 (quinzième). Il continuait de vivre sur Mewstone Avenue, à Wembury près de Plymouth, une adresse restée gravée dans la mémoire de tous ceux qui lui ont écrit entre la fin des années mil neuf cent soixante-dix et le milieu des années mil neuf cent quatre-vingt.

 

 

S’élancer seul sur l’Atlantique à bord d’un voilier de 6,50 mètres (ici le départ de l’édition 1993 remportée par l’excellent Thierry Dubois mais marquée par la tempête et la disparition d’un grand régatier, Pascal Leys) est une expérience inoubliable, de celles qui vous révèlent à vous-même et vous forgent une vie, qu’elle s’éloigne ensuite de l’océan ou qu’elle lui soit vouée corps et âme. À l’école du soi, il est des surfs existentiels qui valent bien au-delà d’une ligne d’arrivée au soleil. Il faut avoir connu l’ivresse de se sentir vivre si frêle au milieu des éléments immenses, un petit rien du tout – implorant Dieu sait qui de le sortir de ce gigantesque merdier -, souriant aux étoiles dans des glissades à n’en plus finir, le coeur en fête, le dos en vrac, les fesses en feu et les pieds pourris de mariner dans leur jus. À force de tenir le manche jour et nuit pour ne pas amener le spi, on finit par halluciner de fatigue et l’on se retrouve les barres de flèche dans l’eau, à pouvoir marcher sur sa quille, dessalé comme en voile légère mais à mille milles de la première plage, larguant la toile, la ramenant plus ou moins intacte et repartant de plus belle jusqu’au prochain distribil. Cela vous forge le caractère et vous trempe la manière de naviguer pour toute une vie ! (© Olivier Chapuis)

 

 

L’autre disparu de la semaine est Jacques Arthaud qui s’est éteint le 26 novembre. Je n’ai pas connu personnellement le père de Florence Arthaud mais je me souviens l’avoir souvent aperçu, avec sa femme, aidant à préparer les bateaux de leur fille sur les grandes courses au large des années mil neuf cent quatre-vingt. Il restera comme le fondateur de la mythique collection “ Mer ” des éditions Arthaud qui a fait rêver tant de générations d’apprentis navigateurs, dont je fus, dévorant Tabarly, Moitessier, Colas, Janichon, Chichester et beaucoup d’autres…

 

 

L’une des couvertures les plus fortes et les plus connues de la collection « Mer » de la grande époque. Dans le genre, on n’a jamais fait mieux ! (© Arthaud)

 

 

Y travaillant depuis les années cinquante, tout en s’évadant le  temps d’une expédition en Arctique avec Roger Frison-Roche qu’il a racontée dans Nomades du grand Nord (1956), Jacques a dirigé la maison d’édition de 1974 à 1977, à la suite de son propre père Benjamin (1896-1983) – fondateur en 1924 des éditions Arthaud, nées de la fusion de la librairie grenobloise éponyme et des éditions Jules Rey spécialisées en beaux livres sur les Alpes (Benjamin étant le gendre de Jules) -, et jusqu’à la cession à Flammarion.

 

Eu égard aux origines dauphinoises de la maison de la rue de Mézières dans le sixième arrondissement de Paris, Benjamin s’intéresse d’abord à la montagne. Avec Maurice Herzog et son très controversé Annapurna, premier 8000 (1951) commence une série de récits des exploits des grands alpinistes français et étrangers. Le père s’étant accaparé les cimes, le fils surfera les vagues.

 

Grand pratiquant lui-même, Jacques est aussi celui qui a initié ses enfants à la voile. Deux d’entre-eux sont devenus des professionnels. Jean-Marie, qui s’est suicidé en mer Méditerranée en 2001, et Florence qui a commencé sa carrière dans la Route du Rhum 1978. La victoire historique dans l’édition 1990 est sans nul doute l’un des titres maison dont son père fut le plus fier.

 

O.C.

 

 

Jacques Arthaud sur son bateau, vers 1974, avec Florence à la barre. (© Collection Florence Arthaud, extrait de Florence Arthaud, Un vent de liberté, Arthaud, 2009)

 

 

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