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Monthly Archives: juillet 2015

Sens dessus dessous (1/2)

Par

 

Haut, bas, fragile. De nos jours, c’est devenu une erreur de parler de “ bas-fond ” pour désigner le “ haut-fond ” redouté des navigateurs. Dépassant la simple affaire de perspective, selon que l’on considère la hauteur d’eau ou le sol qu’elle recouvre, cet emploi impropre a une histoire.

 

 

Bas-fond ? Cette image d’une bisquine accidentellement échouée à Roscoff à la fin du XIXème siècle, plaide sans conteste pour l’appellation haut-fond correspondant mieux au bateau perché à marée basse. (© DR)

 

 

Dans son Glossaire nautique (1848-1850), Augustin Jal nous éclaire sur la subtilité de la distinction. Il y définit ainsi le bas-fond : “ Partie du fond de la mer, élevée, relativement au plan général du fond, mais cependant assez basse relativement à la surface de la mer, pour que les plus grands navires ne puissent la toucher avec leur quille ; à la différence du haut-fond, dont le sommet est un danger pour les navires qui tentent de le franchir. ”

 

Confirmant de facto qu’il y a l’épaisseur d’un bordé de l’une à l’autre notion, Jal précise à l’article Haut-fond de son dictionnaire : “ Partie du fond de la mer qui s’élève assez près de la surface des eaux pour être un danger. On confond souvent ce terme avec celui de bas-fond. ” Dont acte.

 

Émile Littré (1873) le suit dans la nuance, faisant du bas-fond un “ endroit de la mer peu profond, mais sur lequel la navigation est possible ; par opposition à haut-fond qui vient jusqu’à fleur d’eau et sur lequel il est dangereux de naviguer. ” Ce qu’il confirme à l’article Haut-fond : “ Fond qui s’élève presque jusqu’à la superficie de l’eau et où les bâtiments risquent de toucher. ”

 

Et Littré de préciser : “ Les marins distinguent les bas-fonds des hauts-fonds, en ce qu’on peut naviguer sur les premiers, qui ne sont pas dangereux, tandis qu’on ne peut naviguer sur les seconds qui le sont ; mais le langage vulgaire confond souvent à tort ces deux termes. ” Le grand homme a raison de souligner les torts du vulgum pecus.

 

 

Levée en 1801-1802 et parue au début de l’année 1804, cette carte de Flandre par Beautemps-Beaupré (ici un extrait autour de Dunkerque de cette carte gravée et coloriée au format grand-aigle (63,5 X 93 cm) à l’échelle 1 : 87 100) systématise l’usage des isobathes pour la représentation des nombreux hauts-fonds mouvants de la mer du Nord. Les bancs y sont coloriés en deux densités de roses (le plus dense pour la première classe) et en jaune pâle (pour la troisième classe). La zone d’estran est figurée en pointillé colorié de rose, la laisse de basse mer étant soulignée de bleu. L’avertissement donne les explications de ce mode de figuration : « Les chiffres de sondes expriment en pieds de France [1 pied = 324,84 millimètres] les profondeurs de l’eau réduites aux plus basses mers d’équinoxe. On a considéré et indiqué comme banc toutes les parties du fond de la mer où, réductions faites, il reste moins de 25 pieds d’eau aux basses mers d’équinoxe. Puis, on a subdivisé ces grands plateaux en trois classes de bancs, en raison du brassiage, ainsi qu’il suit. La première [classe] comprend les fonds au dessous de 10 pieds. Elle forme [...] les plateaux dangereux. La deuxième [classe] comprend les fonds depuis 10 pieds jusqu’à 16 pieds. La troisième [classe] comprend les fonds depuis 17 pieds jusqu’à 24 pieds. Les parties du fond de la mer sur lesquelles il reste plus de 24 pieds d’eau sont considérées comme praticables en tout temps. » (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

De fait, la distinction est tellement subtile que les auteurs se contredisent eux-mêmes au sein de leurs propres dictionnaires quant à la nature périlleuse ou non du bas-fond. À l’article Danger, Littré écrit ainsi : “ Terme de mer. Toute roche, tout écueil, tout bas-fond [c’est moi qui souligne], tout haut-fond, à l’approche ou au contact duquel un navire peut courir un danger. ”

 

En l’espèce, il recopie Jal presque mot pour mot, faisant logiquement confiance au spécialiste du vocabulaire maritime : “ Toute roche, tout écueil, tout bas-fond [idem], tout banc, tout haut-fond à l’approche ou au contact duquel un navire peut courir un danger, est nommé danger, par métonymie. ”

 

Témoignant que le lexique est nécessairement en retard d’un train de vagues sur l’usage, l’un et l’autre négligent quelque peu le fait qu’après une longue navigation de conserve, le “ haut-fond ” a progressivement supplanté le “ bas-fond ” depuis le début du XIXème siècle dans le vocabulaire de ceux qui naviguent. Suivant un mouvement qui s’avère inversement proportionnel ou presque à l’emprise du bas-fond urbain sur la société et la littérature.

 

 

L’avertissement de la Carte des côtes de France. Environs de Brest. Levée en 1816, 1817 et 1818 est caractéristique des premières cartes du Pilote français, parues en feuilles (avant la sortie du premier volume, en octobre 1823, avec ses tableaux de signes conventionnels). Tout en affichant l’humilité du cartographe, ne prétendant pas à l’impossible exhaustivité, il annonce l’objectif majeur de l’hydrographie moderne : permettre de naviguer sans pilote hors de son jardin nautique en évitant les hauts-fonds et autres dangers. (© Olivier Chapuis, À la mer comme au ciel, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1999)

 

 

Si Lapérouse emploie encore “ bas-fond ” (en l’occurrence le militaire Milet-Mureau qui publie son voyage et qui n’est pas marin) – comme Chateaubriand (certes au fait des choses de la mer mais pas plus navigateur) -, ce n’est pas le cas de Fleurieu, géographe novateur et génial, qui utilise résolument “ haut-fond ” dès 1799. Mais en 1830, Dumont d’Urville a toujours recours aux deux expressions.

 

Ce n’est plus le cas de Pierre-Roch Jurien de la Gravière dans ses savoureux Souvenirs d’un amiral (1848), à propos du voyage qu’il entreprit dans sa jeunesse avec d’Entrecasteaux à la recherche de Lapérouse : “ Même dans les parages les plus connus, on se trouvait presque toujours en découverte, tant l’hydrographie était alors incomplète et superficielle. Il fallait donc avoir l’oeil prompt et exercé, l’oreille attentive, et s’habituer à pressentir les hauts-fonds à mille signes dont on a perdu le secret. Les bonnes cartes, les balises, les phares, ont amolli nos enfants. Les officiers d’aujourd’hui sont plus savants que nous l’étions peut-être. Je suis quelquefois tenté de croire que nous étions plus marins. ” D’aucuns reprendront aujourd’hui le propos tel quel, remplaçant ces trois termes par “ électronique, écrans et GPS ”. Mais c’est une autre affaire de sens. Celle du sens marin, sujet inépuisable (ici et notamment).

 

O.C.

 

À suivre…

 

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L’exode

Par

 

C’est une réalité qu’il est impossible d’ignorer lorsqu’on navigue en Méditerranée. Dans l’ombre de l’Italie submergée par les migrants, essentiellement économiques, la Grèce fait face depuis le début de l’année 2015 à un afflux de réfugiés fuyant principalement la guerre en Syrie.

 

 

Dans l’île de Samos (Sporades de l’Est), aux confins orientaux de la mer Égée face à la Turquie. Des dizaines de gilets de sauvetage laissés à l’ombre d’une pinède par des migrants arrivés dans des conditions précaires. En témoignent les innombrables vêtements trempés qui ont été abandonnés là, y compris de précieuses chaussures de marche. Pourtant, la route sera encore terriblement longue et semée d’embûches jusqu’à l’Europe de l’Ouest ou du Nord en passant par les Balkans (Macédoine, Serbie) puis la Hongrie. (© Olivier Chapuis)

 

 

L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) en recense désormais plus de 1000 par jour pour un total de 77 100 personnes entre le 1er janvier et le 3 juillet 2015, dont 60 % de Syriens et 40 % d’Afghans, d’Irakiens, d’Érythréens et de Somaliens.

 

Pas une île grecque de l’Est de la mer Égée – parmi celles situées juste en face des côtes turques – qui ne reçoive son lot quotidien de migrants ayant tenté qui une traversée sur un engin de fortune, type pédalo ou pneumatique de plage, qui via des passeurs.

 

Et cela se termine parfois très mal, comme le 7 juillet dernier, lorsqu’un bateau a chaviré au Sud de l’île d’Agathonisi avec 40 personnes à bord dont 5 n’ont pas survécu avant l’arrivée des secours organisés par les Grecs et les Turcs, 19 autres ayant été portées disparues.

 

 

Un pédalo à demi submergé sans aucune trace de vie alentour, à vingt milles de la côte turque, au Sud de l’île grecque d’Agathonisi (entre les Sporades de l’Est et le Dodécanèse). Un cas de plus en plus fréquent malgré les moyens déployés par la Grèce. (© Olivier Chapuis)

 

 

Les passeurs n’appartiennent pas nécessairement à un réseau mafieux tant il est évident que nombre d’individus se reconvertissent dans ce nouveau métier en plein boom. Les voiliers de plaisance n’échappent d’ailleurs pas à cette activité d’autant plus lucrative que les bateaux font ici de multiples allers-retours, de jour comme de nuit, sur des distances infiniment plus courtes qu’en Méditerranée occidentale, allant d’à peine plus d’un mille à guère plus d’une dizaine.

 

De toutes ces îles, ce sont ainsi des centaines de personnes qui embarquent chaque jour vers le Pirée, débarquant à Athènes au coeur d’un pays en proie à la crise que l’on sait. Les chiffres officiels communiqués le 9 juillet dernier par le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) donnent le vertige, témoignant que la Grèce n’est encore confrontée qu’au trop-plein débordant d’une Turquie aux premières loges.

 

Sur près de 22,5 millions de Syriens en 2011 – au début de la répression des manifestations par le gouvernement de Bachar el-Assad -, plus de 4 millions ont aujourd’hui fui leur pays. L’exode s’accélère à cause de Daech, 1 million d’habitants ayant gagné l’étranger dans les 10 derniers mois.

 

 

Échantillons d’embarcations plus ou moins improbables saisies par les coast-guards de Samos. Notez le pneumatique de plage. Quelques voiliers de plaisance ont également été confisqués aux passeurs. (© Olivier Chapuis)

 

 

L’ONU y voit ainsi “ la plus importante population de réfugiés générée par un seul conflit en une génération ”, situation inédite depuis vingt-cinq ans, sans compter les 7,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie. Au total, un Syrien sur deux ne vit plus chez lui tandis que la guerre aurait fait plus de 230 000 morts depuis mars 2011 selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) dont 69 500 civils (parmi eux, 11 500 enfants).

 

À elle seule, la Turquie accueille 45 % des réfugiés syriens, soit 1,8 million, le Liban en recueillant 1,17 million, la Jordanie 630 000, l’Irak 250 000, l’Égypte 132 000 et l’Afrique du Nord 24 000. Plus de 270 000 demandes d’asile déposées en Europe par des Syriens ne sont pas inclues dans ces statistiques.

 

 

Tous les jours, les coast-guards grecs sauvent des dizaines de personnes. Comme celles parvenues saines et sauves dans les îles par leurs propres moyens ou par le biais des passeurs, elles sont enregistrées par la police locale avant d’être dirigées vers les ferries qui rallient le Pirée. Athènes en crise marque le début d’une nouvelle traversée, celle de l’Europe, après celle de la Syrie en guerre et celle de la Turquie. Sans doute parce que les conditions de ces traversées sur des petits bateaux restent dures (embarquements et débarquements dans l’eau), nombre de réfugiés sont des hommes entre 15 et 35 ans : ils sont les plus visés par les enrôlements des différents camps et beaucoup d’entre-eux ont vraisemblablement déjà combattu. Même s’il n’est pas impossible que d’anciens membres de Daech (voire des membres toujours actifs) se cachent dans la masse, on ne peut rester insensible à la volonté de ces jeunes d’échapper à un pays détruit et au fanatisme quand d’autres jeunes quittent l’Europe pour faire le chemin inverse. (© Olivier Chapuis)

 

 

La Commission européenne propose d’accueillir sur deux ans 60 000 demandeurs d’asile syriens (et érythréens fuyant la dictature en Érythrée), sur lesquels la France en recevrait… 9 127. Même si le contexte n’est guère favorable pour le dire, comment ne pas souligner que c’est une goutte d’eau pour un continent et notre pays dont l’histoire est aussi faite d’exodes tragiques ?

 

O.C.

 

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